‹ Recueil politiqueChapitre 60 sur 63 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

J 'entoai d>ns te TÎUage , et ce que le paysan m'avut dit du curé, quoique me prévenant d'une manière dé&vorable sur son compte, me donnait l'envie de le connaître Je me fis indiquer sa. maison. Sa gouvernante m'arrêta à la porte, en me disant que monsieur était à table. J'entrai nômmoinE, et je vis un gros homme , très-haut en couleur; il achevait de dîner, et parut assez méconteiitde ma visite^ Après m'a- Toir salué légèrement, il remit son chapeau sur sat^e, etme demanda cequ'ity avait pour mon service.

J'entrai de suite en matière ;VoQS avez, monsieur, an nombre de vos paroissiens un nommé Michel Bremond. — Il n'est que trop vrai ; plût au ciel que la commune en fia débarrassée! — Est-ce que sa conduite donne lieu à quelque plainte? — Pour le moment, non ; mais il attend l'occasion. — Quelle raison avez-vons de lui supposer des intentions semblables? — Quelle raison ! Ignorez-vous sa conduite ? ignorez-vous que cet homme a marché Tolontairement pour

iiS contenir l'asurpateurîQue n*a-t-il eu le sort de taotd'autresl nousen serions délivrés. — Voilà, permettez-moi de tous le dire, un souhait assez peu chrétien. Je ne croîs pas que Michel Brémond mérite tant de sévérité. — Venez-vous ici pour le justifier ? — Je le pourrais peut-être ; mais ce n'est point là ce qui m'amène. Il est malheureux; à ce titre ,il a quelques droits à votre indulgence, j'oserai même dire à vos secours. — S'il est malheureux, il n'a que ce qu'il mérite. Quant à des secours, ce n'est pas quand nous en avons besoin nous-mêmes, que nous pouvons en donner aux autres.Qu'onnousreade ce qu'on nous a pris, et alors nous verrons ce que nous pourrons iaîre. — La sollicitude du Roi s'est étendue sur vous. Il a senti , comme TOUS devez le sentir vous-mêmes, qu'il était impossible de vous rendre tout cequela révolution vous a 6té ; mais il vous a accordé tous les soulagemens qui dépendent de lui. — Et oii prenez-vousdonc cette impossibilité de nous rendre tout ce dont on nous a injustement dépouillés? Ne regarderait-on comme sacrées que les usurpations illégales qui ont réduit à la misère tant de Bdèles serviteurs du Roi? Que deviendra la morale publique, lorsque de pareils attentats sont consacrés? Que devîeiidr» la religion, si

l'on nç rend à ses ministres aucun de leurs privilèges?— Voilà des questions qui nous enlraineraient dans une discussion où probablement •nous ne pourrions nous entendre. Je me borne- . rai à vous dire que le Roi ne manque ni de reconnaissance pour ses fidèles serviteurs , oi de zèle pour la religion , et qu'il a accordé à ces deux vertus de son cœur tout ce qui pouvait se concilier avec les intérêts que vingt-sept ans de révoldtioQ ont amenés, avec la sûreté de son . trône et l'opinion deson peuple. — ^Ab ! l'opinion de son peuple! Vous êtes donc aussi de ceux qui veulent que le peuple soit compté pour quelque chose dans la manière de gouverner? £b quoi ! tout ce dont ce peuple a été capable ne vous a-t-il point ouvert les yeux sur le danger de lui laisser lever la tête? De quel droit ce peuple ^ permettrait-il de juger les actions deson souverain, auquel il doit une obéissance passive? Ah! c'est cette fatale erreur, celte funeste manie de vouloir immiscer le peuple dans les affaires du gouvernement, qui nous replongera dans l'abîme de maux dont nous sommes à peine sortis. — Calmez vos craintes j je ne crois pas le danger si grand que vous le faites. — Ce danger n'est que trop réel. Je connais tous les raisonnemeos par lesquels on veut

