‹ Recueil politiqueChapitre 61 sur 63 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

l'ACQUÉREBB DE DOM4IWES BATIOHAUX.

" J E sortis , indigné de la dureté de cet homme et de SOD odieuse partialité. Je marchais le long d'une magnifique avenue qui conduit au château; je rencontrai un homme d'environ quarante ans, qui donnait le bras à une femme de vingt-six à vingt-huit ans. La figure de l'homme était noble et sérieuse ; celle de la femme, douce et prévenante. Leur mise était simple, mais de cette simplicité qui n'exclut pas une sorte d'élégance. Un pressentiment m'avertit que c'étaient là les maîtres du château. Je les abordai, et je vis avec plaisir que je ne m'étais pas trompé. Us étaient déjà prévenus de mon arrivée, et me Hrent un accueil qui me prouva que la recommandation de Murville était quelque chose pour eux. Ils voulaient retourner au château [lour m'y conduire. Je tes priai de continuer leur promenade , en leur demandant la permission de les accompagner, si je le pouvais sans indiscrétion. Je leur témoignai le plaisir que j'aurais à voir ea détail les dépendances d'une habitation qui me

paraissait (aire beaucoup d'honneur au goût de M. Dervillc. Ils se prêtèrent de bonne grâce à ce que je désirais , et nous nous acheminâmes vers une porte qui donnait entrée dans le parc sans qu'on fût obligé de passer par le château.' Chemin faisant , je dis à M. Derville que j'avais déjà &it une visite au curé. En ce cas- là, vous savez déjà, me dit-il, que cette propriété est un bien national? — Il est vrai.' — C'est un crime irrémissible aux yeux de ce pauvre homme ; mais je ne lui en veux pas pour cela ; ma conscience ne me reproche rien. J'ai acheté ce bien , il y 3 quatre ans. Celui qui le possédait alors, voyant que j'en avais envie, me le lit payer au delà de sa valeur. Depuis ce temps , j'y ai fait beaucoup d'améliorations. La maison était vieille, je l'ai fait rebâtir. J'ai remplacé un grand jardin bien nivelé, bien tiré au cot^ deau, par un vaste et élégant jardin anglais. II y avait autrefois là-bas une vielle chapelle dont les décombres ont servi à élever les bàtimens que vous y voyez. Ce sont des écuries, des étables, une basse-cour, le logement des jardiniers et autres ouvriers que j'emploie; il y a aussi quelques chambres où l'on reçoit les malheureux qui se trouvent momentanément sans asile. Il n'était poiut juste de disposer d'un

édifice qnî avait appartenu au coite, sans Ten indemniser d'un autre côté. Je fis faire à l'église du village quelques réparations dont elle avait grand besoin. Je fis iaire à la maison du curé d'utiles embellissemens; il était alors enchanté que je fusse devenu propriétaire de cette terre. Les événemens qui sont survenus depuis l'ont fait changer de langage sans rien changer à ma manière d'être avec lui. Je sens la nécessité que les paysans aient pour lui du respect et de la considération. C'est en lui en témoignant le premier, que je les empêcherai de s'en écarter. Peu m'importe, après cela, qu'il me damne en mangeant mon diner, pourvu qu'il me Ëtsse connaître les besoins des indigens, et qu'il se charge de leur distribuer les secours que je puis leur accorder. — Et rem[Jit-il bien au moins une obligation si sainte? — Je n'ai pas de raisons d'en douter.

Jen'étais point encore assez connu de M. Derville pour vouloir le désabuser ; je remis à un autre moment à lui parler de Michel Brémond. Nous parcourûmes les potagers, les vergers qui dépendaient du château. J'admirais avec quel art M, Derville avait tiré parti de tout ce qui pouvait contribuer à l'agrément de sa propriété , sans rien oublier de ce qui pouvait en

augmenter le rapport. Son aimable compagne, quoiqu'elle fût bien au couraot de ces détails , paraissait les entendre encore avec plaisir , et jouissait de l'air attentif et approbateur avec lequel j'e'coutais son mari. Elle semblait me savoir gré de ma curiosité, qui le mettait à même de satisfaire ce sentiment de complaisance avec lequel on parle toujours.de ce qu'on a créé.

Après que nous eûmes presque tout vu, nous réprimas la route du château. Une petite fille de dix ans et un garçon de sept à huit ans accoururent au devant d'eux, dès qu'ils les aperçurent. Le père et la mère les embrassèrent, et ^ me dirent : Voilà Adèle et Charles , nos deux eufans;ils vous connaissent déjà sans vous avoir vu , car ils nous out entendus lire la lettre de notre ami Murvilte.

Nous rentrâmes; on me 6t entrer dans un salon meublé avec beaucoup de goût. Le buste du Roi était placé sur une console de marbre : un bon feu nous attendait ; deux personnes étaient auprès. L'une était M. Lefranc, ami de M. Derville, qui venait passer quelques jours à la campagne; l'autre était M. Simon, qui avait la gesUon de la propriété pendant l'absence de M. Derville , et qui remplissait en ce moment les fonctions d'instituteur auprès de

ia6 -^ son fils. On me demanda $i je voulais jouer aux cartes. Sans refuser positivemeot, je laissai entrevoir que ce ne serait que par complaisance que.je me lïvreraisà cet insipide passe-temps. On me mit de suite à mon aise , en m-avouaat qu'on y jouait fort rarement, et seulement quand les étrangers qui étaient à la maisoa paraissaient le désirer. Nous nous rangeâmes autour du feu, et la conversations'eugagea bientôt. Sans qu'aucun de nous parût l'avoir voulu , les affaires du moment en tirent le sujet. Monsieur, me dit M. Lefranc^vous venez d'une ville où toutes les tètes sont bien agitées, où tous les amours-propres , toutes les vanités , sont sous les armes. — Je n'eu sens que miens l'avantage de partager le calme dont on jouit dans cette campagne. — Ah ! ce calme a toujours été le même dans cette maison; mais il y a un an, il était banni des chaumières qui noos environnent. A cette époque, de prétendus amisduAoinousmenaçaient du retour de pri- - viléges , désormais incompatibles avec nos mœurs. Us annonçaient aux acquéreurs de domaines nationaux une expropriation prochaine et inévitable. Une chambre , qui pouvait avoir des iutentioas pures , mais qui s'était étrangement méprise sur les moyens de les manifester

