‹ Recueil politiqueChapitre 58 sur 63 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'OfFICISa.A DEUI'SOLDB

J 'allais entrer daûs le village , quand je rencontrai un jeune homme d'une taille élancée, d'une figure agréable, mais sérieuse. Il était précédé d'un chieu dechasse, et portait un fusil sous le bras. Sa veste verte était croisée par-devant, un bout de ruban rouge, qui dépassait de sa boatonnière, ses moustaches blondes et une cicatrice très-apparente au-dessus de l'œil gau- ' che , m'indiquèrent de suite que c'était un militaire. Je le saluai; et, désirant lier conversation, avec lui, je lui demandai si c'était le village de H*** où j'allais entrer. Après qu'il m'eut répoudu affirmativement, je lui demandai si M. Derville était dans ce moment à sa campagne. Il parut me regarder plus affectueusement dès qu'il sut que je connaissais M. Derville, et il commença a m'en £aire l'élt^e avec un ton de vivacité et de franchise qui me prévint en sa faveur.

Enhardi par sa confiance, je lui dis : Monsieur est sans doute un habitant de ce village ? — Oui, monsieur, je l'habite depuis le licen-

ciement de l'armée. — J'avais déjà reconnu que monsieur était militaire. — J'étais ofiScier de dragons. — Et vous supportez bien patiemment sans doute l'inaction forcée où tous retient ' l'état actuel des choses? — Ala vérité, il m'est pénible d'être éloigné d'une carrière que j'aimais ; mais le nombre des officiers était tellement disproportionné avec l'armée que la France peut conserver, qu'il était tout simple qu'un grand nombre d'entre nous ne fût pas compris dans l'organisation nouvelle. Le hasard a voulu que je fiisse de ce nombre ; je n'ai pas le droit de m'en plaindre. — Voilà une résignation bien louable , mais que je crois bien rare parmi ceux qui se trouvent dans votre position. — Beaucoup moins rare que vous ne pensez. H en est sans doute quelques-uns qui , aigris par l'ennui, par le mal-étre , et plus encore par les vexations dont on n'a été que trop prodigue envers nous , supportent impatiemment leur position 3 mais croyez que la grande majorité se soumet sans murmure à des sacrifices qui pèsent d'ailleurs en ce moment sur toutes les classes de la société. — Je suis surpris de ce que j'entends; je vous croyais en général bien opposé aux sentimeos que vous exprimez. Je ne puis comprendre quelles sont ces vexa-

tioos dont v^ps parlez. — Je vois ({a'on a cherché à vous feire partager les préventions dont nous avons été trop long-temps l'objet et ijue le retour k la modération commence à dissiper. — Je suis étranger, et depuis peu de temps en France. A travers le choc des opinions que j'ai entendu manifester autour de moi, je n'ai encore pu fixer la mienne- Pardonnez donc -à mon ignorance, et surtout gardez-vous 4e nie croire disposé à prendre une opinion défavorable des officiers de l'armée française. Leur gloire a rempli l'Europe j et plus d'une fois j dans ma retraite, j'ai payé ,à leur valeur un juste tribut d'admiration , en regrettant de la voir employée à réaliser les rêves gigantesques d'une ambition qui ne connaissait plus de borne. — • Vous êtes étranger et récemment arrivé en France ! Vous n'aves donc point vu ce débordement de passions haineuses, de prétentions immodérées, de vengeances implacables, dont la France a élé depuis un an le théâtre! Vous n'avez pas été témoin des ravages de ce torrent qui a entraîné un moment le plus sage des princes, et qui Teùt englouti lui et son trône , sî Ton ne se fût empressé de lui o[h poser une digue , désormais insurmontable. Vous conDaissez assev la fatale révolution de

loa r8i5 : TOUS savez que) funeste aveu^emeat précipita une partie de l'arniëe et du peuple audevant de l'homme que l'Europe eu armes avait rayé du nombre des souverains. Loin de moi ridée de prétendre justifier un enthousiasme qu'il a pris, si peu de scia de justifier lui-même. Une catastrophe horrible renversa une seconde fois et détruisit toutes les illusions qu'il avait réveillées, eu nous le montrant, non point aux prises avec l'adversité , mais vaincu ;, terrassé par elle , démentant ses promesses , sa gloire passée, et ju^u'au caractère qu'on lui supposait encore.

