‹ Recueil général des sotties (volume 4)Chapitre 59 sur 97 · Fantasies de Mère sotte · texte numérisé non relu

Fantasies de Mère sotte

Le C^rf Voilant sur Pegatus voUoit ; De nuyt et jour en tout bien vigilloit.

Dedans ung pr^ se reposoit Prudence Qui en sa main tenoit par excellence 3o

Trois Trèfles vers, laquelle voulentiers Oyoit conseil de doctes conseilliers.

L'humble Léon, prest d'apaiser la guerre Que Discord met entre les preux chrestiens.

Voulant tascber a corriger payens, 33

C'est que leur loy soit aboUie, estai ncte, En conquérant la noble Terre Saincte* Ce pour ce faire a pardons ordonnez «

Dont les humains puent estre guerdonnez Quant ilz mourront ou qu'ilz avront victoire. 40 Selon les faictz est l'œuvre méritoire.

Dans ce passage, Pi-udence, qui tient en sa main trois trèfles verts, désigne le chancelier Antoine Du Prat, dont les armes étaient : d'or, à la fasce de sable, accompagnée de trois trèfles de sinople,

210 et puissance

I. Le Cerf blanc ailé, ou Cerf volant^dont Froissart (éd. Luce et Raynaud, X, p. 358) et le Religieux de Saint*Denis (éd. Bellaguet, I, p. 70) ont donné chacun une interprétation différente, avait été remblème de Charles VI, et se Toit^ accompagné de la devise Jamais, sur plusieurs manuscrits de grand luxe exécutés pour lui (citons notamment le ms. 3682 de TÂrsenal, fol. 34) ; mais Charles VI ne fut pas seul à faire usage de cet emblème. M. Léopold Delisle nous communique un passage de la seconde édition, encore inédite, de ses Recherches sur la librairie du Louvre, où il relève dans un manuscrit de la Bibliothèque royale de Munich, Les Cas des malheureux nobles de Pétrarque, copiés en 1458 et enluminés par Jehan Foucquet, une tapisserie, à bandes rouges, blanches et vertes, sur laquelle se détache Técu de France soutenu par deux cerfs blancs ailés, au collier fleurdelisé.

Le Cerf volant fiit surtout adopté par la maison de Bourbon, et devint Temblème particulier de Charles, duc de Bourbon, créé connétable de France le is janvier i5i5 {Catal, des actes deFran-

Par msrrb cringore 233

Car la Roue k perdu son déduit ' ;

Mais le Liepart^ se crois je, acquerra bruit,

Et le Cigne, qui a esté sauvaige,

çois /*% U n* 43). Lors de rentrée du roi à Lyon, le 12 juillet i5i5, Temblème du nouveau connétable fut figuré en grand sur la Saône. La description qui nous est panrenue de cette fête contient une longue explication du Cerf volant, qui rappelait, disaiton, un cerf miraculeux vu du temps de Clovis (voy. V Entrée de François !•% roy de France^ en la cité de Lyon, publiée par Georges Guigne; Lyon, 1899, pet. in-fol., pp. 3-7,9).

Paolo Giovio, qui a reproduit dans ses emblèmes, la figure du Cerf volant, raconte que le connétable « pinse a ricamo nella sopravesta délia sua compagnia un cervo con Tali, et io lo vidi », ajouté- t-il, « nella giomata di Ghiara d'Âdda, volendo dire che, non bastando il correr suo natnrale jrelocissimo, sarebbe volato in ogni difficile e grave pericolo senza freno. La quale impresa, per la belleza del vago animale, riusci, anchor chè pomposa, corne cieca, non havendo motto alcuno che gli desse lume; il che diede materia di varia interpretatione, corne acutissimamente interpretô un gentirhuomo francese, chiamato La Motta Augrugno [Mare Le Groing, vicomte de La Motte-au-Groing] che andô in Roma appresso il papa quando venue Tacerba nuova del re Christianissimo sotto Pavia, et ragionandosi délia perfidia di Borbone, disse a papa Clémente : Borbone, anchora che paia essere stato traditore del suo re et delta sua patria, mérita qualche scusa per baver detto molfb avanti quel ch'ei pensava di fare, poichè portava nella sopràveste il cervo con Tali, volendo chiaramente dire c*haveva animo di fuggire in Borgogna, al che fare non gli bastavano le gambe, se non havesse havuto ancho Tali, et perciô gli fu aggiunto il motto : Cursum intendimus alis. • {Dialogo dtlV imprese militari et amorose di monsignor GioWo, vescovo di Nocera^ et del S, Gabriel Symeoni Fiorentino; in Lyone, appresso Guglielmo Rovillio, 1574, in-8, p. 14).