à la natîon> accréditait, par sa marche împoHtïque et peu mesurée , les bruits que répandait uue malveillance d'autant plos dangereuse, qu'elle prenait le masque du zèle pour la bonne cause. Alors tous eussiez tu les inquiétudes et la dé6ance remplacerles espérances qu'on avait fondées sur le caractère connu du Roi. Vous eussiez tu le mécontentement et la crainte en- Irenir une fermentation qui nous eût replongés dans le gouffre de maux dont nous sortons à peine. "Le Roi , trompé un moment, ne pouvait l'être long'temps. Il ne pouvait tarder à reconnaître que ses véritables intérêts étaient inséparables de ceux de la nation. Un ministère indignement calomnié a secondé les Tues bien- ^isantes du prince. Alors les craintes se sont dissipées, et, rassurés maintenant sur des prétentions qui les effrayaient, les paysans ne son* gent plus qu'à &ire face aux charges énormes que leur impose la triste position de la France. Voilà le changement qu'a opéré datis nos campagnes un système contre lequel se déchaîne arec tant d'acharnement une ligne d'individus qui voudraient Ëiire passer pour un amour pur et vrai du Roi et delà monarchie, la rage d'uiie vengeance trompée et d'une ambition déçue. Pour moi , dit M. Derville , je n'ai jamais

partagé dfes craintes qne les apparences- s'acrordaient à confinner. Je n'ai jamais don té da mai dtieo desdroits que la charte a consacrés. Le R<h l'avait promis; et, comme il le dit lui-même , l'Eorope sait si jamais il a manqué à sa parole. Hais cette promesse, qaîme rassorait, ne suffisait fias à des esprits crédules , dont on tâchait, par tous les moyens, d'e'branler la confiance. Si j'avais cru que le sacrifice de ma propriété fut nécessaire à la tranquillité générale, je m'y serais résigné, quoique avec peine. Ma fortune, après cet échec, eût encore suffi aux besoins de ma Ëimille; mais il en est une immense quantité qui, dépouillées et sans ressources , n'auraient eu d'autre asile que le désespoir. Que les insensés dont les vœux appelaient cette crise en envisagent les conséquences, et ibénissent la main qui les sauve malgré eux.

Pendant que nous parlions ainsi , madame Dervillei qui aussitôt que la conversation était tombée sur les matières politiques , avait cessé d'y prendre part, était allée vers le piano, où sa fille étudiait une sonate. Elle lui Ht recommencer quelques passages où elle avaîtmanqué. Je m'approchai, et la priai de prendre un moment la place de sa fille. Elle ne se fit pas prier, et chanta, sans prétentions et avec beaucoup

: Gooj^lc

de goût; un air d'un opâw français. On vînt bientôt annoncer que le aoi^r était servi ; la conTersation , pendant le repas, Ait toujours animée et décente. Oa n'avait point pour moi de ces [vévenances outrées qui vous avertissent toujours que vous n'êtes pas chez vous , quoiqu'on semble vouloir vous le faire oublier; on eût cm que j'étais de la maison. Je me retirai le soir, enchanté de l'accueil que j'avais reçu et de la franche cordialité qui rqgnait dans cette maison.

On se réunit le lendemain au déjeuner.

M. Derville m'annonça que le curé dînait à la maison. Cette société, me dit-il, ne sera peutêtre pas de TOtregoùt; niais, en revanche, nous aurons aussi M. Gersaiu. J'espère que ce jeune homme vous paraîtra, comme à nous, digne de votre estime et de votre amitié. A ces mots ^ Charles fit une exclamation joyeuse p qui me prouva qu'il n'était pas celui de la maison à qui la société de M. Gersaiu fut le moins agréaUe.

Dans l'intervalle du déjeuner au dîner, j'allai me promener dam te village. Je me resson^ns, en sortant , que je n'avais encore rien fait pour Michel Brémoud; je m'en fis un reproche , et je ne retournai pas du côté où je l'avais vu la veille , dans la crainte de le rencontrer

i5o «ans pouvoir lai annoncer rien de fevofable.

Je vis à l'antre extrémité da village une mai-' son Uandie avec des contrevents verts. Cette maison avait un air de propreté et d'aisance. Un ea&nt était devant la porte, jouant avec un gros chien. Le ciiien le fit tomber dans la boue, et l'enfant se mit à crier de toutes ses forces. Je le relevai , et je le conduisis dans cette maison , à laquelle je présumais bien qu'il appartenait. Une femme, sans faire attention à moi, s'empara de l'enfant, et examina s'il était blessé. Lorsqu'elle se fut assurée qu'il n'avait aucun mal, elle me fit entrer dans une chambre assez propre, qui était échauffée par un poêle. Son mari parut et me remercia avec beaucoup d'honnêteté de mon attention pour ' son en&nt.

J'eus bientAt occasion de lui dire que j'étais venu passer quelques jours chez M, Derville, et il se mit à m'en dire beaucoup de bien , comme je m'y attendais. Vous êtes, dis-je, cultivateur? — J'ai quelques terres que je fais valoir depuis que je n'ai plus d'antre occupation. J'ai été pendant dix ans percepteur de cette commune. — Depuis quand avex-vous cessé de l'étrè? -^ Depuis quinze mois environ. — Il suffit de vous voir pour juger que vous n'avez

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perdu votre place par aucun motif doat tous ayez à rougir. — Grâce à Dieu, personne ne m'a jamais rien reproche'. J'ai toujours' tiché d'adoucir ce que l'exercice de moa emploi avait de rigoureux. J'ai souvent fait des avancés à de pauvres geus , qui , sans mon secours , auraient .vu saisir leurs meubles. Enfin , quand j'ai perdu ma place , j'ai en la consolation de voir qu'on me regrettait. r-Quetle a donc ^té la cause de votre disgrâce ? — Cest une histoire un peu longue; mais, si cela vous fait plaisir... —N'en doutez pas.

Nous avons ici un nommé Bonin , qui a ët^ autrefois domestique d'un seigneur. Sou maître ayant émigré, cet homme vint se fixer dans cette commune. Il ouvrit une école , où il enseignait aux enfans à lire le catéchisme républicain et les droitsde l'homme. Il était ce qu'on appelait alors un chaud patriote. Cétaît lui qui composait des cantiques pour la fête de la Raison , et c'était sa femme qui représentait la de'esse. Quelques années après, comme il voulait toujours jouer un r61e , il fit dans son école une pompeuse inauguration du buste de l'Empereur. A cela prés, je le croyais boil diable. Il apprenait à lire à mon fils aine; et, à ce titre, il venait assez souvent partager mou dîné. Il tint

p:h»Gt")ogle

tme conduite fort circonspecte et fort mode'rée pendant nos derniers troubles; mais , au mois d'août 1 3 1 5, il apprit que son ancien maître était rentré arec le Roi, et allait bientôt venir habiter une terre qu'il a près d*ici. C'est M. Hautencour , dont peut-être tous ayez eutendu parler.

