‹ Recueil politiqueChapitre 45 sur 63 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

LraOffD SE MET EN CCO^m.

LiEROm), toujoars occupé de son affaire, alla le même jour chez le personnage qu'il avait remarqué comtne le plus bouillant adversaire du projet de loi sur la liberté individuelle. Quoiqu'il espérât mieux de cette seconde entrevue que de la première, il nese fit pas cependant annoncer comme un paysan ; il craignait de ne pas être reçu sous cet humble titre. Il fit annoncer M. Lerond , et quoique ce nom plébéien dût sonner mal a des oreilles délicates , qui aiment les noms sonores , pre'céde's d'une particule, il pensa néanmoins qu'il lui serait plus &vorable que la qualification qui lui avait si mat réussi la veille.

M. Lerond fut introduit. Il tronva réunis chez l'homme en question presque tous ceux qu'il avait vu partager son opinion dans la dispute. Après avoir fait cinq à six grands saints, que personne ne lui rendit , il entra en matière. Messieurs, jeprendsla liberté de me présenter devant vous pour vous exposer une affaire qui a un rapport direct avec la discussion que je

• i57 Tons ai entendus soutenir hier. —C'est encore le même homme , dirent plusieurs voix; on ne pourra donc pas s'en âBljarrasser ? Là-dessm on se remit à' causer presque aussi haut que quand il était entré. Lerond> continua sans se de'concérter : J'ai été mis en prison, messieurs,

— Tant pis pourvous, mon ami, c'est que TOUS l'aviez mérité. — J'y suis resté six mois.

— Vous auriez dû j rester un an ou deux. — ^— J'ai été jugé. — Par des juges coiTompus , sans doute, puisque vous voilà. — J'ai été acquitté.— Ah ! vous êtes un échappé aux tribunaux , et vous osez vous présenter devant nous ! -^ Messieurs , on n'a fait que me rendre justice. — Nesemble-t-il pas qu'on vous la doive, cette justicD? 11 s'agît bien de cela avec des mananscomme vous! — Messieurs, je ne suis point un manant, jesuisnnhon propriétaire, j'ai 4000 francs de rente et jesuis électeur, qui plus est. — Électeur! Voyez-vous, messieurs , c'est un de ces scélérats couverts de crimes, dont une aiutorité prudente avait pui^é la société, et qniy ont été vomis de nouveau pour influencer les élections. Cest ainsi qu'on a osé soustraire tant de criminels au supplice qui les attendait. Cela crie vengeance. U faut dénoncer ces Infa- ' mies il l'indignation publique. Voilà un exem-

i38 pie que nous poarronsciter. Qud est ton nom » misérable ? d'où es-tu ?

Lerond vit bien pour le coup qq'il s'était trompé sur le f:ompte de ces messieurs , et qu'il ne devait rien en espérer pour le succès de ses dé> marchesjcaaisil voulut lesbr^rer un peu, pour se de'dommager des injures qu'il en recerut. Je répondrais , dit-il, à tontes vos questions^ messieurs, si vous me les &isîez plus poliment. — Ne faut -il pas se gâner pour parler à un homme de cette espèce ?— Un homme de mon espèce, messieurs, s'estime autant qu'un de la vôtre. — Tu es insolent!— Et vous, vous étesdes hypocrites! — Sors d'ici à l'instant, gredln I dirent {dusîenrs de tes messieurs en s'avançant vers lui d'un air menaçant. La tête de Lerond commençait à se monter. Il n'était point accou< tome à endurer tons les affronts qu'on lui prodiguait; d'un bras vigoureux il saisit un gros et lourd fauteuil qui se trouvait près de lai , et l'élevant au-dessus de sa tète j comme si c'eût été un poids fort léger : Malheur , dit-il, aa premier qui portera la main sur moîl

Cette attitude arrêta tout court lesàssaillans. Gomment ! dirent-ik, un paysan poussera l'audace a ce point avec des faoomies de notre rangl

Votre rang, dit Lerond. furieux, n'enpp^

i59 chera pas que je n'éreiqte le |vamier' qm me touchera. — Mais vous n'êtes pas le maître ofaeznous. T— Je le. Bais bien, et je vais m'em aller ^ mais }e.ni'en irai de mon plein gi;é; je hè veuxi pas qu'on ait l'air de me jeter defaort. — Frênes garde h ce que vous faites , mon ami. -r— Je:nie moque de vous I — Pourquoi Tenesi-TOos nous chercher pour nous consulter anr dés affiaifes dont nous ne tquIods pas nous mêler? — Qaacit à cela, TOUS alleale saisoir, dit Leroi;^ posant - son fauteuil k'tsrrerniBi^coiîserTanttafi^ouHi la main appuyée dessus.