:,Goo^^lc

ii5 endormir les vrais amis de la monarchie , c'est par eux qu'on est parvenu à mettre un épaiç bandeau sur les yeux du Roi ; c'est par eux que des ministres indignes de sa confiance Itv ont fait adopter un système qui doit le perdre infailliblement. Déjà nous avons vu dans nos campagnes les funestes effets des mesures qu'on lui a &it prendre. Il y a un an , tout tendait au rétablissement de l'ordre, de la paix, de la morale. Aujourd'hui , tout tend à la con^ion , à l'anarchie ; on parle de modération , de chartç, d'indépendance, de liberté même.! Qu'arrivet-il? Les acquéreurs de domaines nationaux, qui, frappés d'une crai;ite salutaire, ne rejenaient plus qu'en tremblant leurs propriétés illégalement acquises, lèvent un front auda-r cieux. Le peuple , qui gardait un silence profond et se disposait à voir renaître des privilèges trop long-temps abolis » ose ihaiutenaot parler de ses droits. En un mot, toute cetl« classe d'individus qui ne doivent figurer dim l'état que pour payer les impôts et peupler ,Jç royaume, forme un concert de louanges en faveur du gouvernement , dont ils se permettent de juger et de commander les actes. Aussi, plus de ferveur pour la religion , plus de respect pour ses ministres, plus de soumission pour la

ii6 noblesse. Qae dis-je? Ils semblent insalter k ceux qu'ils commeoçaieot à craiadre, eu aHeadant que la licence parvenue à son comble leur ' permette de renouveler les horreurs dont nous avons déjà été témoins. — Nous différons trop dans notre manière de voir, pour que j'entreprenne de réfuter des opinions que vous soutenez avec tant de fougue et d'emportement. Ce qui vous parait à vous un grand raalfaeur, ua scandale criant , me parait à moi la meilleure preuve que la marche adoptée par le gouverne' ment est aussi sage que politique. Le Roi n'est point roi seulement des nobles et des prêtres, il l'est aussi du peuple français. C'est ce peuple qui forme l'immense majorité de la nationj c'est lui qui paye lesimpôts, qui verse son sang dans les combats , c'est lui qu'il importait de rassurer contre des prétentions ridicules aussi contraires à la raison qu'à ses intérêts. Le Roi y a réussi ; que les bénédictions de ce. peuple soient le prix de ce qu'il a &it pour lui ! Quant aiix acquéreurs de domaines nationaux, je ne prétends pas justifier l'odieuse spoliation par laquelle on a originairement arrachéaux légitimes possesseurs les biens qu'ils voient aujourd'hui en d'autres mains; mais vingt-cinq années de possession ont établi une prescription que

rien ne peut interrompre. Od n'ose songer tout ce qui résulterait de l'aDDulation de ces ventes. D'ailleurs, que de chaugemens, que d'améliorations dans ces biens! Dans combien de mains ils ont passé, et combien il est de propriétaires qui ont payé à. leur Teritable valeur les biens qu'ils possèdent aujourd'hui! £t, sans aller plus loin, ce M. DervîUe, recom-

mandable par tant de vertus — Non, non,

malédiction sur tous ceux qui retiennent un bien dont ils savent que le légitime possesseur a été dépouillé! L'honneur, la justice, leur font une loi de renoncer à des droits mal acquis ! Qu'ils ne cherchent point à nous éblouir par des dehors de vertu , de bienfaisance et de soumission aux lois^ Ils sont les ennemis de la légitimité, comme ils le sont de la morale et du bon ordre. Malheur donc!....

Le curé allait continuer sur, ce sujet, qui échauffait puissamment sa bile , lorsqu'un domestique en livrée entra, et lui remit, de la part de madame Derville, un très-beau pâté et une invitation à dîner pour le lendemain. La figure du cure, qui était contractée par une violente colère, prit tont à coup un air [Jus calme. Ses yenx, qui étincelaientdufeu de la rage, se fixèrent avec complaisance sur le présent qu'on

ii8 lui envoyait. II remercia le domestique dans les termes les plus polis , et le chargea de porter à madame Derville l'expression de sa reconnaissance et de son respect , ainsi que son acceptation pour le dtner du lendemain. Il appela sa gouvernante, lui fit porter le pâté dans nn huSet, qu'il renferma soigneusement luimême, et revint enfin vers moi, qu'il avait totalement oublié depuis l'arrivé^ du domestique.