Boniu, depuis cet instant, ne fut plus le même homme; il hissa un drapeau blanc audessus de la porte de son école , et ne se montra plus en public que décoré d'un ruban blanc , qui surpassait en dimension celui du curé laimême. Jamais enthousiasme plus vif ne s'était manifesté pour la bonne cause. A cet enthousiasme , qu'il proclamait de toutes les manières possibles , se joignaient les plus brillantes espérances sur la fortune que devait lui procurer la. protection de M. de Hautencoar, dont il ne disait plus avoir été le domestique , mais bien le secrétaire. Enfin j M. de Hautencour arriva dans sa terre , et Boniu annonça qu'il allait lui faire une visite.

La veille de son départ il vint me voir pour me ^re part de ses espérances et de ses projets, qui , à ce que je vis , n'avaient pas encore de but bien déterminé. Il ne doutait cependant nullement de leur réussite, et m'assura de sa protection, sans doute pour m'engager à lui

i35 prêter mon chcTal et ma carriole, qa'il finit par me demander. J'y consentis de bon coenr.

Bonin partît le lendemain matin, et revint . le soir. II me ramena ma voiture. Je ne lui trouvai pas l'air que, je m'attendais à lui voir; il paraissait sérieux et embarrassé. Je lui demandai s'il avait à se louer de son vojage,- il chercha à éluder mes questions, en me disant qu'il avait des projets , mais que cela demandait du temps. Je ne le pressai pas de s'expUqoer/et il se retira ches lui. Il resta trois jours entiers renfermé et ne &isant qu'écrire. Ce furent trois jours de congé pour ses élèves, qui ne le virent pas. Au bout de ce temps , il partit ^oiir la petite ville de S. , portant à la poste un énorme paquet. Quinze jours après, je reçus ma destitotÏMi ; et Bonia fiit nommé à ma place.

Jai appris depuis que le paquet qu'il avait porté à la poste était une dénonciation contr« moi. II y était dit que j'avais mangé un cochon de lait le t5 août , preuve que je célébrais la fête derusurpateur;qne>peadant tout le printemps , j'avais en des violettefrsnr ma cheminée, preuve que j'étais du complot qui avait ramené l'usurpateur; que ma femme avait eu une alter» ««tion avec la servante du curé, preuve qa9

j'ëtais ennemi de la religion , M par conséquent du Roi. Eulin, corame il avait voulu enseigner il ses élèves le latin, qu'il ne sait pas, et qu'un inspecteur de l'instruction publique lui avait prescrit de se borner à leur apprendre à lire, il finissait par représenter qu'il avait e'té persécuté , et qu'on avait voulu fermer son école * parce qu'il inspirait aux enfans l'amour de la légitimité et de la religion.

Je ne revis pas l'homme méprisable qui avait employé de pareils m<^ens pour se &ire donner ma ^ace. J'avais d'abord peseé à &ire sentir la futilité des griefe qu'on m'imputait, à représea» ier cpie ma conduite avait toujours été irrér procbaUe , ce qu'on ne pouvait dire de celle de M. BoBÏn ; mais je songeai qu'il s'était donné pour un défenseur zéié et désintéressé de la cause royale, pour une victime du dernier gouTemément , et que l'autorité /abusée sur le compte de cet bommeetprévenoe contre moi, n'écoutarait pas mes réclamations. Depuis, on m'a parlé de tant d'autres fisttCtionnaires dépossédés d'emplois plus impoi4atisque le mien par des gens qu'ils régulaient comme leurs amis, qui, quelquefois même, étaient leurs parens, qnejene visphisdansmon affaire qn'une conséquence naturdie de ce déchaînement de

p:h»Goa^le

i55 prétentions qu'anièDe toujoma une réTolutioa.. Je n'en remplirai pas moins exactemeat mes devoirs de citoyen. Moins . sévère que beau» coup d'autres , je ne rendrai jamais le Roi et $es ministres responsables des injustices qui ont pu se commettre en leur nom. Comment.Y^it^ on que l'autorité, circonvenae par tant dftgeim intéresse's à la tromper, ne soit pas qaelquefoi$ entraînée malgré eUe? Comment l'amour du bien lagarantirait-elle toujours des. pièges qu'on lui tend , lorsque d'adroits intrîgans savent laire contribuer cet amour du bien même au suecè« de leurs menées? Comioetit ponrrait-elle toor jours dévoiler et apprécier îi Uor juste v^l^oT l'animosité et renvie, qui prennent le masqiie du zèle; l'ambition et l'avidité /qui prennent le manque du désintéressement? C'était une crise orageuse qu'il fallait supporter ; et> gràc9 an ciel, elle est passéel Je n'ai jamais murmuré, et j'ai toujours e'té plus affligé qu'irrité , en voyant le gouvernement donner sa confiance à des gens qui, examinés de près, n'auraient pu faire v^oir pour tout mérite , pour tous services, que leur zèle à dénoncer des hommes qui valaient mieux qu'euv.

Bonin, ausûtôt qu'il (at en fonctions, s'attacha à prouver qu'il était un homme important»

,36 en faisant toat tentai qui était en son pouvoir. Ancune indulgence pour le contribuable, qui ne demandait qu'un délai ; des exécutions, des saisies, on ne l'entendait parler que de cela. 11 s'e^ montré très-rigoureux, entre autres, contre la femme d'un nommé Micbel Brémond, an« cien soldat , dont le régiment n'était pas encore licencié, et qui eût vu saisir tout ce qu'elle possède si je n'eusse faxt l'avance de la petite somme à laquelle elle était imposée. Bonin a maintenant changé de langage. Depuis qu'il voit qoe l'heureux temps on l'on pouvait im-. punémeut dénoncer tout le monde est passé , il a cessé de dire du bien du Roi. Il &ît cause coinmune avec le curé; ils crient sans cesse que tout est perdu , et ils veulent le ^re croire 9UX paysans, qui ne les écoutent ni l'un ni Vautre. Pour moi , je n'ai pas de peine à persuader 3 ces bonnes gens que le Roi ne veut que leur bien, qu'il est notre père à tous, et je tes engage en conséquence à supporter des sacrifices nécessaires, que le Roi gémit d'être forcé d'exiger d'eux.

Je félicitai ce brave homme sur sa résigna;tion et ses bons sentimens, et je Retournai an château. H n'y avait pas long-temps que j'étais. 9U Sjalon lorsqu'on annonça M. Gersain. Je fa^

agréablement surpris en reconnaissant en Inï l'ofBcierque j'avais rencontré la veille. Cbarles fiit se jeter à son cou , et nons nous tendîmes la main comme si nous étions déjà d'anciennes connaissances. Fen de temps après, le cnré entra ; il parut fort étonné en me voyant, et trèscboqné de rencontrer M. Gersain.