Je TOttd tû eoilendas discutée hier ap soir , ïonsd^endiBa la liberté tndividnelle; tous infroquiea des pnocipes saen^ , tous oocUEez. en avantcette Charte, qui âst la garantie.^ libertés et des droits de la nation. Je ne me sme pas informé 'dfl'VOtre nooii'; ie Vous ai crus des citoyens aélca pour le bien pubKc , ponp les^io^ térêts du peuple et de rhpmanitétoute matière, Quand voue invoquiez la CSiarbe^ je vonseioni^ pe'nétcés de son. esprit et de'vonés fa ses prinoi* pea ) je-n'ai , an un mot , attribué qu'à- à^ mo*ti&h<»iCKables pour TOUS rempoFtemeniniènie que voua mettiex dans vos discoprs .

Xai été iadigaement persécuté : deux infor-tunés , qui Tout été comme {noi , gémissent

tticore dans, les fers. Je viens à Paris, .pour denuader qn'on les rende k la liberté. J'avais besoin -de qoèiques coDBcils pour guider mon inexpérience. Quand je vous ai eatendun -, j'ai pensé ne ponvoir mieux m'adresser qu'à vous ; Tons paraissiez si zélés pour les intérêts du peuple, que je n'ai pas cru que ma qualité de paysan dût m'empécber. de trouver près de Toos-des consolations , des conseils et nn bienveillant appni. Non contens de me reEosçr tout cela , voas m'injuriez de la manière la plus in- Ême... Vous auriez en la liuiheté de me maltraiter j si j'avais été assez bon pour le Mofirir. Vous m'ouvrez les yeux, messieurs, je vous (M)nnais maintenant, et je vais détromper tous ceux qui seraient tentés de vous juger sur voa discours.

La plus vile hypocrisie les a dictés , ces discours, qui m'ont séduit un moment. Désespére's par nn système qui troo^ tons vos projets , vous-.essayez de décréditer les vrâitabJes amis de la nation , en v<mis en. montrant plus amis qn'etu ; :et! c'est pour ce motif que vous défendez des principes pour lesquels vous avez dès Jong-temps prouvé votre aversion , que vous vous faites les champions de cette Charte dont vous ne vouliez pas il y a un an. Voiu ne fei-

gnw de prendre les intérêts du peuple, tpw pour détruire l'influence de' ceux qui les prennent réellement^ <|ue pour' acquérir du pouvoir sur lui; et ce ponvoiilna serùt.pss plutôt entre vos mains y que , mettant de côté tonte dissimulation, tous en accableriez ce peuple, qui aurait été assez imprudent pour tous le confier : mais tous ne séduirez plus personne; TOs seutiroens sont connus, ils percent malgré vous an traTers de votre langage étudié.

Continuez comme tous le faites, et tous aurez atteint an but diamétralement opposé à celui que vous vous proposez. Le peuple n'est point stupide comme tous voudriez qu'il le &A. Les lumières qu'il a acquises, et cjVie tous êtes si indignés de lui voir partager STec tous , lui ont appris à connaître les bommes. Il vous a jugés, messieurs ; et ce jugement est sans appel. ■ II se gardera bien de vous rendre sa confiance : il sent mieux que jamais la nécessité de ne charger de sa cause que des citoyens qui préfèrent leur patrie à leurs opinions , le bien public il leurs intérêts , et le salut de la France sa succès de leurs prétentions , de leurs intrigues ^ de leurs vengeances.

Lerond , après avoir prononcé ces mots, d'une voix ferme , fixa avec assurance toute la

société qui était muette , et gagti& lentement la porte sons saluer et sans ajouter 'un mot.

£■ sortant de cette maison > il a'ilk se prome* oer pour dianper t^jmotion que cette scène loi avait cauaée.

dierdher d'antres. — Cest bien aisé à dire ; n'est pas protecteur qui veut ; il y a un an , à la bonne beufe , tout le monde s'en mêlait. C'était là le bon temps ; mais aujourd'hui la chance a biea tourné. — Ne demandez que des choses justes , vous n'aurez pas besoin de tant de protections. ' — Est-ce que mes demandes ne sont pas justes? — Ma foi non, puîsqull faut tous dire la vérité. — Vous êtes nn sot , mon ami ; je tous avais cru quelque bon sens, quelque connaissance des choses; mais il ne &at pas en chercher dans un homme de votre espèce. Je rougis de m'ètre abaissé au point d'avoir des bontés pour un individu comme vous ; n'ayez jamais l'audace de me parler.

