CHAPITRE VIII
LB Fil S A H.
Je rendis compte à MurvîIIe de ma niptnre avec la marquise, de tout ce qu'elle m'avait dit surson compte, et je n'oubliai pasde lui répéter l'épithète de jacobin qu'elle avait accolée à sou nom. Je vois, dit-il, que ce mot vous a choqué; mais, si vous connaissiez mieux nos mœurs ; vous n'auriez fait qu'en rire. Les Français, lorsqu'ils sont divisés entre eux , ne manquent jamais de désigner les partisans de l'opinion contraire à la leur par une dénomination odieuse et ridicule. Voilà pourquoi les exagérés nous appellent des jacobins; et ce nom leur parait encore trop doux. Pour nous, qui sommes plus disposés à rire d'eux qu'à les haïr, nous leur avons donné une dénomination plus ridicule qu'odieuse. Mais cette pitoyable, ressource n'est jamais employée que par ceux auxquels l'arme de la -raison est étrangère. Laissons-leur donc la satisfaction de nous appeler jacobins. Quel en sera le résultat 7 C'est de recruter ce parti faible et décrié, d'un nombre immense de personnes honnêtes qui n'en
9'4 ont jamais partagé les principes. Ce nom , qnî devrait être un opprobre, sera bientôt , grâce àeox, un titre d'honneur; et ils feront disparaître tout l'odieux qui j était attaché, en le prodiguant aux gens de bien, aux citoyens les plus recommandables et les plus éclairés.
Je fis part à Mnrville de ma résolution et des motifs qui m'y portaient. Il m'assura d'avance de la fausseté de ce qu'on m'avait dit ; mais pensant qu'il manquerait peut-être quelque chose à mon intime conviction , si je ne m'assurais par moi-même du véritable état des campagnes: Xai^ me dit-il , quelques amis dans des départemeos peu éloignés de la capitale, je toih donnerai des lettres pour eux, entre autres pour M. Derville, qui demeure à H***, près de la ville de ^♦*. Cest le meilleur de mes amis. Je ne tous en ferai point l'éloge ; vous m'accuseriez peut-être, ïorsque vous leconnattrez, de ne pas vous en avoir dit assez. Il a une charmante habitation, où il est maintenant avec sa famille. C'est na bien national qu'il a acheté il y a quatre ans. Sa maison tous offrira un pied-à-terre agréable pendant tout le temps que vous ferez vos observations dans les environs. Vous avez une lettre de votre oncle pour M. de Hautencourt, qui habite une campagne peu éloignée de la
sienoe. Je tous engage à le voir; tous troa- Tcrez sans doute une grande différence entre loi et M. Derrille: mais, comme TOlre intentioa est de tout voir et de tout obserrer, il faut TOUS mettre à même de faire des comparaisons qui pourront seules fixer Totre jugement sur tout ce que tous roulez connaître. '
Je remerciai Murrille de sa bonne volonté ^ et j'acceptai son offre obligeante. Il me remit ie lendemain les lettres qu'il m'arait promises, et Tint me faire ses adieux arec Bernard. Comme le temps était assez beau pour la saison , et que mon TOyage ne deTait pas être long, je montai à cheTal,.et je me fis suivre d'un seul domestique. Cette manière de voyager était la plus conforme à l'intention que j'avais de tout remarquer sans être , autant que possible , remarqué moi-même.
