‹ Recueil politiqueChapitre 50 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'oFTICIBH de lUBtYE.

Après une traversée heureuse > je débarquai dans le port de ***. Je me promettais de visiter le lendemain Is ville, le port et les envirous. A peine sortais-je de chez moi, que je rencontrai un capitaine de frégate nommé Dupré, que j'avais connu à Hambonrg,- lorsque cette ville était occupée par Tarife française. Il était logé ^ez une de mes payantes, oii je t'avais vu souvent; et, comme nos caractères se convenaient, il s'était établi entre nous une sorte d'intimité.

A peine m'eut-il reconnu, qu'il vint à moi et m'embrassa. Vous l'avez donc réalisé , me dit-il , ce projet dont vous m'aviez tant de fois entretenu ; vous vous êtes décidé à venir en France ! Les raisons qui vous arrêtaient n'exis-

tent plas ; maïs je trains bien (jne Tons n'emporti(!z peu de satisEaction de votre voyage. Vous qui aimez notre nation, vous serez bien affiigé de la trouver dans une position aussi malheureuse. — Voilà justement ce qui m'amène. Nous recevons des rapports si contradictoires sur tout ce qui se passe chez vous, que j'ai voulu le voir par moi-même. — Le plus grand de nos malheurs, c'est ce choc d'intëréts opposés, d'opinions contraires, qui a dicté les rapports qui vous sont parvenus. — Eh bien ! mettez-moi au courant de tout cela. — Ce n'est pas un homme tel que vous qui peut s'en rap- , porter à ce qu'on lui dît. Vous serez bientôt mieux instiniit par vos observations, que par tout ce que>je pourrais vous raconter. D'ailleurs, je suis moins propre que tout autre i vous donner les détails que vous desirez. Je mesuis jusqu'à présent boraé aux études néçessairses à mon état et à la connaissance des devoirs qu'il impose. Je me félicitais même d'être, par cet état, étrangerà toutesles discussions politiques. Accoutumé àobéir aux ordres que jereçoissans les commenter, à suivre l'impulsion donnée par le gouvernement sans contrôler sa marche, je m'étais &it un plaisir d'ignorer tous les débats d'opinion et tout ce qui y donnait lieu j

ijàais cette foisrcif il a fallu m'iastruîre, malgré Bioij du sujet qui écbaaSe toutes les têtes. La manie de s'occuper des alTaires publiques a gagoé tontes les classes. La n6tre n'eu est pas plus exempte que les autres; et, me trouvant à chaque instant avec des gens qui en parlaient |»«sque toujours avec une clialeur et une passion qui m'étonnaient, je me suis mis, sans le vouloir, au courant de toutes les querelles de parti. Je n'essayerai point de vous donner une idée de cet disputes , il vaut mieuxvous en rendre le témoin. Comme je professe- moi -même les sentimens de modération qui éprouvent une oppmitioa si violente, vous pourriez oroire que i'aichargéleportraitdemesadversaires. Je vous préseuteraice soir dans une maison oùse réunissent beaucoup d'officten de marine, et là vous pourrez commencer à satislaire l'envie d'observer qui vous a conduit par mi nous.

J'acceptai avec }OÎe4a proposition de Dupré. Le £oir il nie conduisit dans la maison dont il m'avait parlé, La maîtresse de la maison , à laquelle il mie présenta, m'accoeiUtt fort bien. Bientôt la salie se remplit dun grand nombre d'officiers supérieurs de la marine. Je lestai près de Dupré , afin qu'il me fit connnaltre les individus qui composaienl cette rétmion. Je

remarquai un petit homme noir et déj^ igê, auquel tout le monde témoignait beraconp d'égard. Il serrait la main à quelques-uns , et paraissait à peine remarquer les antres. Dupré s'approcha de lui pour lui pre'seDter ses devoirs, et n'eu reçut, qu'un salut très -froid. Quand il fut revenu près de moi, il m'apprit que le petithomme était contre-amiral et commandant de la marine. Pendant qu'il me parlait, la c<Hiversation s'engagea dans le cercle qui entonrait le commandant de la marine. Ohl disait celui-ci, tout cela ne peut durer long-temps. J'ai reçu une lettre de Paris : <m m'annonce que les esprits sont très- lueu tUaposés , que tout le monde crie contre ce que &it le Roi , et qu'il sera forcé de rentrer dans la bonne route. Les princes combattent de tout leur pouvoir la résolutionqu'ilaprise.... Dans ce moment, un bommé àigé, d'une taille élevée, d'une Ggure noble , décoré de la croix de Saint- Louis et des épaulettes de capitaine de vaisseau, interrompit le commandant de la marine : Ëb I monsieur , qui vous a si bien initié dans les secretsde cette auguste famille? Quelles preuves avez-vous de cette mésintelligence, et qui Yousaautorisé à la publier? Si cette oppomtion existait, ce que je suis loin de croire , au