On se mit à table ; la maltresse de la maison partageait ses attentions entre tous les convives; et j'avais remarqué que, plusieurs fois, la conversation ayant commencé à rouler sur les afiaires politiques, elle avait euladélicate attention de la ramener sur un autre sujet, sans doute à cause du curé, qui était intraitable sur ces matières, et dont Topinion était loin de cadrer avec la nôtre. Mais M. Derville , sans le vouloir, fit éclater l'orage en demandant à M. Gersain s'il ne songeait point à solliciter pour oI>tenir de l'emploi, ainsi que sesservices lui donnaient le droit d'y prétendre, hes services ! s'écria le curé, et quels sont donc ces services dont on ose parler? Des services qui nous ont rendu l'exécration de l'Europe , qui appesan» tissaient sur nous un joug monstrueux, et qui devaient éloigner à jamais de la France ses princes légitimes? Qu'on en rougisse au lien ^e prétendre de s'en hite des titres. Il n'y a d'hof

i58 " norable qne les services rendus à Is canse dq Aoî ; tout le reste u'est que brigandage. — I^ , iàldit M. Lefraoc, calcnea«-vous et faites un retour sur vous -même' Esl-te toujours poar Lauis XVin que tous avez chanté le Domine , Mlvum/ac ? Est-ce lui que tous aviez en vue lorsque vous exhortiez vos paroisHens à kire des vœux pour la conservation des jours préeieux de S. M., et pour k succès des armes de ceux qu'il vOQsplait aujourd'hui de qualifier de brigands? — Le caré> déconcerté par cette apostrophe , répondit en balbutiant, qa'il avait bien fallu se soumettre « la force des choses et obéir au gouvernement alors existant. Curé , dit M. Lefranc , cette excuse est la même pour tCHit le monde.

Pendant ce dialogue, j'avais toujours r^ard^ M. Gersain; lorsque le curé fit son indécent* sortie, uae vive rougeur avait coloré son visage : l'indigoatton et la colère s'y peignaient tonr à tour. Au mot de brigandage , il lui lança no r^ard terrible, dont celni-ci pâlit, et qui eût été suivi d'une violente explosion., si un coup d'œil suppliant de madame Derville ne Teût désarmé, 11 garda le silence , et cessa de regarder le curé ; mais la contraction des mus* des de son visage annonçait la violence qu'il sft

ûiisait. On se bâta d« mettre la conversation s.ur un autre sajet. M. Gersain , qui avait eu le temps de se femetb-e , y prit part. D réunissait à beaucoup d'enjouemeot un esprit très-cultivé et des connaissances variées» qui le disaient écouter avec plaisir. Quant au curé , dès qu'on Be lui donna plus d'occasion d'épancher son fiel, il se contenta de boire et de manger comme quatre , et ne parla plus.

Au dessert, il fut question des îndigens de la comnuine. — La misère est bien grande , dit alors le £uré } nous avons un grand nombre de malheureux , qui ti'ont d'autre espoir que dans la bienfaisance de AI. Berville, et qui méritent vratfnent ses bontés. — Entre autres, disje, un nommé Michel Brémond , auquel j'ai parlé hier > n'est-il pas vrai , monsieur le curé? Le cure , contre mou attente , me regarda d'une manière presque suppliante, comme pour m'engager & n'eu pas dire davantage. Je compris alors qu'accoutumé par orgueil à ne pas déférer aux observations qu'on lui faisait, il n'en avait pas moins senti la justice de ma réclamation en laveur de Brémond , et qu'il était disposé à réparer sa faute. Je Inï sus gré de ce sentinient. Je continuai de '{arler de Brémond, et de dire tout ce que je crus de plus propre k

intéresser en sa ËiTenr, en évitant soignensement ce qui eût pu blesser le curé, et faire soupçonner ses torts envers cet homme.

Après le diner,'il s'approcha de moi poar me remercier des ménagemeas que j'avais garde's avec lui. Je ne lai laissai pas le temps d'acfae- Ter; je reconnaissais que je Pavais mal jogé; que j'avais pris pour de la dureté et de l'insensibilité un amonr-propre très-irritable > qui ne pouvait souffrir ni avis ni représentations sur tout ce qui se rattachait à ses opinions et à ses préjugés. Je lui témoignai le regret que j'avais de lui avoir parlé un peu durement la veille. Cette condescendance de ma part l'amena à me manifester ses bonnes dispositions pour Brémond, envers lequel il avouait avoir été trop sévère. Je vis avec plaisir qu'il suffisait de lui rappeler ses devoirs quand la prévention l'aveuglait, et que son coeur n'avait point de part 8DX torts de son caractère: nous nous séparâmes bons amis.

Après qu'il fut sorti , Je ne pns me défendre de tristes réflexions sur l'esprit de parti, qui obscurcit les meilleures qualités au point de faire supposer à ceux dont il s'est emparé , les vices qui leur sont le plus opposés. Ainsi , me dis-je , cet homme a un bon cœur; son carao-

tère peut-être eût toujours été doux et iacile t si demalbeureuses circonstances n'avaient com' promis sa vanité ou ses intérêts dans des discussions oà il est presque impossible de couserver da calme et de la modération ; et cependant, si je fusse parti hier, je l'aurais regardé comme le plus dur, le plus injuste de tous les hommes, comme le plus indigne du ministère de paix qui lui est confié.

Madame Derville remercia M. Gersain de ne s'être point emporté contre le curé : J'avoue, dit-il , que j'ai été près d'éclater, et j'en aurais DoainteaaDt du regret. Nous devons être accoutumés à toutes ces déclamations où l'on se croit obligé de ravaler nos services, et de calomnier nos intentions. Elles doivent nous être d'autant plus indifierentes, que nous ne les entendons jamais proférer que par des individus qui méritent ou le ridicule .ou le mépris. Les premiers sont ceux qui , comme le curé , pouvant parcourir tranquillement le cercle borné des devoirs que leur profession leur impose , se jettent hors de leur sphère pour se constituer juges dans des matières qu'ils n'entendent pas. Dans la seconde classe je range ceux qui, ayant beaucoup d'ambition sans courage , beaucoup de prétentions saustaleus, s'attachent à dénigrer

les services rendus par les antres pour se &ire na mérite d'avoir été inutiles et nuls tonte leur vie.