Je pris directement la route de la petite fille de S***; j'y arrivai le lendemain; je ne m'y arrêtai point, et demandai de suite la route du village de H****". En approchant, je mis pied à terre. A environ cent toises du village , je vis un paysan occupé à remuer un petit jardin qui était au bord de la route. Au moment où j'ar* rivai près de lui, il se reposait et regardait fixement, et avec l'expression d'une tristesse pro-
fonde, un jeune enfant qui ctaït as&îs sar unç pierre peu éloignée de lui. La figure p&le et allongée de ce pauvre en&nt annonçait la mauvaise santé, et son misérable accoutrement disait assez que cette mauvaise santé ne venaïf que des piivatious et du besoin. — Brave homme , cet enËtnt est-il à vous ? — Oui, monsieur, me répondit-il sans presque me regarder. — Il parait souffrant? — II ne me répondit pas, mais je vis qu'ils essuyait une larme. Vous en aves d'autres sans doute ? — J'en ai trois autres. — - Votre travail suffit- il pour les nourrir? — II a niifii jusqu'à présent; mais le pain est si cher!
leur mère est malade nous sommes bien
malheureux! — Ce jardin est-il à vous? — ^Non; j'ai appris, étant jeune, le métier de jardinier, je cultive les jardins des autres. Jusqu'à préseqt j'ai eu de l'ouvrage ; mais s'il venait à me manquer... — Et M. DerviUe, cet homme si riche , qui habite le beau château que je vois d'ici , ne £iit-il rien pour les braves gens comme vous qui s<Hit dans la peine? Ah ! c'est un digne homme ! il a déjà sauvé bien des ^milles de la misère et du désespoir, mais moi.... — Pourquoi u'auriez-vous poiut part à ses bienfaits? — C'est M. le curé qui est chargé de distribuer ses aumônes , et je n'ai rien à espérer de lui.
>— fourquoi? — Cela serait trop long à vous dire. — Dites>le moi. Je preodspartàvos peines. — MoBsieur, je suiseotré fort jeune an service; l'ai servi dix aos, j'ai été bleseé^et je suis rentré dans ce village avec une pension de cent francs; i'aimaÏBdepuisloDg-tnnps une filleavec laquelle je me suis marié. Elle n'avait pour tout bien que la chaumière que nous habitons. Notre famille s'est accrue^ mais mon travail et ma pension suffisaient pour la nourrir, lorsque de malheureuses circonstances me firent &ire ui^e démarche.... — Quelle démarche ? — Au mois de mai i8i5, on nous annonça qne l'ennemi allait rentrer en France , que l'armée alliée était sur les frontières , et que tous les Français devaient marcher poor tes combattre; Qaevons dirai'je ? Je me souvenais de les avoir vas eu^ 1814. Ma tète se monta. Je me rappelai mon ancien métier. J'embrassai ma femme et mes enfans, et je me présentai pour marcher voloïi* tairement. Vous save» ce qui en résulta. Quand je rentrai dans ma chaumière , ma pauvre femme et mes enfans avaient déjà reçu bien des affronts , bien de mauvais traitemens pour ce qu'on appelait mon brigandage. Ah! il Ëiut que j'aie commis une bien grande faute, car on me l'a bien reprochée , et cependant
Dieu sait quelles étaient mes inteations. — Estce pour cela que tous êtes mal avec le cUré ? — Oui, monsieur, et pour antre chose encore : TOUS savez ce que c'est qu'un vieux soldat. Je vais bien à la messe tous les dimanches , j'y assiste avec recurâUement, avec de'votion; mais pour ce qoi est d'aller à confesse et des autres exercices de piété , il y a trop long-temps que j'ai perdu tout cda de vue , et , dût-on m'en punir encore davantage* j'aime mieux m'en abstenir que de ne pas les remplir de bonne foi. Aussi M. le curé dit que je suis un coquin, et je n'ai rien à espérer dessecours que M. Derville le charge de distribuer à ceux qui en ont besoin. — Pourquoi ne vous adressez-vous pas
: à M. Derville, qui ignore assurément tout cela ?
. — Ah I monsieur I si vous saviez combien il est crud, humiliant [tour -un vieux soldat, d'aller tradre la main!... — Je verrai le curé; j'espère le faire revenir des préventions qu'il a contre TOUS. — J'en doute. — Votre nom?— Michel firémond. — Je vais tAcher de vous être utile. -r^ Que le ciel vous réccmipense de vos bonnes intentions!
U se remit k l'onvrage et je m'éloignai.