‹ Recueil politiqueChapitre 53 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

tB BEPAS DS COUPS.

Je me rendis le leodemain chez la marquise. Son neveu y était déjà. Je suis bien aise , me dît la marquise, que mon neveu vous mette à même de connaître les officiers de son régiment. Etranger comme vous l'êtes, il est important que TOUS soyez prémuni contre les éloges que nos ennemis font sans cesse de ce qui a appartenu à l'armée deBuonaparte. Ou se plaît toujours à exciter la compassion sur le sort de ces bommes qui ont , dit-on , porté si loin ta gloire de la France. Quand tous les aurez vus de près, vous apprécierez à leur juste valeur ces fastueuses déclamations. Vous verrez des bommes sans éducation , saos moyens , sans naissance, qui regrettent le temps où' ils se gorgeaient de pillage et de rapines, et qui sont très-disposés à le faire renaître, — Vous-même, madame, vous les avez donc vus? — Que le ciel m'en préserve ! Il m'est fiacile de me Hgurer ce qu'ils doivent être, d'après le portrait fidèle qu'on m'en a fait. — Ce portrait est moins fidèle peut-être que tous ne croyez. — Monsieur le comte, me dit un homme décoré de la croix

de Saint -Louis, il ne &ut 4pe se leporter à tout ce qu'iUoot fait, à ces horribles conquêtes qui out désolé les trois quarts de l'Earope. — Monsieur., pour biea les juger, il faudrait avoir TU ane de ces guerres d'invasion, où une armée immense inondait tout k coup un malheureux pays. Il ^udrait voir si alors les dés- Ordres que vous leur reprochez n'étaient point inévitables. — Que me dites-vous, monsieur ! nous avons fait aussi des guerres d'invasion , et elles n'ont point été accompagaées de tous ces excès. — Monsieur, je n'ai jamais entendu paHer... — Gomment, monsieur, est-ce qu'en 1794 nous n'avons point poussé des partis sur la rive gauche du Rhin? Est-ce que ces partis ne se sont poiat avancés jusque dans les environs de Strasbourg? J'espère que c'étaitbien là nue véritable guerre d'invasion. Il n'y avait rien àrépondreàcet homme.Pour nepotnt lut . rire au née, je laissai tomber la conversation. Je sortis avec le chevalier. Nous nous rendîmes au Cadran-Bleu, boulevart du Temple. ' Tous les ofllciers étaient déjà réunis. Mou introducteur, au lieu de me présenter comme je m'y attendais , salua légèrement et dit à voix basse : Voilà M. le comte que j'amène. Tout le monde me r^arda avec surprise. On paraissait

avoir peu de considération pour le c^çsalier; et je m'aperçus que je partageais la dé&veur dont il'était l'omet. Je sentis la nécessité de réparer sa sottise , et me trouvant devant un chef de bataillon déjà âgé, qui me parut être le président de la fête , je parlai ainsi : Messieurs, je sois étranger et je viens d'arriver à Paris; j'ai toujours eu pour la nation française l'estime et l'admiration qu'elle mérite. Eu venant en France, mon plus grand désir était d'assister à une réunion de ces braves guerriers donttoute l'Europe a parlé. M. le chevalier, dont j'ai l'honneur de connaître la tante ,.a bien voulu m'en fonniir l'occasion. Je vous demande, messieurs^ la permission de me joindre à votre réunion. Veuillez ne point voir en moi un étranger, mais un homme qui est Français par le cœur. Neconsidérez pas ma démarche comme le résultat d'une indiscrète curiosité, mais bien du désir de faire connaissance avec des hommes que j'estimais déjà avant de les connaître.

Tous les officiers m'entourèrent et m'assurèrent , avec beaucoup de politesse , que , loin de les importuner, ils se trouvaient flattés et honorés de ma visite. Je liai bientôt conversasion avec un capitaine , jeune encore , décoré de la croix de la Légion d'honneur. Il s'expri-

primait avec beaucoup de facilité et dele'gance, et je pensai à part moi que ce n'était point Ik un de ces hommes sans éducation dont la marquise m'avait parlé.