Lerond partit d'nn grand éclat de rire, et l'autre, furieux, s'éloigna en jurant et en menaçant Lerond, qui continua de rire jusqu'à ce qu'il l'eût perdu de vue.

i46 CHAPITRE XXV.

LEHOND TKOUVE EUFEN CE Qlj'lL CHEBCHAIT.

X^ËROND pensa que , puisqu'il avait été si mal reçu par les défenseurs de la liberté individuelle, il le serait peut-être mieox par leurs antagonistes. Cette réflexion le firappa > et il ji^tot de tenter de suite cette nouvelle épreuve. 11 se rendit chez celui qui' avait parlé la veille avec pins de calme ei de noblesse. Lerond le trouva dans son cabinet. Il vit un homme respectable qui le reçut avec beaucoup d'aflabilité saus lui demander qui il était. Lerond lui exposa le sujet qui l'amenait, et ne lui laissa pas ignorer ce qui lui était arrivé la veille. Celui dont il sollicitait la protection l'étrouta avec attention , et lui dit , quand il eut ânî :

Votre réclamation est juste , et je sois Irèsdisposé à ro'employer de tout mon pouvoir, pour qu'elle obtienne un plein succès. Malgré ce que vous m'avez entendu dire , je suis, autant que qui que ce soit , ennemi de l'oppression et de la violence.

Je gémis plus que personne de voir suspendre le plus sacré de tous les droits , celui de la

i47 lîlKLié individuelle. Quoi qu'on disesur ce sujet, il n'y aura jamais rien qui puisse justifier une pareille mesure'; raaïs ceux qui la demandent ont montré il quel point les intérétsde la nation leur étaient chers. Éclairés sur les déplorables abus qu'a fait naître, l'année dernière, une loi trop rigoureuse, et qui laissait trop à l'arbitraire , on peut espérer qu'ils les préviendront k l'avenir. Tont ce qu'ils, ont tait depuis cinq mois a prouvé qu'étrangers à tout esprit de parti i ils n'avaient pour but que le salut de la France et la tranquillité publique; que, décidés irrévocablement à marcher dans la route qui .doit les conduire à ce résultat, ils sauraient repousser toutes les séductions qui tendraient k les en faire sortir. Laissons-leur donc lesmoyens .d'achever ce qu'ils ont commencé ; accordons» leur encore la suspension d'un droit sacré, dans la certitude qu'ils n'en abuseront pas , et daits l'espoir que, l'année prochaine. Us demanderont eux-mêmes la révocation des pouvoirs qu'on leur accorde.

Cette loi , modifiée comme elle le sera , d« donnera plus à des fonctionnaires aveuglés par la passion , les moyens de trouver dans des erreurs ^passées l'indice d'un crime présent;, dansdes soupçons vagues et souvent injustes, I»

certitude d'un attentat; dans la différence d'opinions,!»! prétexte suffisant pour persécuter. Une autorité sage et douce contiendra pIulM la mal- Teillance par le pouvoir dont on saura qu'elle peut user, que par celui dont elle usera réellement. Elle s'attachera plut6t à frapper l'imagina* tion qu'à trbuver des TÎctîmes. Enfin , quand elle - sera force'e de punir, elle saura distinguer les dûtes, elle leur proportionnera les cfaàtimens, et ne confondra plus , connue on l'a tu trop longtemps, les regrets du passé avec la rébellion , l'imprudenceavecle crime, l'indiscrélionavec la malveillance, le mécontentement avec les entreprises coupables. Ain4 s'écoulera la dernière année du règne de cette loi , qui , par l'extension qu'on lui a donnée l'année dernière , a laissé Te champ libre è tant de viles intrigues , à tant dé basses v^igeances, à tant de lâches calomnies ; mais qni, cette année, ne sera plus qu'un frein peut-être encore nécessaire pour un bien petit nombre d'individus , et ne pourra , en aarun cas, redevenir, comme elle l'a été , un sujet de terreur pour les citoyens paisibles et soumis.

