T. II. II
l62 XI. — SOTTIE CONTRE LE PAPE JULES II
Le Seigneur du Pont Alletz Nostre mère, dictes la clause.
La Mère sotte.
Soustenir vueil en conséquence Devant vous, mes gentilz suppotz, 475
Que doy avoir prééminence Par dessus le prince des Sotz.
Mes vrays enfans et mes dorlotz, Alliez vous avecques moy.
Le Seigneur de Joye.
J'ay au prince promis ma foy ; 480
Servir le vueil, il est ainsi.
Le Seigneur du Plat.
Je suis son subgect.
Le Prince de Nates.
Moy aussi. Le General d'Enfance.
Je seray de son aliance.
Le Seigneur de la Lune.
Nostre mère, j'ay espérance Vous aider, s'il vous semble bon. 485
Le Seigneur du Pont Alletz.
Vella la Lune, sans doubtance, Qui est variable en substance Comme le pourpoint Jehan Gippon '.
478 b mes droitz — 480 a ma foy — 486 {en vedette) b La mere sotte
I . « Gippon indiquait une espèce de casaque courte ou de hoqueton un peu en lambeaux, ou de robe déguenillée, rapiécée et rapiécée à la grâce de Dieu, avec des haillons de toute couleur. Nous avons toujours supposé qu'on avait donné le nom de Jehan Gippon aux Ecossais enrégimentés dans l'armée française; le
PAR PIERRE GRINGORE l63
yo La Mère sotte.
Serez vous des miens ?
Le Seigneur de Joye.
Nenny non.
Nous tiendrons nostre foy promise. 490
La Mère sotte.
Je suis la Mère Saincte Eglise.
Le Seigneur du Plat.
Vous ferez ce qui vous plaira; Mais nul de nous ne se faindra Sa foy, je le dis franc et net.
Le Prince de Nates.
Le prince nous gouvernera. 495
mot gippon est bien, en effet, la désignation du kilt, de cette espèce de jupe que portaient et que portent encore les Highlanders ; les couleurs variées de leurs habits et leur renommée de niaiserie s'appliquaient fort bien au double sens de variabilité et de badauderie. Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, on comprend, par les explications précédentes, pourquoi Gringore dit : « Variable comme le pourpoint de Jehan Gippon »; on saisit aussi facilement le J€u de mots sur pourpoint et gippon. Mais il est vraisemblable que les auditeurs de Gringore y voyaient plus encore, et que nous, à notre tour, nous y devons chercher une allusion historique, une plaisanterie lancée contre Ferdinand d'Aragon. Jehan Gippon était, en effet, au dire de Du Bellay, le surnom que le populaire français avait donné à ce prince. Son royaume paraissait fait de pièces et de morceaux; il était, dit le Journal d'un bourgeois, publié par M. Ludovic Lalanne, « roy de Castille. d'Aragon, d'Andolozie, Grenade et aultres royaulmes». Cette annexion fréquente de nouvelles provinces avait frappé les Français, et, comme il avait été leur plus habile, leur plus persévérant ennemi, ils avaient comparé son manteau royal, auquel il ajoutait si fréquemment un nouvel ornement, à l'habit diversement rapiécé d'un mendiant. L'on sent combien dut être goûtée la plaisanterie de Gringore, parlant à propos de ce roi, des couleurs variées du pourpoint de Jehan Grippon. Il avait encore, aux yeux du peuple français, un autre droit à ce sobriquet, un
Le Seigneur du Pont Allés.
De fait on luy obéira ; Son bon vouloir chacun congnoist.
Le General.
Je porteraymon moulinet, S'il convient que nous bataillons, Pour combattre les papillons '. 5oo
Sotte Fiance.
La mère vous fera des biens
5oi b des m.
droit moral, pour ainsi dire : « II changeoit legierement d'oppinion quant il y congnoissoit son avantage. » Là encore Gringore avait bien rencontré, quand il mettait un tel personnage sous la direction des idées lunatiques, et qu'il faisait allusion à la variabilité du pourpoint de Jehan Gippon. » Montaiglon.
Ajoutons que, dans Le Testament fin Riiby de Turquie, pièce tout à fait contemporaine de notre sottie, un poète populaire fait dire au testateur:
Mes tyrandes, mon gyppon et passans Bobelinez, bien cousus et puyssans...
(Montaiglon et Rothschild, Recueil, XIII, p. 6.)
Il est parié de Jehan Gippon dans Le Pourpoint fermant a boutons, curieuse satire jointe à l'une des éditions du Triomphe de treshaulte et puissante dame Verolle : « chausses de marinier, grandes et larges et descousues par derrière, attachées et accrochées a espingles, refaufiUees et cousues de fil de laine ou estouppe, de long a long, comme le pourpoint a Jehan Gippon, dont les trois poinctz en font une aulne >> (Montaiglon, Recueil, IV, p. 273). Dans un autre passage, l'auteur de celte même pièce maudit les « Gippons et Espaignolz, mariniers, devins, mores, qui de nature sont gallcux, rogneux, farineux, puans, pugnays, mallades de sainct Main... » [ibid., IV, p. 280).
Sur le surnom de Jehan Gippon on peut voir encore la Mitistoire barragouyne de Guillaume Des Autelz, éd. de i85o. p. 8. Dans certains textes, par exemple dans la Mcygra Entreprii^a catoliqui Imperatoris d'Antoine Arène (i536), Jehan Gippon est le sobriquet donné à Charles-Quint. Voy. aussi une dépèche de Louis Perreau, seigneur de Castillon, en date de i538 (Correspondance politique de MM. de Castillon et de Marillac, i885, p. 68).