Nous étions tous' coupaliles , et cependant bien peu d'entre nous avaient provoqué la révolution qui venait d'anéantir la France. La ■n'ajeure partie n'avait fait que se soumettre la force des événemens. La patrie menacée avah &it taire tous les scrupules. Sa voix se mêlait à ce prestige encore puissant qui nous entraiiiaitiur les pas' de notre ancien géoe'ral. Infidèles h nos serniens , nous nous croyions justifiés par le motif qui nous conduisait tons , celui-de défendre la France, que i ,206,000 bras armés s'apprêtaient à déchirer.

Le Roi rentra dans sa capitale; le licencie-t ment de l'armée fut décidé. Celte opératioit

]o5 si difficile éproora cpielqaes entraves par l'exaltalioD qui régnait parmi les soldats; mais ceax même qui ont cru de leur devoir de déprimer cette malheureuse armée, n'ont pn nier qne partout les officiers n'aient employé leor asceiH dant sar le soldat pour l'engager « se soumettre k la rolonté du souveraÎD , et à rentrer paisiblement daps ses foyers. L'amour de cette même, patrie.à laquelle nous avioos tont sacrifié , le désir de prévenir de nouveaux décfairemens et de nouvelles dissensions, nous faisaient une loi de nous conduire ainsi. Nous ne croyions pas mériter d'éloges; mais, dans la craiate de ne pouvoir nous en refiisar', on slnnpressa. de leâ prévenir en dénaturant les moti& qui nous avaient guidés. On ne pamt voir dans notre obéissance libre et volontaire qu'une basse son* mission dictée par la crainte des ch&timens, on par le désir d'être maintenits dans nos emplois. Ainsi, par une calomnie absurde et maladroite, on nous mit presque dans le cas de rougir d'una conduite dont nous avions lien d'être fiers. Mais c'est dans nos foyers que n<His Hlten* , daient les plos pénibles épreuves. Signalés d'a'« Tance comme des ennemis irréconciliables d« la légitimité , de la paix et de l'ordre , la mal* veillance , le soupçon et la bainc nous accneil-

ro4 lireot il notre retour. Étrange position, et qae nous étions bien loin de prévoir k l'e'poque où nous bravions des dangers toujours renaissans; des privations inouïes, des fatigues presque aadessus des forces hunKtiues, bous crojant assea récompensés par la gloire de cette patrie , qui sembioit aujourd'hui nous rejeter de son sein, et par l'estime de nos concitoyees, qui sem-^ Uaient ne plus ronloir nous reconnaître. . On a pu avcur raison de prescrire aux ant(H rites de nons surveiller. Cette mesure était nécesiaire pert-'étre- pour quelques-uns d'entre nous , qui étaient yéritablement des artisansdetrottUe eldespertarbateurs du repos public. Mais quand leurs sehtimens , leur conduite , étaient désavoués par l'immense majorité, qui se plaisait à donner des preuves de son obéis-sance aux lois et de sa soumisûon au Roi > £al- Uit4I persévérer à -nons regarder tous comme animés des plus coupables espérances? La surveillance recommandée aux autorités pouvait s'exercer sans nous faire sentir le désagrément d'y être soumis. Mais les passions haineuses auxquelles nous étions en butte , n'y auraient pas trouvé leur compte. Le zèle exagéré des fonctionnaires, entretenu par les rapports Aes délateurs officieux qui s'étaient imposé la tâche