Je restai encore le jour suivant chez M. Der- ville. Je parcourus le village, et je vis avec plaisin que l'esprit des paysans était tel que M. Lefranc m'avait dit. M. Derville, qui avait besoin d'un jardinier à l'année, prit, à ma recommandation, mon pauvre Michel Brémond, dont l'existence se trouvait par là assurée. Je chargeai en outre M. Gersain de lui remettre une somme suffisante pour procurer à sa famille tout ce qui lui manquait. Fins je restais dans cette maison , plus je m'attachais à ses maîtres, plus je sentais qu'il allait m'éb'e pénible de m*ea séparer : il le fallait cependant. Le temps que je voulais consacrer à mon voyage en France était foiéiit6t écoulé. Je voulais encore aller chez M. de Hautenconr, et , avant de quitter la France, retourner à Paris dire adieu à mes deux amis. Je fis part de ma résolution à M. Derville, qui ne la combattit qu'autant qu'il le allait pour me prouver que je lui ferais plaisir en prolongeant mon séjour chez lui. Me voyant décidé^ il n'insista plus.

Je pris congé de M. Gersain. et de M. Lefranc; j'embrassai affectueusement M. Derville et son épouse. M. Derville fit seller son cheval, et

voulut m'accompagner à quelque distance de chez lui. J'avais le cœur si serré en m'éloignant de cette aimable et vertueuse famille, que nous parlâmes peu pendent le chemin. A environ une lieue du ckâteau, M. Derville me quitta. Adieu , me dit-il , en m'embrassant. Vous aveS voulu voir la France : il fut un temps où vous l'auriez vue puissante et rédoutée au dehors, sans la trouver beau'boup plus heureuse au dedans. N'en doutons pas, sa prospérité renaîtra si les passions s'apaisent, si le Roi vit assez pour consolider les bases sur lesquelles il a établi sou gouvernement. Pour moi, spectateur obscur de tous les débats qui nous agitent, je ne chercherai jamais à me faire remarquer que par ma résignation àsupporter les sacrifices que le repos et le salut de la France exigeront. Placé dans cette position heureuse où l'on ne peutprendre une part active aux affaires publiques, je tâcherai d'être utile par l'exemple que je donnerai à tous ceux qui m'entourent. Puissé^e leur inspirer la patience nécessaire pour supporter sans murmure les charges énormes qui pèsent sur eux ! Tous les bons citoyens ( et le nombre en est-eucore bien grand) pensent comme moi. Ils useront de leur fortune pour subvenir aux besoins de l'état, et de feur influence pour con-

tenir, pour ramener ceux que le mécoateatemeat pourrait -égarer. Quoique malheureuse , h natioQ française n'a dû rien perdre dans votre esprit. Elle peut encore être grande dans le malheur, comme elle l'a été dans la prospérité. Vous reviendrez peut-être quelque jour en France: alors, je l'e^ère, son sort aura changé, et vous la trouvères jouissant de l'heureux avenir que le Roi loi prépare.

k45 CHAPITRE XII.

ta aBBTILHftHHt DBCiVPiClCL

£n quittant la maison â« M. JDerrilIp, mon intentioa était d'aller cheï M. de Hautanconrf pour lequel j'avai« une lettre ^ et que Morville m'avait recommandé de voir. Cette tçrre n'était qu'à six lieues de celle de M. Derrille. J'y arrivai vers une heure. La nuaison était grande» Son air de vétusté et d'abandon annonçait que le propriétaire, qui en avait été long-tempy éloigné , n'avait pu y iairc &ire toutts les réparations qu'elle exigeait. C'était un long corp^ de Mtimens , flanqué de deox grps juyil^iis. Jy ints pied à terre dans U cour; un domestiqup véta d'uneanttque livrée m'annonça aif mf itrç de la maison » qui vint me recevoir ^ la pprtp d'une grande salle, «ù l'on me fit entrer, .

Je présentai la lettre de moa oncle. ]A. âfi Hautencour était un bomme de (U)i^uit« «}U> d'une figure re^ctable ; il avait ces mani^w aisées et pi^ies que donne lliabitude dH fCmM^ monde. Lorsqu'il eut in la lettre de roW oonUt^ il m'emlHrassa en me Mmoigqant {«.pUt^ir np'M «prourait de posséda cb«z Iwji lu n«Ycu i'wf

- i46 homme auquel il avait beaucoup d'obligationa. Jesuisûchë^me dit- il, que vous soyez venu en France dans un moment aussi dii&cile. Les gens comme nous ont beaucoup à souffrir de ce qu'ik sont obligés de voir et d'entendre. Vous venez d^un pays où les funestes idées qui ont déjà perdu la Fraace, fout chaque jour de nouveaux progrès. Tâchez d'être pins sages que nous; et, au lieu de les accueillir, de tes respecter comme va le iait en France , poissiez vous les étouffer, et anéantir jusqu'à la tracs des institutions qu'elles ont amenées. — Ce que voBS désirez est, je crois, devenu impossible. — Impossible I parce qu'on ne veut pas, qu'on n'tffie pas le tenter. — Et cette timidité fait honneur h la prudence de ceux auxquels vous la reprochez. — Prudence bien louable en effet que celle qui les empêche de voir l'abîme où ils se précipitent! — C'est, je crois, en suivant la route opposée, qu'ils y seraient tombés in&illiblement — Comment! monsieur le comte, c'est un homme de votre naissance qui se fait le défenseur de la doctrine des révolutionnaires? — Je ne crois pas que ma naissence m'oblige à défendre les préjugés qu'on Suf^tosey être attachés. Le progrès deslumières nous a démontré les inconvéniens , les vices

•47 ^ui sont attacliés à ces préjugés. Lorsque le peuple a ouvert las yeux, n'ayons pas la bonté de paraître moins éclaires que lui. Sacrifions de bonne grâce des prétentions qui nous couvriraient de ridicule , sans nous rendre des prérogatives que nous regretterions inutile* ment- Montrons-nous supérieurs aux aubvs en talens, en lumières,' en désintéressement, en patriotisme; c'est ainsi que nous conserverons sur le peuple un ascendant que ne peut jius nous donner le vaio avantage de la naissance. Loin de soutenir la doctrine des révolutionnaires, je la déteste; et c'est justetnent {Kiur déjouer leurs projets , qull fiiut respecter ce que la révolution a produit de bon , et se conformer à l'impulsion qu'elle a donnée à tous les esprits, puisqu'il serait inutile de T0n<loir y résister. — Je vols bien que la contagioa TOUS a gagnié. Uest donc vrai que ces exécra blés principes trouvent des apologistes parmi ceux même qui, par état, devraient les combattre I C'est M. le comte de *** qui les pro* fesse ! mon curé ne rougit pasde s'en avouer le partisan ! Que dis-je? le chef de la noblesse luimême , le souverain , entraîné par des ministres qui le trompent, les proclame d'une manière solennelle \ Pour moi, dégoûté d'an monde où.

i48 nOds œ jotions plus le r6le auquel doua devon* prétendre, d'nae co«r où nous roytms marcher de pair avec aons, qnelqaefois même au-dessas de nous, des hommes sortis de la classe au. peuple, n'ayant pour eux que de prétendas ser^ vice» dont ils devraient roa^ir, et qui ne peuvent en aucune manière compenser la naissance qui leur manque, je me suis retiré dans cette terre. Je m'attends à tous les maux qui doivent fbndre sur nous. Quels qu'ils soient , je les at prédits. Je consacre towt mes soins it l'éducation d'un jeune nereu qui paraîtra à ta cour, si la véritable noblesse ne finit pas pai* en être etolue. Dans tous les cns , celui-là aura les senti-* meds d'un vrai gentilhomoM , et il *e craindra pa.i de manifester hautemeat la haine que je lui inspire pour les idées désorgantsktricea qui éériioiMiTeBt notre siècte.

