LE PRÉVENU
4'ai été partisan de la révolution dans son origÎDe; quand j'ai tu ki tournure terrible qu'elle prenait , j'en ai été efirayé ; je me suis retiré des a&ires publiques , ot , dans la retraite où jlu vécu depuis ce temps-là, je n*ai cessé de prendre part à la gloire , aux triomphes et aux revers de ma patoie.
Pétais sur la place de la ville que j'habitais au moment où on reçut la nouvelle du -désastre de Waterloo. Un coup de ibudre n'eût pas produit sur moi un effet plus terrible ;')e demeurai quelque tempsimmobile et ne sachant plds ce qui se passait autour de moi. Je ne. repris mes sens que
p hyGoogle
( 87 ) pour Voir un particalÏOT qui jetait son chapeau, en'l'air, et qui gambadait en se réjoDÎMant de cette épouran table catastrophé.
A ce spectacle, le sang froid m'abandonna , une fureur terrible s'empara de moi, Je me jeUiisurcet homme en Vaccabhint de coups et de malé<£ctioa , et je crois que je l'aurais taé h on ne l'eût arraché de mes mains.
Ce chàtimeat me paraissait si mérité, que je crus que personne ne me dé'sapprouverait. J'appris cependant qu'il y avait bien des gens qui avaient été Scandalisés de ma hardiesse , et je m'aperçus que. ceux qui trouvaient intérieurement que j'avais bien fait n'osaient paa le dire hautement.
A quelque temps ûb. là , beaucoup de personnes avec lesquelles j'étais lié cessèrent de veniï chez moi y et je me trouvai réduit k trois amis , dont la conduite envers m<À ne changea pas. J'appris qu'on leur avait inMUtzé qulU feraient bien , s'ils ne Tonlûent pas se compromettre , de cesser touteliaisonavecmoijque, dans les temps
p:h»Gongle
(88) OÙ nous nous trouvions , fétus nn homme à éviter. Ha ne tinrent compte de cet avertissement et contînuèrentde me voircommc par le passé.
Un joar qu'ils sonpaient tous trois ohez moi , je fus bien surpris , à la fin du repas , de voir entrer ]e commissaire de police , qtii me dit que rautorité avait l'œil Sur les réunions que je tenais chez moi ; qu'elle avait des raisons pour s'en méfier , et qu'à l'avenir, si je voulais mVpargner des.désa-' grémens , je devais renoncer à une conduite qui donnait lieu à des soupçons que ma façon de penser justifiait. Je-répondis au commissaire que comme nous n'étions pas en Turquie , on n'avait pas le droit .de m'interdire telle société qu'il me plaisait de voir ; que j'étais le maître chea moi ; que je pouvais donner à souper à qui bon me semblait, et qu'en conséquence, tant que les lois de l'Etat n'en. ordonneraient pas autrement , je continuerais de vivre à ma guise et sans qu'on eût le drfU de s'en mêler. ,.
' Le commissaire se retira àTeo cette léponse.
Quinze jours après on ta'avertit qae je devais me disposer à quitter mon domi' cile i pour me rendre dans une forteresse distante de cent cinquante lieues,' où je serais en Surveillance. J'aurais pu réclamer ; màb comme il m'est bssez indifférent d'habiter un lieu ou un autre , je & mes prépa^ratifi , et Je partis.
En ariivant dans ma'nouvellerésidencej je m'informai de la demeure du commandant d'armes , pour aller lui présenter mes devoirs, et tâcher de me mettre bien avec lui , puisque' j'étais désormais soumis à sa surveillance. On me dit que c'était M. la vicomte de * * *. J'avais beaucoup lu les journaux, les bulletins , je n'y avais jamais '^ ce nom-là.
Je ine présentai chez lui à onze heure*
du matin; je le trouvai dans sa' eliambré; .
son coiffeur était eu train de le poudrer à
frimas. II avait une jambe étendue sur un
' coussin, rappris depuis que c^étsit par suitf, .
(9o) d'un accident qu'il avait éprouvé à la guerre, en faisant cuire une tète de veau daua uu chaudron qui se répandît sur sa Tambe. 8a serrante était occupée à lui faire •on chocolat.