io5 de TeillersurnonSiOutre-passa bientôt les inten* tions dé rautorité supérieure. Que dis-je?.Utie mnltitode de surreîllans sans niissioo, croyant ennoblir le métier d'esjûon , s'attachèrent à nos pas, épièrent toutes nos démarches. Une foule de personnes crurent leur conscience intéressée à nous décrier, à nous outrager.- Des iadividns sans honneur, pleins d'une morgue que pouvait seule égaler leur bassesse , incapables de rien de bon et d'utile par eux-mêmes, et ne pouvant se donner quelque im[>ortance que par la découverte de complots imaginaires dont ik entretenaient sans cesse l'autorité , prétendirent rendre un grand service an gouvernement en faisant tout pour éloigner de lui des cœurs qui pe demandaient qu'à s'y rallier.

Au milieu de cette active;persécution, notre conduite fut toujours calme et prudente, telle, en un mot, qu'elle eût dû désarmer la haine de nos ennemis , si cette baine n'était pas aveugle et inaccessible aux conseils de la. raison et de la modération. Une pensée nous soutenait au milieu de tant de contrariétés , pensée consolante qui adoucissait à nos yeux les rigueurs de notre position, ^ous savions quele Roî nous regardait toujours comme ses enfàns , et l'idée que les niesures sous lesquelles nou« gémis:^

io6 lions n'émantient pas de lui , nous donnait la force de les endurer. ËoHn, une insurrectîou; fi-uit d'une machination coupable et insensée, éclata dans on des départemeos de la France. Ijes ol^erseo non activité ne balancèrent pas sur ce qu'ils avaient à &ire j leur devoir et leor iadînation le leur indiquaient assez. Us offrirent leurs services aux autorités* pour réprimer cette UjHb entreprise. Ces services furent acceptés. Le Roi ^prit ce dévouement avec une reconnaissance dont il donna dea preuves. Une certaine classe d'bommes l'apprit avec surprise» et sans doute avec d^t. Le même dévouement éclata sur tous les points où il fbt nécessaire, et nos détracteurs n'eurent plus d'autre re»* source , que de ne pas supposer des sentiiitena semblables à ceux qui n'avaient pas en les mémea occasions de les faire éclater.

C'e&t ainsi qu'en se relâchant un pen do l'ex-* cessive surveillance à laquelle on nous avait assujettis ^ on ne nous a pas -cependant tirés en-< tièrement de l'espèce de réprobation sous laquelle on nous avait placés. Ou n'a point asseï ■ réfléchi qu'à force de noos prêter des sentimens défavorables an gouvernement, et de nous traiter en conséquence , on Bnirait par nous les inspirer. ]N'étionE-<nou8 donc pas assez punis

d« Tf^rreur qu'on peut nous reprocher^ en voyant dea jeunes gens sortant des écoles, des bureaux, des comptoirs, des antichambres « obtenir des emplois, des grades, des honneurs, qui avaient été pour nous la récompense de travaux sans nombre , et de sang versé dans les combats? Netait^e pointasses de voir tontes les faveurs prodiguées à l'intrigue, ^ la 'bassesse, à un dévouement qui n'avait souvent éclaté qne par des paroles, à la nullité qu'appuyaient des recommandations , tandis qu'une faute suffisamment expiée nous condamnait à traîner dans les privations une existence qui pourrait être encore atile an-Roi et à la France? Ah ! sans doute cette punition suffisait , et la ré' signation avec laquelle non9 nous y sommes soumis, devait interdire jusqu'à l'idée dç nous en infliger une autre.

Cependant , dans les cérémonies publiques auxquelles notre devoir nous prescrit d'assister, on l'on trouverait mauvais que nons ne parusnous pas , une barrière inexorable nous sépare des officiers en Activité. Des généraux , des officiers supérieurs, revêtus des marques de leur grades et des décorations qui ont été le prix.dft leur valeur , voient passer devant eux tel officier <|ui n'a encore fait qu'essuyer la poussière

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