Je ne répondis pas ii M. de ïlautencotir; je vis feien que tons les efTorts de la raisonneraient inutiles pris d'un homme qui ne toy«it rien de nûaotiDable que Bea préjugés, rien de léf^titne que ses prétentions et tout ce qui s'y nttoc&Ck Madame de Hautencour parut quelquei i après. £lte avait quelques années de H que son mari } mais ht mot^e et l'orgueil parçaiem dans ses meiiklras gestes. Elle tt'avùt

'49 pas raffabilitë de M. de H^utencour; elle ni« parut encore bien plus «Uachée aux principal illibéraux, et bi<u plus ÏDtoléraQte que lui. Jen jugeai par le soin qu'elle eut de me débiter, aussitôt qu'elle sut que j'arrivais de Parïn, la kyrielle de tous les sarcasntes usés que j'avais entendu répéter sur les ministres. Je ne dis pas. un mot qui p^t lui f«ire soupçonner ma façon de penser. On ne risque jamais rien d'accorder une pleiuç et «ati«i:e victoîra à de pareils adversaires.

Bientôt elle, rae parla de son neveu , qu'elle voulût me préseuter; elle sonna. Ua domes*tique parut : Qt^e fait luonsieurle vicionite , mon neveu? — Madame^ il e^t avec son précepteur. — Dites son gouverW'Ur, Aile; lui dire que j« rinvite à descendre. ]&IIb prit occafiiou de là de me feire l'éloge du gouverneur. Cétait uu homme aussi rectHoimandableparsesluinières, que par ses bons principes. Hùt au ci^ qu9 l'éducatioa de I9 jeuiMsse en France n'e&t famais été confiée qu'à de pareils hommes! Elle m'a^rît que c'était luj qui «vait fait , dins u» de nos journaux, cette importante propositio» Je donner )« nem de pistoles et de demi-fûs» toles aux pièces de quarante et de vingt francs; ^'il s'était aussi occupe' d'«« plan d'tw^kiùsft-

i5o tion ponr la nonvelle École Poljteebniqne, que m^beurettsement on n'avait pas suivi, et dont Farticle {Nrioeipal était qae les ^èves devaient porter des soutanes. Enfui, medit-eiïe, il élève si bien mon neveu , il le garantit si bien de la contagion desidées nouvelles, qu'il n'aura point l'air d'être nédansie siècle. Jeme fis, partout ce qu'elle me disait , une baute idée de ce gouverneur, et je me figurais d'avance les avantages qui devaient résulter pour un jeune bomme d'être en de pareilles mains.

L'arrîve'e du jeune vicomte vint confirmer toutes mes conjectures. En entrant , il ne salna que son oncle et sa tante, et n'eut point l'air de m'avotr tu. Ce ne fut qu'après que sa tante m'eut nommé, qu'il a6eorda un salut à ma qualité de comte. Il n'était point d'un physique désagréable ; mais un maintien roide et empesé et une gravité au-dessus de son 4ge, contrastaient d'une manière grotesque avec sa physionomie naturellement vive et enjouée* Il s'assit , et sa tante lui demanda sll était dans l'intention de faire sa promenade -àecoutaméeî il répondit qu'un exercice modéré était nécessaire k la vigueur et à raccroîssement du corps. Elle lui demanda s'il ferait sa promenade à pied ou à ebeval. Il répondît

t5i ■ que réiqiiitatiQD était une partie de L'édncatiCm d'un geotilhomiBe,. et qu'à ce titre il d8 devût pas la ségllger. Je yi» q&'il répoodait par ooe maxime à toutes les questions qu*on>Iui-fMsaitf et qiie» surqoelqae s«jet qu'on l'interrogeât^ sa réponse était faite d'avance , et toujours . conçue dans des- termes laconiques et senteneiem. Cette découverte me donna la mesure delà capacité de l'étère et des taleus du gou^ Terneor. Bientôt il tira sa montre , et dit que llieure de sa promenade était anivée. II. sortit tn débitant une sentence sur la nécessité d'employer utilement le temps, qni ne revientplur^ M'étant approché de la fenêtre ^ qui donnait mr la cour^ je le vis monter à cheval^ et je m'^Mrçus que son gouverneur , ancien eralésbstique pétait en mètoe temp6.son professeur d'écpiitation.

Un instant après qu'il ial sorti , le curé d« lieu entra. M.etM**. de H^uteneourlë reeurent avec nue froideur qui allait jusqu'à la malfaoDnéteté. Le curé n'en parut pas déconcerté ^ et ' sa phyâonomie douce et imposante ne laissa paraître aucun signe de dépit. Les maître». 4e la maison, auxquels j'avais été obligé de' promettre que je passerais avec eux cette joamée et peut-être la suivante , me laissèrent avec le

mri > «nue priantde lesexcoser sur la nécessité Au ils étaient d'aller donner des ordres. Quand fefiis seul avec le curét)elai demandai s'il était Content de l'écrit et des dispositions de ses paroissieas. Les payaos , me dit-il, sont ton- Jtfnrs partes à juger sainement, ils ont un bon sens (}uî leur fait discerner lacilement ce i^i est cODfopme à leursiate'rétsd'avpccsquiyest contraire. Il est fort difficile de leur faire prendre lechan^ là-dessus, surtout quand ils OBt qvciqu'un pour les éclairer et les guider. L'ordonnance dn 5 tept^Rubre , et tout ce qui s'en est suivi, a été accueilli par eux avec de vives àékaoscitralions de joie.Ils ont bien Tu^ve c'étaient leurs intérêts et ceux du peu[Je que le Aei pr»* tïiit en main. Je les ai confirmés de loQt non pouvoir datts ces bennes di^>osition$ -, qui ne peuvent que leur fairecliérir davantage le prince l^ui Wtérîte tonte teuv vénération et tout leur amoor. M^ dts HavCeacour m'en a Uàisé hautement; «lÀs^ comme il s'agit ici de remplir mas devoirs «ft de snivre lessentiinras de macoa.. science^ fe snîs indift^ettt aux censares corunsc aux JdtltH^s f et j'agis selon mon cœur^ ~ Ce glildeine vous trompera jamais. Aveb-vOQs^des ttiUitalre^dans Votre paroisse? — Nouse» av«Bs ' ptasffeiM. Ge sonttOHS de ttr^eB^eos^ quej'ec-