Aprèflque )e luieps exposé le sujet de ma Yisite , il m« dit qu'il avait reçu avis de mon arrivée; tuais i*ii'il était surpris qpe i'osasse me présenter devant lui. Je lui répondis que j'osais me présenter devant lui comnie devant tout autre, attendu' que je n'avais sujet de rougir devant personne. Vous étea , me dJt-il , un révolutionnaire , un ennemi de la légitimité. Vous vous trompez, lui dis-je : je suis ennemi. des ennemis de la France;. je sais ennemi de ceux qui se réjouissent quand le sang frai^ ■qais a coulé par torrens. Ne sêmble-t-il pas, me dit 'il, qu'il faille se lamenter parce qoe des brigands ont reçu le châtiment qu'ils méritaient. Je lui demandai avec un peu d'émofcioa l'explication de ce^ mot de brigauda. Comme Texplication qu'il m'en ^onna me punt plu? révoltante encore que ■
■ i>,Gooj^le
( 9' ) le propos, je l'interrompis avec beaucoup de chaleur , pouT lui dire ce que je pensais de sa maàière de voir et de s'exprimer.
XiO commandant fut effrayé de ma véhémence ,- il se leva avec précipitation ; mais sa jambe malade lui refusant le service , il tomba à la renverse en criant comme un enragé ï d la gardé! La servante répéta ce cri , et en un instant la diambre fut remplie des sectétairwetdes&djnâans de place, qui étaient dans U|i bureau Yoîsiu. Vinrent ensuite des fusiliers, qui n» conduisirent en prison sans pltis ample informé.
' fin conséquence du rapport qui fut fait sur cette affaîf-e, je fus écroué par ordre supérieur. Je demandai à être jugé ; marâ on me dit qu'étant simplement prévenu, on avait le droit de me laisser en prison sans me mettre en jugement.
La captivité -commença bietttSt à me devenir insupportable ; mon imagination s'exalta d'une manière effrayante; je ne rêvais plus que tentatives d'évasion pour aller nie baigner dans le sang des auteurs
(9») de ma disgrâce ^ et me détruire moi-méme après. Cet état lyîolfinti m'eût in^liblement coDduit'àiine maladie qui aaraîtmîs fin à mes jours , ou , ce qui eût été pis j il eût aHéué ma; raison.
Les portes >de- ma r{irison s'ouvrirent au moment où je' m'yV attendais le moins : j'appris que. )e,devais maliberté.àla lionté du Roi, qoi [Tenait 'de faire cesser un régime de terreur et. d'alarmes , pour établir le règne de la.modération et de la justice. Je retournai dans mon domicile « où -mes amis osèrent m'embrasâeç et me féliciter de mon retour.
Depuis ce tempS'U j'ai vécu Lrèa-tranquHle. Mois je voua avouerai, que j'ai va avec peiDe■des^hommes quivoulaient se présenter ettfUme Jes défâiseurs des droits du peuple» reprocher à un ministre sage d'avoir renc^^li la liberté une foule de personnes qi^^^jent détenues probablement aussi arbitrairement que moi- J'ai été indigné de voir,le^ sarcasmes les plus amers, l'ironie la plus, sanglante employés pour
=^ hyGooglc
Câ3)
attaquer cet acte de justice, et d'hamaniti trop loag-tempa suspendu. J'ai pensé que des gens qui, ont l'honor^^îe mission de repi^senter; leurs concitoyens . doivent mettre de^côté, tout esprit de. parti et de persécution , et n^invoquer que des metnrea d'ordre, de paix et de conciliation : que si, par une suite du malheur des temps» une loi sévère, fruit d'une exallalion dangereuse» avait donné lieu à^ des détentions arbitraires» il fallait loner et non point insulter un ministre qui en avait tempéré la rigueur.
L'expérience a démontré TefEet funeste de ces lois» qui , en servant Tesprit de parti» ne font qu'irriter les mécontentemens et les haines. Nos législateurs sauront qu'on n'assure pas la tranquàllité publique en menaçant toutes les tranquillités particulières. ,
En suivant la ligne que le Roi leur a tracée , ils éviteront les excès auxquels sa sagesse a mis fin. Ils sauront enfin que la liberté individuelle et la Ubertâ des opi-
■ i>,Gooj^le
(94) nioiu sont des droits sacrés que \e Gouverneinent doit respecter pour son propre it>- . térét; et que si jamais il voulait y porter atteinte , ils sont ]à pour lui Indiquer les limites de son pouvcùr, et noa point pour en devenir les ijistrumoDs.
n,r,,t,7=^-hyGoogle ^