CHAPITRE Vi
Là. DISPUTE.
La marquise me fit un accueil glacé. Comme elle ne paraissait nullement disposée à me faire connaître la cause de sa froideur, je la rais sur la voie , en lui disant : Vous n'êtes point restée jusqu'à latin du spectacle, madame; auriez-vousétéindisposée?—Noa, monsieur, le spectacle me déplaisait, et plus encore les transports qu'il excitait. — Ces transporta, madame, devaientplaire à tous ceux qui, comme vous, fout profession d'aimer le Roi. — Voudriez-vous me faire croire, monsieur, que c'étaitramourdu Roi qui se manifestait d'une manière si bruyante? Voudriez-vous me (aire croire que c'étaient les louanges du Roi qu'on applaudissait? — Qu'était-ce donc suivant vous, madame? — C'était tout ce qui disait allusion an système qu'il a nouvellement adopté. Que prêche cette pièce qui vous parait si admirable? l'oubli du passé , la réunion des partis; et à qnoî veut-on en venir avec ces grands mots vides de sens? à ramener les révolutionnaires dans tous les emplois , à éloigner les vrais amis du tràne, à faire
refleurir l'autorité du peuj^e souverain. Vofl& le fond de toutes ces belles phrases où l'on vous représente le Roi conime prêt à ope'rer ces merveitles. Voilà ce qu'on ose prêcher en pleia théâtre ; et le peuple de crier bravo, et les Jacobins de rire sous cape, et de se préparer à rentrer en scène. — Il me semble , madame , que TOUS êtes bien ingénieuse à trouver, sous les marques du plus noble et du plus touchant enthousiasme , des intentions peHides et des projets coupables! Ce n'est pas le Roi qu'on applaudit , c'est ce qu'il Ëtit , c'est son gouvernementl Eh ! l'un peut-il être séparé de l'autre? Par quoi pcut-on connaître son amour pour son peuple , si ce n'est par ce qu'il fait pour lui ? Par quoi peut'On connaître sa sagesse , si ce n'est par les actes qui en émanent? Ainsi , louer ce qu'il fait, n'est-ce pas louer indirectement les motifs qui le font agir, et l'amour du bien public qui dirige toutes ses démarches? D'ailleurs , vous faîtes honneur au public de distinctions subtiles auxquelles il n'a certainement pas songé. II a applaudi à l'éloge du Roi sous toutes les formes où on le lui a présenté, sans distinguer ce qui s'adressait au Roi persoiHiellement ou à son gouvernement. — Je vois , monsieur, que vous ayez admirablement proGté
des. leçons de l'homme avec lequel vous étiez. Je TOUS vois parfaitement imbu de cette hypocrite bonhomie qai a l'air de tout voir sous le iourleplus favorable, et de ne pas même soupçonner les dangers les plus immiaens , afin d'engager les gens trop clairvoyans à partager cette sécurité, qui n'est que le résultat d'un système bien suivi et bien calculé. — Je me trouverais vivement otfeDsé de ce que vous me dites, si j'étais votre compatriote, et qu'on pût me supposer dans toat ceci des vues perEonnelles ou des intérêts particuliers ; mais, comme ce soupçon ne serait que ridicule, je veux bien ne voir , dans l'âpreté de vos réponses, que la, suite d'un zèle trop prompt à s'effaroacher. Ce zèle ne devrait cependant pas vous faire perdre de vue les ménagemens dus à un étranger qui, s'il uepartage pas vos principes, vous égale du moins en bonnes intentions. — Cesbonoes intentions sont toujours ce qu'on met en avant pour appuyer des principes qui n'en annoncent que de mauvaises} c'est un petit artifice que vous deves encore à votre mentor. — Puisque vous me iaites l'honneur de me supposer incapable de rien penser par moi-même, dites-moi donc quel est celui auquel vous attribuez tant d'empire sur moi» etqui vous parait im homme