On se mit à table. Je fus placé entre le capitaine et un jeune officier. Une gaieté décente animait le repas. La conversation entre le capitaine Bernard ( c'était son nom ) et moi devenait à chaque instant plus intime. Vous voyez, me dit -il, l'union qui règne entre nous , il n'y en a que trois ou quatre qui se croient obligés de faire bande à part. Ces jeunes gens, qui n'ont jamais servi, ont de la peine à nous pardonner la considération qu'on nous accorde, et qu'on leur refuse. II ne tiendrait qu'à'eux de vivre avec nous en camarades; mais n'ayant aucune idée de la vie militaire , ils ne peuvent s'accoutumer h cette familiarité franche qui s'établit entre des gens qui partagent tous les jours les mêmes peines et les mêmes dangers. Ils ne se dissimulent pas que, n'ayant point mérité les grades qu'ils occupent , ils ne rachètent cet inconvénient par aucune des qualités qui pourraient le fsire oublier, A dé&ut d'instruction , ils devraient montrer le désir de s'instruire ; à défaut d'expérience , de la bonne volonté ; k défaut de services, de la bienveil-

lance ponr ceux qui ont servi : mais , aveogl^ par leurs parens , ils croient que la naissance leur tient lieu de tout , et ils ne s'aperçoivent pas que cet avantage si grand, selon eux, ne les sauve pas du mépris qui s'attache à la morgue et à l'ineptie.

Je dois TOUS dire, avec la franchise d'un militaire, que votre introducteur, le chevalier de **, est à la tète de ce petit parti. Il Tant molnç s'en prendre à lui qu'à sa mauvaise édu-t cation, et à ce qu'il entend tous les jours ches ta tante. Au reste, l'habitude du monde et le commerce des hommeç rendent indulgent pour toutes cet petitesses, si importantes aux Veu^ ^e ceux qui n'ont jamais rien vu. Peu nous im» porte que ces messieurs nous voient iiitéi-ieurement avec un mépris que nous leur rendons bien , pourvu qu'ils aient la prudence de n'en rien témoigner en face, etcfu'ils ne s'écartent jamais de la politesse et des égards que les officiers se doivent entre eux. Je dois ajouter cependant que nous avons au régiment d'autres jeunes gens , nobles comme eux<, qui ti'ont jamais servi , et qui ne partagent pas les ridicules de M. le chevalier et de ses adhérens.' Ils ont envie d'apprendre leur métier , et ne se croient point supérieurs à nous , parce qu'ils n'ont ja-

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mais rien fait. Ils n'éprouvent point nn làchô sentimenl d'envie lorsqu'on parledenousavan» tageusement. Ilssavent d'ailleurs que beaucoup d'officieVs appartenant aux premières familles de France ont servi dans nos rangs; que loin de rougir de cesservices, ils les regardent comme leurs plus beaux titres de gloire.

P^ons avons eu un moment bien difficile à passer ; je ne le rappelle que pour mieux faire sentir la sagesse du prince, qui, par un coup d'autorité , a rendu la tranquillité à son peuple et l'espérance aux bons citoyens. Jamais notre patience et notre résignation ne furent misesà une plus cruelle e'preuve ! A cette époque, notre gloire était traitée de crime, nos exploits de brigandages. Le faux zèle, investi de l'autorité , ne connaissait plus de frein. Dans sa ridi" cule frénésie, il voulait anéantir jusqu'à nos souvenirs, comme si vingt -cinq années de triomphes pouvaient s'effacer d'un trait de plume. Cette exaspération avait gagné jusqu'aux rcprésenlaus de la nation; nous marcbions vers une subversion totale, et tout ce que la France possède de citoyens honnêtes et e'clairés , attendait en tremblant la catastrophe qui devait mettre fin à cet épouvantable délire. Insensés! qui croyaient qu'on soumet un peuple

en ropprtmant;qu'ons'enrend maître en leblessaot dans ce qu'il a de plus cher, dans sa gloire nationale ; qui s'imaginaient qu'une grande nation allait supporter des prétentions extravagantes, et renoncer à des droits acquis par tant de sang , tant de travaux , tant de sacri^ces ! Étrange contraste ! c'était dans ce même moment qu'un grand souverain se conciliait, par une sage modération, nn peuple fier et courageux, qui lut longt-temps notre allié et le compagnon de nos triomphes. L'empereur Alexandre autorisait l'armée polonaise à ériger tm tombeau à son dernier général, à ce guerrier dont le nom rappelle tons les genres d'héroïsme, à PoniatOTTsky. H voyait avec plaisir cet hommage rendu à un héros mort en combattant contre lui , par ses compatriotes et pat ses compagnons d'armes, et il n'en estimait que davantage une nation dont la reconnaissance consacrait un monument k la mémoire d'un prince qui honora sa carrière par tout ce quel'amour de la patrie et delagloire peut produire de sublime. Noble et touchant exemple d'une générosité qui a fait battre plus d'un cœur français, qui a fait verser plus d'une larme à ceux qui avaient vu Poniatowski partager nos dangers, nos succès et nos revers l C'est en

marchant avec une nation , c'est en se réglant sur elle , qu'on se l'attache ; ce n'est point en voulant plier des esprits fiers et indépendans aux opinions absurdes, aux vues rétrécies d'une classe d'hommes sans éuergie et sans lumières.