i55 time befiucoiqi. -~ OBt4]ssa>Ti daits la cUrBièrc lierre?— 'Quiv— Et nalgré<%la?.. — Nous devons d« l'iodi^wce aux eireurs, et surtout à eeilw <(uif corame ceUes-ci, sappcaest- dans oeQx<|ui s'y sont livrés , du counge et une certaiae ëlévatîoB de seutimeDs. — Y a-4-il des O0iciers daos le nombre ? — H y en s wi qui « vingt ans de service. C'est un braye homoie, nn bon citoyep» Il vient souvent chez moi, et ie le reçois ttMijours avec plaisir. — N'est -il .[tûiat reçu daas cette maisoD? — TSoa, M. de Hautencotqr ne veut pas le voir. — Pourquoi ? ''— Vous avCE déjà pu jager de l'exagération de «es opiniott». Il ne veut p:^ entendre pÀifer de tout ce qui a tenu à la révolution , de tout œ qui a servi sous le gonvenumeut précédent. 11 serait innttie de chercher à oonaJiattre des prej ugés qui sont trop enracinés chez Uù, pour céder à des pdisonnemens. Depuis que je m'ep .sois Aperçu , je Ucbe d'^vdtsf toiA ce qui peut -Je diKtquer» Je^arde lie sikacequand il soutient de» opiaionB quâ je ne partage pas, «t j6 aae coeeole delà froideur qu'il Kie marque, en (oogfeant à l'affectian «ta k, confiance qu'ont pour Moi mes jitPoisstenE.

MacoBversatiottavecIecnrê'âttinleiTovime par le reboor du feuae vieamte» qui reatnit

i;$4 dans un état bien différent de celui on H était sorti. Ses clieveax étaient en désordre, ses habits étaient pleins de boue, et il pleurait de tontes ses forces. Monùeur et madame de Hautenconr, tout edarés, accoururent au bruit qu'il disait. En un instant, la salle fiit pleine de tons les gens du château, qui cberchaîent à savoir l'accident arrivé au vicomte. Je m'imaginai qu'il était tombé de cfaeval. Pour lui , suGbqué par' les sanglots , il ne faisait entendre que des mots entrecoupés qui pepouvaientsatis&irela curiosité générale. Je conseillai à M. de Hauteucour de le hire conduire dans sa chambre , où >1 pourrait calmer son agitation el réparer son désordre.

Quand il bt sorti , nous apprîmes la cause de son chagrin . Le vicomte était malbeureuscmen' sorti sans son gouverneur , dont le cheval s'était trouvé déferré au moment de la promeDade. En passant dans le village, le cheval du vicom^i qui n'était ni jeune ni vigoureux , avait bot* ; le vicomte l'avait retenu , mais la secousse avait fait tomber son chapeau dans la boue. Il se tfo*' vait justement devant l'aubei^ du village- ^ fils de l'aubei^iste , garçon de l'i^e du vieomtei était sur la porte. Paysan , viens ramasser moa • chapeau. Ijc pajsan , de le regarder et de uebou-

ger. IVrenteods-tn , coquin? Même immobilité de la part du paysan , qui se met à rire. Tu veux que j'aille te châtier ! dit le vicomte furieux , en mettant pied à terre. H court vers le paysan, et lui donne un coup de cravache au tra- Tcrs du visage. Celui-ci, plus robuste que le vicomte , lui arrache sa crsracbe , le terra^e et l'étrille d'importance. Heureusement l'aubergiste arriva et tira le vicomte des maius de son fils , qui lui eût cruellement &it payer le coup qu'il en avait reçu. Le vicomte, furieux et dësespe'ré , était revenu an château au milieu des huées des petits paysans.

M. de Haotenconr, aussitôt qu'il apprit ces détails, éclata en menaces et en imprécations contre l'aubergiste et contre son 61s. II avait saisi sacanne etaniionçaitqu'il allait cbàtiercês drôles. Ké0échifise2 bien à ce que tous allez faire, lui dit le curé, «t craignez de compromettre votre âge et votre dignité. K vous avei a vous plaindre de l'aubergiste > les lois sont là pour vous rendre justice; mais elles vous défendent de vous k&ire vous-même. Si vous vous mettes le premier aurdessns des lois, vous •antorisex cet homme i en faire autant ; dès lors vans vooB eagagez avec loi dans une lutte d'égal à égal , puisque la fone du corps en décidera.

i56 et l'avantage peot Ibrt bi«ii ne pas vom en re»ter. Le dernier des paysans devient votre égal dès qae vous le maltraites ; vos titres , votre naissance , ne sont riea pour eux. Ik savet^ qne la loi est la mâme pour tout le monde , et qae, grice k nos institutions, le niveau de l'égdité plane <ur toutes les têtes. Vous n'avea donc aucun droit d'aller maltraiter un hcHanie cbea lui , parce qàe votre nevea a provoqué son 6Ib. Par cette conduite imprudente, vous TOUS attîreriesdesdie'sagremiensqai ne disnimMraient nen de ceux qu'a ^prauve's le vicontto. — Comment I je sonffrùvi qu'une pareille canaille porte impunément la main sur mon neveu ! — Faites •ttention' qne c'est votre neveu qui Va frappe le premier. Si le paysan a des torts, c'est peut-être d'avoir frappé trop tort. Soyez:snr qne «on père le punira , je l'y engagerai Kioi-méme; mais vous ne pouvea pas en exiger d'autre aatis&obion.

Je me joignis au euré pour &ire entevdiie raison à M. de Hautonaonr,- et il fiait par m calmer malgré sa fiemoaé , qui n'avait cesfcé de l'exciter, et cpi nous injorisit presque , pavoe que Boi)s arrêtions' la juste .vengeaooe 4a -son mari. lie ^nvernèùr entra , et anoonçaqve le vicomte n'avait reçu aocdn «oiq) dapgerenx.