Brantôme, qui s'est souvenu de ce passage (éd. Lalanne, I, p. 286, et Montaiglon, Recueil^ IX, p. 207), ajoute que, sur des tapisseries, le connétable avait joint au cerf volant la devise de la maison de Bourbon : Espérance.

I. La Roue paraft désigner Louis de La TrémoïUe. Après sa victoire de Saint- Aubin du Cormier (1488), Louis avait pris pour emblème une roue accompagnée de cette devise : Sans poinct sor^ tir hors de Vomiere (voy. P. Giovio, Dialogo delV imprese militari^ ecc; Lyone, 1574, in-8, p. 100; G. B. Pittoni, Imprese, i56a,

^34 ^"l« — SOTYB NOUVELLE DES CRONIQUEUftS

Recouvrera quelque jour aon plumaige, 2 1 5

Ainal que feist 9on bon prédécesseur '•

CiNQUIESMB.

C'est tresbien dit, monsieur le croniqueur*

La Mère.

La Croix double se tient close et couverte

in-4 obi., fol. a 5). Le poète dit que « la Roue a perdu son déduit ■• : ces mots signifient sans doute qu'il n*avait pas obtenu les dignités qu'il désirait. Le 7 janvier iSiS, il avait été confirmé dans l'office de lieutenant général et gouverneur de Bourgogne, il avait été fait amiral de Guyenne et amiral de Bretagne {Cat. des actes de François J*^^ I, n** 17, 18, 19}; mais il n'avait reçu ni Tépée de connétable, ni la charge de grand maître, ni le bAton de maréchal.

I. Le Léopard, que l'on voit figuré, comme un des soutiens des Lys, sur le bois allégorique reproduit ci-dessus (pp. 204, 3o6), doit être un prince du sang royal, et, comme il est cité le premier, il faut y reconnaître Charles de Valois, duc d'Âlençon. Charles, né en 1489, avait épousé en i5o9 Marguerite d'Angou- Ume et par cette alliance était devenu le beau*frère de François I•^ Dès le 5 janvier i5i5, le roi lui avait donné le gouverne* ment de la Normandie. Voy. Journal de Jean Barrillon^ I, 1897, p. 9.

Si le Léopard est le duc d'Âlençon, le Cygne doit être François de Bourbon, frère du connétable. Au mois de février i5i5, la duchesse de Bourbon fit don à ce prince du comté de ChAtelleraut, que le roi érigea en duché {Journal de Jean Barrillon^ I, p. 16). François suivit l'armée royale en Italie; il fut tué à Marignan, le 14 septembre iSiS (ibid»y I, p. i25).

On comprend que dans les Fantasies de Mère sotte, imprimées en i5i6, Gringore ne parle plus du Cygne; il lui substitue le Tigre, qui figure au v. 35 du poème et qui se voit dans le bois allégorique modifié (p. 206). Ce Tigre est vraisemblablement Charles de Bourbon, duc de Vendôme. En février i5i5, le roi avait érigé pour lui en duché le comté de Vendôme (Journal de Jean Barrillon, I, p. 3i), puis il l'avait nommé lieutenant général et gouverneur des villes, prévôté et vicomte de Paris, de l'Ilede-France, du Soissonnais, du Valois^ etc. (Cat, des actes de François /«, I, n* 86). Il suivit aussi François I«' en Italie, et devint en i5i8, gouverneur de Picardie.

PAR PIERRE GRINGORB • 235

Secrètement, au besoiog est experte,

Car par deçà son bon espoir aguise \ 220

Le Second.

Ad ce que je voy et advise,

Le temps est en brief temps changé.

Fol. 5g Le Tiers.

Mais encor est il estrangé D'entre nous.

ClHQUIBSME. ^

Monstrons nous vaillans.

Le Quart.

Pointue sommes si nonchallans 225

Que ne dissions une chausson,

Le Second.

Cest bien dit. La, lai commançon!

//f chantent : Vîvele roy! •..,

I . La Croix double désigne le doc de Lorraine* A la vérité, cet emblème n*était pas lorrain d*origine; ainsi que l*a démontré M. Moranvillé, il avait été apporté d'Anjou par le roi René. Voy. Biblioth. de TÉcole des Chartes, LXII (1901), pp. 618-631.

Gringore n'était pas encore héraut d'armes du duc Antoine (comme on Ta vu plus haut, p. iia, cet office ne lui fut donné que le 5 avril i5i8); mais divers passages des Fantasies de Mère sotte prouvent qu'il était déjà en relations avec ce prince. Le poète dit, en parlant du duc, que

...pardeçt ton bon espoir aguise.

Ces mots font sans doute allusion au mariage d'Antoine avec Renée de Bourbon, dame de Mercœur, soeur du connétable. Ce mariage fut célébré à Amboise, le 13 ou le 36 juin i3i5. 3. Une chanson de Tannée 1343 comme par ces vers : Vive le le roy et st noble puissance, Venant en bryyt, en triaufle et crédit...