J'ai rempli une tâche pénible en vous parlant de nos dernières erreui s, il m'en resteune bien douce : je ne dois plus vous entretenir que de la sagesse d'un prince qui a fait triomphef la modération et la raison. Il fut le premier à s'apercevoir des dangers qui menaçaientla France. Un ministère courageux, lui en fit voir toute re'teadue> etun acte solennel annonça au peuple français que son Roi n'avait point oublié ses promesses et ses devoirs. Tout ce qu'il y a de plus distingué dans la noblesse, tous ceux qui par des vertus, des talens, et une carrière honorable, soutiennent l'illustration de leur naissance , ont rendu justice à la sagesse du Roi et ont loué sa conduite. Tous ceux qui déshonorent leur noblesse par un caractère sans élé- Tatioo,par des prétentions que rien ne justifie, ou par UD égoïsme révoltant, se sont déchaînés contre le souverain et les ministres avec le plus scandaleux acharnement.

Pour nous , qni sommes appelés à l'honneur de le servir , nous justifierons le choix qu'il a

6o fait de noas. PIos heureux que nos camarades, qui u'unt pu être compris dans la nouvelle organisation, nous ne les regardons pas moins comme nos amis et nos frères' d'armes, et aons espérons. les voir successivement rappelés aa service, à moins que le roi uait besoin d'eaxtous à la fois. Nous sommes tous dévoués de cceur et d ame à notre bon Roi , cpoique quelques gens aient l'air d'en douter. Mais un militaire ne s'épuise point en protestations de zèle et de Bdélité. Notre caractère répugne à ces démonstrations pompeusesdont tout. le monde peut se donner le mérite , et dont la sincérité peut toujours être suspecte. Cest au )Our dv danger, c'est quand le Roi aura besoin de nous qu'il connaîtra notre dévouement; c'est quand il faudra mourir pour lui , que nous réclamerons le poste d'honneur. Alors nous ne reste-< rons point en arrière de ceux qui l'emportentaujourd'hui sur nous en beaux discours et en démonstrations extérieures.

J^éprouvais pour le capitaine Bernard une véritable estime, à laquelle se mêlait une sorte d'admiration pour ses sentimeas nobles et élevés. Je lui témoignai tout le plaisiripte j'avais à l'entendre, etconibien je m'applaudissais d'avoir fait sa connaissance. Quand on fut au

6i dessert, Bernard chanta des couplets de sa composition, qui me parurent pleias d'esprit. L'&* loge du Roi y était amené de la manière la p}us délicate. Ils obtinrent des applaudissmens mérités.

A la Qa du repas, plusieurs sons^ofSciers entrèrent. Ils apportaient à leurs-officiers un ordre que le colonel venait de donner pour une revue qui devait avoir lieu le lendemain- Ils se présentèrent d'une manière aisée , et parlèrent à leurs officiers dans une attitude respectueuse. C'est bon , mes amis, retires^vous , dit le chevalier, quand ils eurent fini de parler. — Un instant, mes camarades! dit Bernard; et déjà l'ordre avait été donné d'apporter des verres. Chaque officier s'empressa de verser aux sousofficiers. Tous les verres furent remplis en nn moment, A la santé du Roi ! dît le vieux chef .debataillon. Les sous-officiers, saos perdre leur contenance respectueuse, trinquèrent avec leurs officiers. Ils se retirèrent ensuite. Ces braves gens, me dit Bernard, ont droit à notre estime etànoségards.Vous seriez surprisde voir quelle élévation de sentimens, quelle résignation , quelle patience, quel désintéressement on rencontre souvent dans ces militai res^ quihonorent leur obscur et pénible emploi.

Tout ce que disait Bernard augmentait la bonne opinion que j'avais de lui, et le de'sir que j'avais de Cultiver sa connaissaoce. II m'en fournit l'occasion au momentoù nous quittions la table, eii me disant avec un ton de franchise qui accompagnait tous ses discours : Quoique je ne vous connaisse que depuis un moment : je vois percer dans tout ce que vous dîtes beaucoup d'attacitement pour la nation française et d'admiration ^ur le Roi. A ces deux titres nou^ devons être amis. Je n'ai pu vous iaire, comme je l'aurais de'siré, le tableau de notre position; mais un de nos amis, député de mon département , déjeune demain avec moi. Cest un homme de mérite, et, mieux ' que cela , un bon citoyen : vous aurez du plaisir à l'entendre, et vous êtes, je crois, digne de l'apprécier. Acceptez, sans façon, un déjeuner que je vous offre de mènje , et augmentez , par votre présence, le plaisir que je me promets de la société de mon ami.

Je témoignai à Bernard combien j'étais sensible à sa prévenance. Je crus ne pouvoir mieux y répondre qu'en acceptant ce qu'il m'offrait avec une si franche cordialité. Nous nous séparâmes ensuitej et je me retirai beaucoup plus satis&it que je ne l'avais été du dtner delà veille.

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