i5 lieu de la divulguer, les vrais amis du Roi de- Traieat l'enloorer d'an voile impénétrable et d'un silence respectueux. II ne faut pas que le peuple sépare l'amour qu'il porte au Roi de celui qu'il doit aux princes de son sang. Quel sera cependant l'effet de votre imprudent empressement à annoncer que les pri nces sont opposés au Roi, si ce n'est de les décréditer ^ans l'esprit du peuple , qui croira voir en eux des enoemisde ses intérêts et de sesdroits? Songez, monsieur , combien une pareille assertion peut être dangereuse, surtout lorsqu'elle vient d'un homme revêtu d'.un emploi important, et cpi'on doitsupposerne rien avancerlégèrement. Non» non : nous devons croire les princes unis de cœur et d'intention avec l'auguste chef de la iamille;et, si malbenreusement cela n'était pas, il Ëiudrait le taire et tâcher de nous le cacher à nous-mêmes. — Monsieur, répondit le contreamiral , TOUS en direz tout ce qu'il vous plaira; mais j'ai mes raisons pour parler ainsi. Vousmême, monsieur, pouves-vous approuver tout ce qui se passe? Ne gémissez-vous pas de voir les hommes de la révolution comblés de faveur, tandis que nous , fidèles serviteurs du Roi , on nous oublie , on nous prive des récompenses qui nous sont dues? -<■ Est-ce vous, monsieur.

p:h»GtK)gle

qui devez vous plaindre de c«t ouMi ? Le Aoi n'a-t-il point fait pour nous toat ce que la malheareuse positionde la France lui permettait de bUrel Soyez-en sûr, cette soif insatiaMe des honneurs et des emplois Iucrati& n'est pas ce qui a contribué le moins à nous nuire dans l'esprit ée la nation. Cette manie de vanter nos services, afin qu'on les mette à prix , est justement ce qui a donné l'idée de les tourner en ridicule , et ce qui a prouvé la nullité du désintéressement dont on faisait parade.

La maîtresse de la maison , qui voyait que le petit homme se mordait les lèvres , et sup^ portait' impatiemment la remontrance du capitaiue, fit cesser la conversation en arrangeant les parties de cartes. Aussitôt le cei'cle se rompit, et Ton prît place aux tables de jeu. Lea persoVines qui ne jouaientpas lièrent conversation 'entre elles. J'étais de ce nonctbre ainsi que Dnpié. Il s'approcha du capitaine qui avait si bien parlé. Celui-ci lui serra la main et parut ledistinguer d'une manière particulière. Quand ils eurent fini de parler, je tirai Dupré dans un coin de la salle , et, m'âsseyant près de lui^ je le priai de me faire connaître tes deux personnaj;es qui venaient'dé fixer notre allention. ^li l'un ni l'antre, tneitit-il, n'ont s«-Vi sous

te goaverbemeat précédeot Tous deux otit émigré , et sont rentres avec le Koi. 11 y a ce^ pendant entre eux une différence esseutïelle } M. de Versac , auquel je viens de ptrl'» , étsit capitaine de vaisseau au motnent ûù la révo* lution éclata. Il énnigràj et servit dans l'arniée des princes. Lorsqu'il vît que tout te tnondo désespérait de la cause du Roi , et qu'il ne pou* vait plus la servir utilement, il peosa à lui, «t sentit la nécessité dé se faire une existence ho^ norablc dans le pays où il avait trouré un asile. Il prit donc du service chez une grande puissance, il s'y distingua , et obtint le grade qu'il ■vait en sortant de sa patrie. Quabd le Hoi rentra, il quitta le service étranger pour rentrer dans cette France , à laquelle il gémissait de n'avoir pu consacrer sa vie et ses services^ Sa carrière a été active et glorieuse i comme il a toujouvs vécu au milieu du monde, qu'il a toujours vu les hommes, et qu'il en a commandé , il a été à même de suivre la marche de l'esprit humain, et le progrès des lumières depuis vingt - cinq ans. C'est pour cela qu'on l'a toujours vu opposé à ceux qui veulent nous iàire rétrograder d'un quart de siècle. Ayant servi lui-même avec honneur, il a sii apprécier la valeur des armées françaises. Loin d«

i8 rabaisser les services de ceux qui ont serri dans la rérolutioD, il les honore : il ne croit pa> que les grades qui en ont ^té le prix soient usurpés ; il les voit au contraire , avec plaisir, possédés par ceux qui les ont mérités. Aussi n'a-t-il point partagé les folles prétentions des hommes qui ont cru que tous les emplois, toutes les dignités devaient payer leur inutilité. Il n'a rieu demandé pour lui ; il s'est contenté de reprendre le grade qu'il avait avant de quitter la France.