(Montaiglon, Recueil de Poéaies /rançoiseSf IX. p. 3o9); il se pourrait que les mêmes vers aient été le début d'une chanson de i3i3.

236 xiii. — sotyb nouvelle dbs groniqueurs

Prbxibr.

Je treuve icy que le consille '

Peult estre nous sera utille ; 23 o

Mais, en lieu de théologiens

On y mect astrologiens '.

Pourquoy esse?

Le Mère.

Sans plus enquerre, Tousjours a la chaire sainct Pierre Vient le bixeste. Il faut noter 235

Que a Romme on Ta cuidé oster :

Mais ilz n*ostent point Simonye De TEglise.

Premier.

Cella m'ennuye, Car maintenant el règne en France Comme a Romme ; la congnoissance 240

En avez, messieurs les prelatz,

Le Tiers.

Ils entendent assez le cas,

Mais remède n'y veullent mectre.

Le Second,

Hz n'ayment pas si bien leur cloistre

Qu'ilz font le deduict de la chasse ^ 245

244 croistre — 245 Le ms, ajoute au-dessous : cinqn<>

1. Le concile de Latran pour la réforme de l'Église avait commencé le 10 mars i5i2, il ne se termina que le 16 mars i5i7 après douze sessions. La dixième session s'ouvrit le 4 mai i5i7, au moment môme où nous pensons que notre sottie a été représentée.

2 . Nous ignorons quel est celui des pères du concile que le poète accuse de se livrer aux pratiques de l'astrologie.

3. Le pape Léon X lui-même se plaisait à la chasse au point de négliger les affaires les plus importantes. Le 16 janvier i3i5| le cardinal Giulto de' Medici écrit, de Rome, à la seigneurie

Par pierre gringore zSj

V* Le Quaut,

Poortant s'ilz appetent la gcace Des daines, qu'en voyiez vous dire?

•La M&aE. :' Bien, xien.,- jene m'«q faiz que rire^ Je congoois leur inteacioo, ; ; - :

La Pragmatique Sanxioa < . ^ . 25o

Est en France, jam^9 n'en bouge ', .

de Florence qu'il ne sait pffs lepremier mot d'une expédition proittéç par le nouveau roi. 4e France* en Italie, et 1 ajéute : a Di poi ci troviamo qui alla Maj^aiiay :doye il papa è vf nuto a caccia per pigliare qualche recreatione^ e intermesso un poco le facende » (Abel DesjardiDs» Négàciattons de la France avec la Toscane, II, p. 689)4. Uo des c^inpagQCHis de chassp 4il souverain pontife était le cardinal San Severino, qui. létait alors protecteur des affaires de France à Rome. Voyl L. Madelin, Le Journal d'un habitant français de Rome au ivi^ siècle^ dans les Mélanges publiés par V Ecole française de Mome^ t. XXII. igo^t, in-8 p. 379. I. La Pragmatique Sanction, rendue par Charles VII, à Bourges^ le 7 juillet 1438, avait, malgré Topposition suscitée par des points secondaires» comblé les vœux de TÉglise gallicane. Elle avait prpclamé la supériorité des conciles sur le pape, admis la libre élection des évoques et des abjbé^. par. les chapitres et les communauté^, et n'avait laissé au souverain pontife qu'un droit de veto, en cas d'indignité ou d'abus. De son côté, le roi s'était engagé a ne pas imposer sa volonté aux électeurs y il avait promis de leur recommander simplement ceux des candidat^ qui auraient ses préférencpSi. Louis XI vit dan^ces restrictions une atteinte portée à l'autorité roy le ; aussi l'un de ses premiers actes fvit-il d'abolir la Pragmatique Sfinction (27 novembre 146 1). Depuis lors, le clergé n'avait cessé de revendiquer les privilèges ^^e Charles VII lui avait reconnus, et soutenait que la Pragmatique n'avait pu t%ï,t abpUe. Lors de la lutte engagée entre; Louis XII et le pape, la question fut agitée avec passion. Nous avons parlé déjà de I9 moralité représentée à Paris le 1 1 juin i5o8.

Le. nouveau Monde, avec VEatrif ' ^ ^

. Du Pourveu et de l'Electif ^

pièce q^e nous ay^na cru. pouvoir attribuer à André de La Vigaç (vay* ci^deasus, p. S) ; Gringore, de son côté, avait traité le inôme sujet. Les AJbus du monde, imprimés^^n 1 309, contiennent . (v. 343*>^63f\un Ipngï P9a^ag«^ r^^sitif ^ Pragmatiq^,. Gr^nt Bénéficia

238 XIII. — SOtYE NOUVELLE DES CKONIQUBURS

Sy ce n'est par un Chappeau rouge ' .