Je le regardais en souriant, et il prit tout à coup un air embarrassé. Je vois avec platsïr , lui dis-je, que M. Derville, en soulageant la misère des indigens de cette commune, n'oublie pas les égards qu'il doit à celui qui est leur cbnsolaleur et leur premier ami. Vous conviendrez que cet homme respectable mérite d'être excepté de l'anathème que vous prononcielE tout à l'heure avec une sévérité > je crois, excessive. — Mousieur, je vois que l'esprit du temps vous a gagné, et que vous êtes disposé à jeter du ridicule sur nous. La fausse position où nous met l'état actuel de la société, si contraire avec les principes que nous embrassons par devoir et par inclination , ne prête que trop à nous reprocher des contradictions apparentes. Non , monsieur, je ne me rétracte pas

"9 de ce que j'ai dit; mais je vais chez M. Der— ville, parce qu'il fait du bien à nies paroissiens; parce qu'il est de mou devoir d'exciter de plus en plus sa bienfaisance.' — Eh! monsieur, vous n'avez pas besoin de vous justiBer, parce que vous allez chez un homme auquel vous devez de la reconnaissance, et pour le bien qu'il fait aux malheureux j et pour les égards qu'il vous témoigne à vous personnellement, égards auxquels vous paraissiez tout à l'heure si sensible.

— Non , monsieur, ce n'est pas pour ce qu'il fait pour moi que je dois.. . — Laissons là de grâce ce sujet, qui pourrait vous déplair^, et revenons au motif de ma visite, dont nous nous sommes an peu écartés. J'ai vu Michel Brémond ; sa franchise et sa misère m'ont louché. Je n'ai pu attribuer qu'à l'oubli l'exclusion qu'il a soufferte dans la distribution des secours. que M. Derville accorde aux indigens de cette commune ; je lui ai promis de vous parler en sa faveur, ou plutàt de vous rappeler ses besoins.

— Comment ! ce misérable a oâé se plaindre ! nous serions bien bons de nous occuper d'un pareil vaurien , tandis que nous avons des pauvres d'une conduite irréprochable, d'une piété sincère, et qui remplissent avec une ferveur exemplaire les plus minutieuses pratiques de la

religion. — Monsieur le cure , la main qni vous confie les dons que vons distribuez , n'a-telle prétendu s'ouvrir que pour ceux dont la conduite ou les pratiques extérieures seraient conformes à votre maaière de voir ? Est-ce k vous de détourner sur quelques individus prî- .vilégiés des bienfaits qui doivent être également répartis sur tous? Vous appartient-il de faire une différence entre ceux qui doivent tous être égaux à vos yeux par I eur indigence , leurs douleurs et leurs privations? — Prétendezvous^ monsieur, m'enseîgner mes devoirs? — Non) je ne voudrais que détruire des préventions qui TOUS empêchent de les remplir dans toute leur étendue. — Monsieur, ma conscience est tranquille. Je ne craindrai point de paraître devant le juge suprême, qui seul a le droit de me demander compte de mon administration.-'—Cette responsabilité tardive n'empèofaera pas que des infortunés n'aient gémi, privés des secours qui leur étaient destinés, des secours qui devaient les préserver de la misère , des maladies , de la mort , et que votre main barbare refuse de répandre sur eux. — Monsieur , cessez de m'iusulter chez moi. Jamab un misérable, tel que Michel Brémond, ne recevra rien de moi, et je vais tout iatrâ

pour en purger bientôt la eemmane. — L'in-

te'rêt que je prends à lui , les démarches que je ferai près de M. Derville eu sa faveur, le met* tront, je l'espère, à même de se passer de votre bienveillance, et rémpécheront d'avoir rieQ k craindre de vos persécutions. — C'est ce qa'U &udra voir. — C'est ce que vous verrez bientôt.

Page 1