M.d'E... estun homme tout différent. Ayant émigré en 1791 , il suivit l'armée des princes. Quand cette année se dispersa, il rassembla tout ce qu'il avait pu emporter de la France, ainsi que quelques sommes qu'on lui fit per- Tenir., et se retira dans une petite maison de campagne , où il vivait avec une cuisinière. 11 resta confiné dans ce manoir champêtre jusqu'il ce que le Roi rentrât en France. II menait une vie très- solitaire et très-simple. Son occupation favorite était de tricoter, et il porte encore des pantalons , fruit de ce délassement qni charmait les loisirs de son exil. Lorsqu'il sortit de sa petite habitation^ il était aussi étranger aux mœurs présentes que si, nouvel Epiménide, n eût doniH tout le temps qu'il y avait

passé. Il ne pouvait se Bgurer que les esprifSf cme les clioses eussent changé, puisque lui était tODjouft resté le même. Aussi on Ta vu un des plus ardens^ vouloir tout ramener aux mceuré du temps passé j et à frapper d'analhème tout ce qui avait été fait depuis la révolution. Au milieu de tout cela, il ne perdit pas de vue son avancement et sa fortune. Il était lieutenant de Vaisseau en quittant la France , et on vient de le fôire contre-amiral : vous voyez cependant qu'il n'est point encore satisfait , et qu'il trouve qu'on oublie ses services.

Vous rencontrere* dans votre voyage beau* coup d'hommes qui lui ressemblent ; vous ea trouverez moins de l'espèce de M. de Versaci Il ^it si difficile , en effet, de résister à la tentation de se faire donner des grades et des ëni' plois, lorsqu'on n'avait qu'à tes demander pouif les obtenir, qu'il faut avoir un caractère aussi Moble et aussi élevé que M. de Versac pour ne point avoir usé de cette facilité ; mais sa conduite désintéressée a sa source dans l'élévation de sessentimens et dans la conscience de son mérite. Il sait bien qu'il n'a pas besoin d'un poste érainent pour qu'on )e distingue; et il voit tant de gens au-dessous de leurs emplois, dont on respecte le grade en méprisant la per-

8<Hine, qu'il aime inieD^ ne devoir qn*à lai» même la considératioa qu'il est sur d'obtenir. Vous avez vu avec quelle fermeté il a combattu les propos iaconséquens de M. d'E

Celui-ci redoute beaucoup de se trouver auxprises aveclui; car il ne peut se défendre de reconnaître en M. de Versac l'ascendant de la raison et du caractère ; et, pour s'y soustraire , il n'a point la même ressource qu'il emploie avec nous tous. Lorsque nous l'embarrassons par nos raisonnemens, il nous jette tout de suite au nez que nous avons servi pendant la révolution j et, s))ivant sa manière de voir, c'est nous dire que nous ne pouvons pas avoir de boqnes intentions^ et que nos opinions se ressentent de la cause que nous avons servie. Comme M. de Versac est aussi exempt que lui de ce reproche , il se trouve privé avec lui de son arme iàvorjte, et reste fort embarrassé, lorsque celui-ci déploie contre lui les ressources que lui fournissent sa raison et son éloquence. Vous devez vous attendre, dans le voyage que vous allez faire, à voir toujours les prétentions en raison inverse du mérite. M. de Versac est doux et conciliant , parce qu'il est brave ; affable et modeste, parce qu'il est véritable- Diient noble et ^rand ; désintéressé , parce qu'il

c'a lervi <)ae pour rboimeur. Les vices ûppos^ k ces précieuses qualités produisent aussi des effets contraires. Ainsi, vous verrez l'animosité, l'esprit de vengeance st de forfaoterie à cûté de la lâcheté', l'orgueil et la présomptiop à càté de rineptie , la morgue h <t6té de la bassesse, et la soif des honneurs et des richesses "^ dévorant ceux dont la vie a coulé dans l'inaction, la turpitude ou l'intrigue.

Dupré me parla encore long-temps de tout ce que j'allais voir dans la société. Je trouvais qu'il jugeait les hommes un. peu en misanthrope, et cependant je l'écoùtais avec plaisir, parce qu'il y avait dans ses discours un grand fonds de raison et de vérité. Je le remerciai des avis qu'il m'avait donnés; et, impatient dô vérifier tout ce qu'il m'avait dit, je pris congé de lui le lendemain, et me mis en route pour Paris,

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