‹ Recueil politiqueChapitre 6 sur 63 · L'OBSERVATEUR · texte numérisé non relu

L'OBSERVATEUR

ILy a quelque temps que, me trouvante la campagne , je rencontrai un paysan déjà âgé. Sa taille était haute , sa figure était noble, et offrait les traces de plusieurs cicatrices. Je vis de suite que c'était un de ces vieux soldats qui, après avoir versé leur sang pour la gloire de leur patrie y arrosent de leurs sueurs le sol qui doit les nourrir. J^appris, en lui parlant « qu'il était entré au service il y a trente-cinq ans. Depuis ce temps- là il a fait toutes les gaerres auxquelles la France a pris part. A l'époque où il eût pu , comme tant d'autres, parvenir rapidement aux plus hauts grades de l'armée , il refusa toutes les pro-

positions d'avancement qui }ni furent faites, ne voyant dans sa conduite qne Vaocomplissement d'an devoir rigoureux , et ne croyant pas qu'on dût être técompenaé pour u^iToir fait que son deroir. B continua de se'distmguer paf une liravourë à toute épreuve. Il fut sonvent blessé ; mais ses blessures ne Farrétaient qu'ub moment, et il se sentait toujonrs de nonvelles fctrces lorsqu'il s'agissait de combattre pour son pays. Cethomme, qui trouvait un dédommagement suffisant de son sang et de ses fatigues dans l'estime de ses chefs, dans sa propre estime et dans la gloire de sa patrie, a été dans tous les^ays où se sont montrées les baïonnettes françaises. De Naples à Vienne, de Saint-Domingue an^Caire , des colonnes d'Hercale à Moscou , sa marcbe infatigable a suîri celle de nos drapeaux. Enfin , quand après avoir été si loin braver les chances de la guerre et les rigueurs des climats les plus opposés, il fut obligé de combattre pour la défense de ses foyers , il chercha sur les diamps de bataille , non

plus la gloire» mais la mort » ne voulant .pas surTme aux désastres de sa patrie. La mort, qui l'avait respecté tant de fois^ trompa encore son espoir. Il fut relevé couvert de poups , et ne revint à la vie qua pour voir sa patrie subj ugaée. Alors il quitta en pleurant ses armes , qui n'avaient pu sauver l'indépendance de la France , et passa de l'étatobscur de soldat à Fétat obscur de laboureur.

Lorsque les armées coalisées menacèrent encore nos frontières, tl reprit les ann es. ^ et , rion moius malheureux que la premièrefois, il ne put ni mourir, ni sauver la liberté de sa patrie.

Alors , désabusé pour toujours' de ses illusions de gloire, si cruellement détruites, il revint cultiver le champ que son père lui avait laissé, et dont le produit suffisait à , ses besoins. Il ne demanda point de solde de retraite. Assez d'autres , dit il , ont perdu dans les combats l'usaga de' leursbras, et n'ont pas comme moi un chatnppour les nourrir. Que ceux-là aient part.

(i5) * auxbienffûts du Gouvernement ; pour moi, je puis me sufB.ré à moi-roéme.

Ainsi, renonçant à un salaire si bien mérité, il ne deaira pour prix de ses services que la permission de vivre tranquille et ignoré. Quand je lui demandai s'il n'àvoitobteau de la reconnaissance nationale aucune récompense de ses exploits^ il ouvrit son gilet f et me montrant sur son sein la croix de la Légion-d'Honneur : Voilà , me dit-il , la seule récompense que j*aie jamais ambitionnée : celle-là me suffît.

Messieurs , j'ai beaucoup réfléchi sur le désintéressement de ce vertueux citoyen.

Tai appris que dans' les rangs de nos armées, de pareils exemples n'étaient pas rares, etque parmi ceux qui labourent aujourd'hui nos champs on trouverait une foule decesvieuxguerriers bien plus utilea à leur patrie, bien plus respectables , que têts individus couverts de rubans et d'hon- Beurs usni^s.

Cette réflexion m'a conduit à penser que le d^sintéressentfMlt était peut-^tre la plus

(i4 0 noble-de toutes les vertus qui puissent dis- ' tiuguer ua homme public; que c'était par elle que les Fa1»ricius et les Woâhingttm s'étaient immorlaUséB ; que c'étâàl par elte qoa les états tuissans avaient acquis de la force, et que, quand na état toqclie à sa* ruine » cette vertu est peut-être aussi la seule qui puisse le sauver.

C'est donc le désiotéressetnent qse fous devez chercher avant tout dons ceux qu«. 'ïoasallez élire. Vous ea sersz ccmvaineusy en voyant qu'il ne nousa que trop raaequé ^£Bqu'à présent, et que c'est à son absence que vous avez dû peut-être les lautea, ,0a lidicuLes , ou odieuses d'une session trop &œeuse.

le sais bien qu'on bl' objectera que ches-uoi peuple dont nous avons é£é. leakniitateurs» les. voix des représentanS' sont à> vendre au plus ofirant ; mais ce qui est sans con^ aéqusnce da^si l'état de pvospérité' où ilssetrouvent deviendrait funeste parmi nûo» ^ c^i sommes aospendus sur Ua sbime : et d'aillé Wftsi imm voulons; iuùtex nos voisins^

(i6) ce ne doit pas èLre dans ce qui désbono!^ leur caractère.