Autres fbys, comme on peult noter, * Pour telz cas la cuida oster *; Mais Conseil domina en court. 255

Ung temps fut^ ung autre temps court ; Par adveiHure ung tiemps sera Que encor on se resjoyra Ainsi comme en Taage dorée.

Le.Tibrs«

La Paix, qui estoit emmurée, . 260

De venir avroit bon mestier

Le Quart.

Nous en avons eu ung quartier ':

Tant seullement en ung costé '. '

Le Second.

Voire, qui a beaucoup cousté *.

Election et Nomination. L'édition originale est même orûée d*un bois symbolique' destiné à illustrer le poème. Depuis le couronnement, de Léon X, la France négociait un concordat avec le Saint- Siège. Le concile de Latran en approuva les termes avant de se dissoudre, mais le parlement se montra d*abord hostile au traité; il ne consentit à l'enregistrer que sur les vives instances du roi (32 inars i5i8). Oh trouve dans le Journal de Jean'Barrîfton (H, pp. 1-107) Un long mémoire rédigé par iè chancfetielr DuTrat en faveur du cpncordat. ^ . ..

I. L'opinion publique accusait tou)ours ceux qui dirigeaient la politique de sacrifier les intérêts du royaume pour obtenir la dignité cardinalice. .

' a. L'abolition de la Pragmatique Sanction, abolition que Gringore considère comme nulle et non avenue; avait été notifiée 'à la cour de Rome par Tévéque <ll*Ârras, Jehan Jouffroy, et avait valu à ce prélat le chapeau de cardinal (1463).

3. Ces vers font allusion au traité d'alliance 6t de mariage conclu à Londres, le 7 août i5t4, entre Louis XII et Henri Viîl.

4. Henri VIlL s'était engagea tlonner une dot à Marié d'An* -gleterre; mais Louis XII avait dû promettre de'veraer au roi Henri VIII un million d*écas en dix ans. Dès le 5 février iSi5,

PAR PIERRE GRINGORfi 230

ClNQUIBSME.

Je ne sçay s*il durera guiere. 265

Premier.

A quoy tient que la paix entière On a forgée depuis huit ans, Veu que gens, si preux et vaillans, Onx traversé montaignes et vaulx ' ?

La Mere.

F0L60 C'est faulte de bons mareschaulx 270

Qu'on a forgé la Paix en France ; Mais maintenant j*ay congnoissance Que nous en avons de nouveaulx, Par quoy villaiges et hameaulx Seront desormès supportez ^7^

Et les biens en France apportés, .

De toutes nations estranges '.

François I«' confirma Austremoioe Faure, éltt sur le fait des aides en Auvergne, dans la commission qui lui avait été donnée d'effec* tuer le paiement promis à Henri VIII et de régler les pensions accordées à différents personnages d'Angleterre (Cat, des actes de François!", 1, n»8o.)

1. Au mois d'octobre i5o8, une trôve avait été signée entre Louis XII et les Impériaux; le lo décembre suivant, le pape, Maximilien, les rois de France et d'Aragon, avaient conclu la ligue de Cambrai. En iSoç avait eu lieu la campagne contre Venise (c'est alors que tant de gens « si preux et vaillans » avaient passé les Alpes); en 1 5 10, la France avait rompu avec les Suisses et avec Jules II; en iSii, i5i2 et i5i3, la guerre avait continué en Italie; en x5i3, Louis XII avait perdu contre les Impériaux la bataille de Guinegate ; il avait dû accepter le traité signé par Louis de la TrémoîUe avec les Suisses à Dijon ; enfin, en 1 3 14, il s'était vu menacé d'une alliance entre Tempereur, le roi d'Angleterre et le «roi d'Aragon. Le poète est Tinterprète du sentiment populaire quand il déplore ces huit années de guerre qui n'ont pas abouti à une bonne paix.

2. Dès le lendemain de son avènement, le a janvier i5i5, François I*' créa maréchaux de France Odet de Foix, seigneur de Lautreci et Jaques II de Chabannes, seigneur de La Palice. Voy. Jean BarriUon, Journal^ éd. Vaissière, I, p. 4.

240 XIII. — SOTY£ NOUVELLE DES CRONIQUEURS

Qnquiesitb.

Croniqueurs meA^ront vies d'anges.

Le Tiers.

Hz s'esjolrofit aux villaiges.

Le Quart.

Hz chanteront dans les bocaigés, 280

Chassant dehors melencollye. *

Premier.

Et quoy ?

11^ chantent :

Pastourelle jolye '.

I. Cette chanson figure parmi les Chansons du xy siècle publiées par Gaston Paris et Auguste Gevaert (1876)1 n^II, p* s. En voici le texte (le second couplet est visiblement altéré) :

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