si dangereux- — ^ Ayez l'airde l'iguprer; niere:^vous qae tous étiez au spectacle avec M. Mur- TÎlle? — Loin de le nier, madame, je me ferai • tonjours honneur de sa société et de son amitié:. — A1i!dous y voilà donc! grand honneur en eflFet, que d'être l'ami d'un jacobin ! — Qui gratifiez-vous de ce nom infâme ? — Celui qui le mérite , votre ami , votre Murvillé. — Vous abusez , madame , des droits de votre sexe en me forçant d'entendre injurier un homme que j'estime et que j'aime. Tout autre que vous "^ m'aurait épargné cette mortification ; près de tout autre aussi j'aurais cherché à détruire les préventions défavorables dont mon ami est Fobjet; mais ce soin serait inutile près de vous, qui ne voyez rien qu'avec des yeux fascinés par les préjugés, et qui êtes inaccessible à la ralsoa dès l'instant qu'elle est en opposition avec vos opinions. D'ailleurs , MurvilIe est assez connu. Son patriotisme, son amour du Roi et du biea public , lui ont assuré une réputation sans tache. Il se passera bien de l'estime de ceux qui ne sont pas dignes de l'apprécier. — Je reconnais bien là le langage de l'héroïque amitié qui vous unit à M. MurvilIe. Vous avez l'intention de me dire quelque chose de piquant : quoique vos sarcasmes oe m'offensent pas, je veux ce-
|>eadant m'épargner l'ennui de les entendre; et je vais couper court à -toute discussion par une déclaration franche de mes intenlious, M. Murville est connu pour un homme imbu de principe? révolutionnaires, pour un ennemi de la noblesse, du clergé, et je dois ajouter du Roi , malgré son jargon hypocrite. J'ose croire queje me suisfaitconnaltre par un attachement inviolable aux principes sacrés de la légitimité et à tout ce qui en dérive , et surtout par une haioe vertueuse et implacable contre les révo- Jutionnaires, leurs principes, leurs adhérens. Je me dois donc à moi-même , je dois aux personnes qui m'honorent de leur estime , de ne point paraître déroger à ces sentimens; je ne pourrais continuer derecevoi? chez moi l'amide M. Murville , sans avoir l'air dé transiger avec mes devoirs : c'est vous dire , monsieur , qu'il faut que vous choisissiez de ma société ou de l'amitié de M. Murville. — Vous avezdû penser, madame, que me proposer cette alternative, c'était m'6ter toute espèce d'hésitation , et que je n'aurai point la faiblesse de sacrifier une amitié aussi précieuse que celle deM. Murville. Je TOUS sais gré d'une franchise qui m'épargne le déf^agrément d'entendre davantage des opinions contraires aux miennes , et que la poli-
S6 tesse m'interdisait de combattre. II ne me reste plus , madame , qu'à tous prier d'excuser les contrariétés que ma façon de penser a pu vous causer, et d'agréer mes reroerclmens pour l'accueil que j'ai reçu de vous. — Vous ne me devez , monsieur , aacun remerclmeat. J'aurais voulu que mes sentimens> plus louables , pins conformes à votre baute naissance , vous fisseot partager mes opinions; mais, puisqu'il n'en est point ainsi , allez jouir de l'amitié de M. Murville ; allez goûter les triomphes qu'elle doit vous procurer près d'une classe d'hommes ennemis nés de la noblesse et de ses droits. Ailes flatter ce peuple dont les suflFrages ne vous dédonimagerontpas même des sacrificesque vous lui faîtes. Car, il est bon de vous le dire, ce peuple , qu'on suppose si satisfait de tout ce lui se paiise, est plus juste et plus sensé qu'on le croit. Il voilbien que son intérêt n'est qu'un irétexte qui sert à couvrir un plan qui tend à la ruine de la France. Il murmure de tout ce l^ui se passe, et témoigne assez par l'accueil glacé qu'il fait au Aoi , accueil si différent de celui qu'il lui faisait autrefois, son improbation et son mécontentement. —J'ai peine à croire à ce mécontentement qui parait vous flatter. Je crois plutôt que c'est un de vos vœux.
^'il TOUS 'fiait de supposer réalisé. Quoi qu'il en soit, si le' peuple s'est laissé tromper sur ses véritables intérêts, on lui ouvrira les yeux , et il sera juste envers un souverain qui ne veut . que son bonheur.