Je le répète : c'est le désintéressement qui dbit être la première vertu de tos re-> présentans ; et qaoiqa'S soit rare aujourd'hui, vous en avez en des exemptes qrà ne peuventmanquer d'en produire d'autres, quand vous les encouragerez comme vous )e devez.

Le citoyen désintéressé n'a eii vne>qne h prospérité de l'KtRt et I^estime de ses concitoyens. II dépend de nous de lui prouver qu'il a atteint le second de ces deux buts , et votre approbation unanime et hautement exprimée 'doit satisfaire en lui cette poble ' ambition.

Celui qui brave les clameurs fùidbondes d'une majorité exaltée, pour défeddre-Ies principes de la justice et de Phumanité; celui qui , dans la plus terrible crise oir se soit jamais trouvée la fVance , offre à un gouvernement créé du jour même , et qui devait disparaître le lendemain , une partie considérable de sa fortune , pour faite £ica

( .6) aux pressans Iwsoins du moment , Goumettaut ainsi ses intérêts • particuliers aux mêmes chances qui menaçaient les intérêts publics ; qui , dans des temps plus calmes , sondant à la tribune les plaies de la nation , rend un hommage éclatant à son caractère, et propose d'employer encore une fois sa fortune pour relçver le crédit public , ne mettant d'autres hmites à ses offrCs , que celles que le Gouvernement y mettra luimême ; de telâ citoyens s^t désintéressés , et de tels citoyens méritent d'être cités pour modèles.

Français>il en est encore beaucoup de semblables , il ne s'agit que de savoir les choisir.

Cest parmi vous , c'est dans la classe des négocians , des propriétaires , des cultivateurs , (ju'il faut les chercher. Citoyens , ce sont des citoyens comme vous , que vous chargerez de discuter vos intérêts , de défendre vos droits, d'assurer votre repos.

Vous ne choisirez plus de ces arrogans patriciens^ qui, entichés de préjugés con-

(il) traires à vos ioœurs , indociles aâx leçona du passé , voulaient bouleverser toutes -vos' institutions pour ramener des usages plos fiivorables à leurs prétentions et surtout à leur jmpéritie. Ceux-là ue travaill^ent qu'à satisfiiire leup vanité , et cett« vanité était «n opposition directe avec vos intérêts.

Vous ne choisirez plus de ces hommes qui, n'ayant retenu du passé que ce qu'il fallait en oublier , laissaient percer dans leurs discours le £èl qui corrompait leur âme» ne voulai«nt user de la force gn'ils croyaient avoir» qu'au profit de la vengeance , et meltaie*it le plus d'obstacles qu'ils pouvaient à k bonté, qui' youlait tout pardonner. Ceux*l|Èi étaient guidés par la plus oijieuse de» passions, et se fussent replongés eu^-mêmes dans tous les maux qu'ils voulaient &ire expier à ceux qu'ils aocQsaiefit ^en être les auteurs. - -

Vous ne cboisiresf |^as de oes ooryphées' de l'exagération , qui , après aVodr enchéri sur tout ce que l'esprit de paiti peut sag" gérer ^absurde et d'odieox , <c^tieiiaeat

:,Goot^lc

(>8) pour prix^ de leur fureur désorgaiîisatlice et de leur zèle frénétique , des emplois réservés <à riatégrité et au patriotisme , et quittent piment leur pays où ils ont contribué à réveiller tous les germes de discorde et de haine , sûrs que quand le yolcan éclatera, ils n'en ressentiront pas la commotion à dix-hoit cents lieues de distance.

Vous ne clioisirez plus de ces orateurs &i zélés pour le bien de TEtat, qui trouvent toujours que les premiers emplois sont mal remplis , afin qu'on ouyre les yeux sur leur mérite, et qu'on les mette à la place de ceux qu'ils signalent comme indignes. Ceuxlà ne se soucient que de leur intérêt personnel , et leur pateliuage n'en peut plus imposer à personne.

Vous éviteree tous ces écueils en choisissant parmi vous des "hommes que leur fortune mette à l'abri des séductions, mais qui, devant cette fortune à des travaux utiles ou à ides spéculations heureuses , ne 98 soient pas seulement donné là peine de

( '9 ) nattre; et ne regardent pas toutes les fayeara du souverain, toutes les dignités de TEtat , comme leur patrimoine.

lie patriotisme de ceux-là ne; consistera pas dans de vains discours, dans de stériles déclamations. Ils sauront ae dévouer à des sacrifices réels quand il le faudra. Au lieu de réclamer pour eux des prérogatives et des distinctions, au lieu de compromettre la sûreté du trône par leur imprudente ambition, ils se soutQettront à toutes les charges, à tous les sacrifices qu^ils imposeront à leurs concitoyens , et sauveront l'Etat, si l'Ëtat peut être sauvé. '>

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