L'heui?euse ignorance où vous êtes, dans vos campagnes, des dbsidences d'opinions et des intrigues de parti, vous a fait juger de tout sur les apparences. Ainsi vous avez cru , dans ta

conversation dont vous avez été témoin , q,uc ceux qui soutenaient la loi étaient des ennemis du peuple j que ceux qui la combattaient étaient ses défenseurs. L'expérience vous a détrompé; mais je ne voudrais pas que ce qui TOUS est arrivé vous rendit injuste envers tous ceux qui ont parlé dans le même sens. Il en est qni ont combattu la loi, non point par haine de ceux qui la présentaient; non point par aucune espèce de calcul, de vues particulières^ ou d'envie de se populariser , mais par le noble élan d'une âme généreuse , près de laquelle rien ne peut justifier une mesure injuste en elle-même.

Ceujc-Ià sont faciles à connaître ; leur langage a toujours été le même. Us ne disaient pas. il y a un an, le contraire de ce qu'ils disent aujourd'hui ; ils ne foulaient pas alors aux pieds les droits qu'ils défendent maintenant. Inébranlables au milieu des fureurs de l'esprit de parti f et à l'aspect des dangers qui les menaçaient, ils ont osé plaider les droits de l'humanité contre ceux-là même qui parlent aujourd'hui comme eux, et qui alors étouffaient leur voix par les plus indécentes clameurs , par la plus jgnoble dérision ; mais leur voix s'élevait au milieu des imprécations et des outrages pour

tSo proclamer ces principes immuables de justice que les passiotisnesauraieat détruire; cette Toix libre et fîère, qui importahait le faux zèle, allait consoler tous les citoyens vertueux, en leur apprenant que, dans ces temps déplorables, la raison et l'humaiiité avaient encore quelques défenseurs.

Honorez ces Hommes courageux qui ont acquis des droits à la reconnaissance de la nation toute entière; mais ne jugez pas trop sévèrement ceux qui vous ont tant surpris par l'opposition de leur conduite avec leurs discours. Une vanité excessive , qui se trouve crucHement blessée ; des prétentions immodérées , auxquelles il faut renoncer; d'antiques préjugés , qui sont froisses à chaque instant , ont ptt donner à leur caractère cette aigreur qu'il vous a été impossible de supporter patiemment. Leur plus grand tort est d'avoir voulu se charger d'un fardeau au-dessus de leurs forces ; d'avoir voulu réformer toutes nos institutions sans pouvoir les remplacer par d'autres ; d'avoir prétendu gouverner la France, quand ils ne pouvaient pas se conduire eux-mêmes. Aussi vous avez vu cequiestarrivé. L'année demière,quand ils étaient investis du pouvoir , ont eût cru qu'une commotion terrible eût seule pu le leur -

i5i Âter. Cependant la tranquillité n'a point été troublée , seulement les tétesse sont refroidies ; on a ouvert les yeux , et la force des choses a , replacé ces iiommes au rang secondaire, qu'ils, n'auraient jamais dû quitter. Malgré les efforts qu'ils font encore pour se remettre en évidence , l'attention cesse de se 6zer sur eux ; l'obscurité commence à les environner ; et par l'impulsion naturelle des esprits , ils retomberont dans un. profond oubH , dont ils ne chercheront plus eux-mêmes à sortir.

N'emportez donc de haine contre personne ; plaignez ceux qui, aveuglés sans doute, plus par l'inexpérience que par la méchanceté , et entraînés peut-être malgré eux , ont fait du mal sans nécessité ; ils sont assez punis par les reproches qu'ils doivent ae faire.

Mais il importe de détruire jusqu'aux traces de ces temps malheureux , et de &ire obtenir une prompt^ justice à ceux qui ont subi des punitions arbitraires. L'afTaire -de vos deux amis ne doit vous donner aucune inquiétude ; . je me charge de faire entendre vos réclamations, et je vais m'en occuper à l'instant même. Venez demain , et je pourrai peut-être vous annoncer déjà quelque chose de satisfaisant.

Lerond remercia beaucoup son généreux

i5a protecteur; il sortit eochaaté de son affabilité et de l'espoir qu'il lui avait donne'. En regagnant son hôtel > il disait des réflexions sor ce gai loi arrivait, et se trouvait bien déplacé dans un pays où les hommes sont si difiërens de ce qu'ils paraissent ; où les plus beaux difr- ' cours ne sont souvent qu'une annonce trom- ' peuse ; où , pour parvenir au bien , il faut demander et défendre des mesures qui semblent ne devoir faire que du mal. *

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