‹ Recueil politiqueChapitre 42 sur 63 · LEROND FART POUR PARIS · texte numérisé non relu

LEROND FART POUR PARIS

iJEs semaines , les mois s^écoulaient. Lerond sUaît fréquemment à la ville voir les deux prisonniers. Le président ne recevait pas de réponse à ses réclamations ; il commençait îurmème à désespéi'er du succès. Lerond , pour le coup, ne pat attendre davantag« ; il résolut de partir sans délai , et fît de suite ses dispositions. II demanda un passe-port ; «t, comme on se doutait du motif qui le conduisait à Paris, on eût bien voulu pouvoir le lui refuser; mais il n'y avait plus moyen de le représenter comme un séditieux qui voulait parcourir les départemens pour les insulter. Cet lieareux temps était passé ; il fallut se résigner à lui donner son passe-port et à le laisser partir.

II alla dire adieu aux^eux Thomas. Il trouva, ces infortunés supportant leur captivité avec beaucoup de résignation et de patience. Ils se quittèrent avec l'espérance de se revoir bientôt dans un séjour moins triste que celui-là.

Lerond arrêta sa place à la diligence ; il dit adtea à Catherine et a M. Simon. Catherine

plettra en le voyant partir ; mais le motif qui le conduisait à Paris, et plus encore l'espoir qu'il réussirait , diminnait pour elle l'amertume de celte séparation.

Lerond se trouva dans la diligence avec plusieurs originaux. Au bout de quelques heures qu'on fut en route , il lia conversation avec eux . et notamment avec un homme déyk âgé , qui paraissait très-curieux de connaître le motif qui le conduisait à Paris. L«rond lui conta tout simplement son affaire. Je vois, lui dit le voya- ^ur, quevonsétesnn bonnéte homme; vous allez à Paris pour accuser les ministres. — Moi I pas du tout; je vais au contraire pour leur demander justice. — Apprenez, mon cher, que tout le mal dont vous vous plaignez ne vient qued'eùx;etque, loin de leur demander justice a eux, c'est contre eux que vous devez la demander. — Je n'en crois rien , dît Lerond. 11 demanda ensuite' au voyageur ce qu'il allait feire à Paris. Xy vais , lui ait Celui-ci , pour solliciter un poste important dans le militaire, •— ■ Vous avez donc beaucoup de service^? — An contraire , et c'est justement pour cela que j'espère obtenir ce que je demande. — Voilii qui est singulier, dît Lerond.

On parla ensuite des affaires du teiDp&; 1«

4=4 voyageur se décbaina contre le gonvernement. U dit qu'il &llaît à tout prix le faire changer é* marche ; que tous les moyens étaient bons ponr y réussir. Mais, dît Lerond j.paisipiéTOas ne voulez pas ce que veut le Koj, vous ne l'aimez donc pas , vous nétœ donc pas royaliste l-~Axi contraire, lui dit l'autre, c est parce que je le suis, et beaucof^i, qœ je parle ainsi. — Cela est. plaisant ! dit Lerosd.

Pendant le reste d« voyage, rétraogn'donna 3>eaucoup dé conseils à Lerond sor la conduite qu'il devait tenir pour, faire réussir ses sollicitations. U se diiargea de lui ^re &ire connaissance avec des hommes qui pourraieid lui être ^ès-utiles par leur crédit.

Four moi » âit>il, mon afiàire est tonte claire, et ie ne puis attendre long-temps. J'ai Tonde d'un de mes cousins gui est mort dans l'émigratioD ; c'est pourquoi je sollicite une pension de trois mîllie francs. J'étais sons-lientenant efï 1 789 dans an régiment de cavalerie « ie n'ai pas servi deptiis ce tenips-4à; je solliàte le grade ^letaiaréclial de can^ , c'est liiea la moindre chose quVMapaiBae m'accorder. Mais oommc je ne suis plus trèt^ngambe, aassit6t que j'aurai mon brevet , je demanderai ma retraite , ipii , eomulée avec k pension que je sollicite ,

me £erà ua traitement passable. Ma femme avait une vieille tante qui a suivi dans rémigration une dachesse dont elle était femme de diambro ; <ki ne peut pas Inî refiiser une pen-*- »[on de deux à trois mille francs. Mon fil» aîné ', ipù a déjà travaillé chez le notaire , et qui annonce de grands talens , va être fait sons-inspecteur aux revues ; mon fils cadet , qui sort da collège^ entrera , je l'espère, Gomme^capi^' taine dans vta régiment' de cavalerie ; de ms^ nière que nous serons tons pourvus d'emplois OH de pensions , et qu'en ajoutant à cela mon revenu , nous ponntms &ire figure. — Comment ! dit Lcrond , vcws avez des revenns , et vous st^idteA'despennons?— Oui, mon cher; mais on ne peut jamais trop avoir. Il n'y a que les sots qui se restreignent, lorsqu'ils ponr^ raient obteiur. — Mais l'état déjà si obéré , et

^e vous surchargez encore — L'état, mon

dier, s'en tirera comme il pourra. L'essentiel est que nous obtenions ce qu^ nous demandoxis , qu'on notu donne de quoi vivre agréablement , et mener nn train pr^tortionné à notre naissance. D'eilleors , on peut faire des économies : qu'on rogne les pensions à ces gens qui n'ont pour toat droit que quelque jambe ou qaclqoe bras emporté , qttdque trentaine

d'années de service , qaelque vingtaine de blessures sur le corps , qu'ils ont reçues en combattant pour l'usurpateur. C'est sur ceuxlà qu'on peut faire des économies ; mais sur nous , cela crierait vengeance.

Au reste , je ne crains pas d'essuyer un refus. J'en vois tant qui ont obtenu plus que je ne demande , avec moins de titres que moi ,'. que je suis tout>à-fait rassuré sur jf succès de mes démarches. — Tout ce que vous me dites- Jà , dit Lerond , me parait bien extraordinaire. — 11 n*y a cependaitt rien de si simple. — Comment] vous vous croyez plus de droits que ■

nos vieux guerriers — -. Qu'est-ce cpi'ils out

d(MC fait , vos vieux guerriers ? — Toute l'Europe le sait ce qu'ils ont fait : croyez-vous qu'on ait oublié les batailles de Marengo ,

d'Austerlitz — Quand vous voudrez citer

quelque chose d'honorable aux armes françaises, gardez-vous bien de parler de ces batailles. Citez-moi Fontenoy, Lavvfislt.Rocoux; remontez même jusqu'à Rocroy , s'il «st nécessaire. — Pourquoi aller chercher des faits qui sont si loin de nous, quand nous en avons qui se sont passés sous nos yeux? — Apprenez , mon cher , que nous trouvons , nous autres , inea plus naturel qu'on parle d'actions qui se sont passées

îl y a soîxaate-diz ans , que personne n'a vues, et que ceux qui ne lisent pas l'histoire connaissent à peine. Les noms que je vous dis ^ flattent bien plus agréablement les oreilles délicates ; &ites-en votre profit : au lieu que les laits dont tous parlez, réveillent des passions, des souvenirs... Règle générale : si voi» voulez réussir , parlez beaucoup de ce qui est ancien , jamais de ce qui est de dos derniers temps. Leroud disait en lui-même : VoUà le plus plaisaat original que j'aie rencontré de ma vie.

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