,57 Le cur^ prit alors \& p^rolo (Tun ton d'autorïtët Si quelqu'un mérite dans iout ceci de9 repro* ches graves , c'est m<msieur, dit-il «n montrant le gouvernenr, C'est aux principes qu'il professe que le vicoflite doit la scène désagréable qui Titint de lui arriver, et qu'il devra des humiliations bien plus pénibles dans ta société, où il doit paraître. Je ne discuterai point sur cette ridicule manie de vouloir tout ramènera des usagesquc la raison etl'expériencetHitproscritG, sur ces interminables lamentations où Ton déplore la corruption des mœurs actuelles. Je veux bien laisser Ji ceux qui s'j complaisent le plaisir de croire qu'ils ont raison , et la conso- ' Idtionde M consumer en regrets inutiles: mais, quelque condamnables que soient les institutions modernes, elles existent. Quelque abu-* sivts qae soient, suivant vous, nos lois, eHes sont sanctionnées pir l'approbation du peii|J4^ par une habitiHle de vingt-cinq ans; elles sojat eoBa reritats de la force et de fautorité , qoi doivent y soumettre tous les citoyens indistioc* braient. M. le vicomte , par l'effiet de ces iostitatknuet de caB-lots, n'est plus qu'un citizen ordinaire. Notre premier devoir est donc de lui enseigner cette soumission, quelle que soit T0«r« optUffQ nr ces lois en elles-mêmes. Ce

i58 , devoir, lavez-voas rempli? Loia de là, tous lui avez reada cette soumission impossible, «a lui peignant tout ce qui ne s'accorde pas avec votre {açon de penser compie digne de son mé* pris et de sa haine. Vous lui avez enseigné à professer publicpiement ce mépris, et son attachement à des préjugés, à des p;'érogatives essentiellement opposés à Tespri^ de nos lois et de nos usages. Vous avez sacrt^fié l'éducatioa de votre élève, ses succès avenir dans lemonde, à l'intention peu honorable de natter les opinions de son oncle, et à une coupable condescendance pour les vôtres. Vons lui avez enseigné que la naissance était tout, que c'était on titre aux hommages, à la déférencej au respect, et, dès son premier pas dans le monde, il s'apercevra que le prestige des noms esttout'à-fait détruit , et qu'on n'accosde de considération à chacun que cellç. qu'il mérite par lui-même. Ainsi, il marchera de surprise en surpnse, et il ne reconnattra chacune des erreurs dont vous l'aurez imbu, que par les désagrémens et les humiliations qu'elles lui attireront : vons en avez aiyonrd'bui le premier exemple. Ce qui lui est arrivé n'est, en mson de son âge, qu'une mortification passagère. Parla suite, il recevra des aSronts cruels; il se couvrira d'un ridicule

iSg ineSaçable, qui influera pour toujours sar sft réputation. Voilà, monsieur, les réSexions que vous auries dû Faire. Vous voyez que, même CD vivant dans la retraite, yos leçons lui ont . déjà fait iaire une sottise. Jugez par là de cellesqui l'attendent dans la société. Vos sermons et vos plaintes ne changeront rîea à l'ordre de choses établi ; la raison dans ce siècle, que vous TOUS croyez le droit de réformer , ne rétrogradera pas, comme TOUS voudriez l'y contraindre. Ce n'est donc point un partisan de vos opinions , un écho de votre doctrine , que vous avez dû prétendre ftire de votre élève ; c'est un homme éclairé, un bon citoyen, un ami de l'humanité et de la raison. Par cette marche, vous lui eussiez procuré des succès durables, une considération méritée, une réputation honorable. Par c^e que vous avez suivie, vous ne lui préparez que des affronts et le ridicule dont on se plaît à couvrir cette manie de tout fironder, qui n'a pins même le mérite de l'originalité.

Le curé cessa de parler. Le gouverneur f, monsieur et madame de Hantencourse r^ar* daient en silence ; aucun ne songea h prendre la parole. M. de Hantenconr se promenait à grands pss ; sa fnnme , au coia du fea , enra-

i6e grait en silence. Le curé sortit na instant après.

Sa sortie fbt snivie d'une explosion simnlta* née de tons les sentimeos qai étou^ient nos trois personnages. Ss avaient tant de choses à dire , qn'îls parlaient tons trois en même tempe Le dernier qni avait la parole, TOalait tonjonrs enchérir sur ce qu'avaient dit les denx autres. Enfin , ils furent d'accord pour conclure qoB tout était perdu , qu'il n'y avait pins rien à espérer dans UD siècle où les paysans ne se laissaient plus rosser par les gentiisbonunes, où le fib d'un aubergiste[lbnvaitimpunément donner des coups de poing à un vicomte qui Tenait lu couper la figure d'un coup de cravache. Je vis bien qu'il fitllait se résigner $ et que tout le temps que je serais dans cette maison , je devais m'attendre à entendre re'péter ces impertioens propos.

On vint heureusement annoncer que le dîner était servi. La plus pompeuse étiquette régnait dans ce repas ; des laquais versaient à boire. Je m'aperçus que le vin était détestable , et je pensai que peut-être on ferait mieux de s'épata gnw les frais d'un échanson, et d« mieux abre»verses convives. Onparla peu pendent ledlner: ta scène du vicomte avait rembruni toutes les humeuA. M. de Hantencovr , qui voyait que

i6t f^ais loin de partager ses opinions , avait la politesse d'éviter de parler de tout ce qui eût pu me choquer. Par la même raison , sa femme agissait d'une manière tout oppose'e. Elle voulait à toute force me convertir et me ranger malgré moi, sous les bannières de son parti. Quelque soiu qu'on prit, elle revenait toujours à son sujet (àvori ; mais comme personne ne la secondait et qu'elle avait peu d'esprit , la conversation tombait à chaque instant et ne se relevait que de loin en loin. Le repas fut long, et je le vis finir avec plaisir.

Après le dîner , un gentilhomme du voisinage vint avec sa femme. Après les premiers complimens, ils entamaient déjà la litanie accoutumée lorsqu'un coup d'oeil ^e M. Hautencourles avertit que j'étais un faux frère. Ils se turent malgré tout ce que madame de Haiitencour fit pour les engager à continuer. Pendant le silence qui s'ensuivit, j'eus le temps de contempler la vétusté de l'ameublement de la pièce où nous étions. Une tapisserie dé baute lisse , noircie par le temps , d'antiques feutenils et un grand nombre de portraits de famille, donnaient à cette salle un air sombre et assez imposant. Bientôt on proposa un boston , et il fcUut bien se résigner. J'eus l'honneur de (aire

là partie 'avec là irîàitressé cle là maison. Jamais partie pltis grave et plus silencieuse n'allongea plus pénibleniehk les nèiires U'ùne soirée. Oa sèretii-ààaixheures. Il était tëiiipsj car je n'ea poiivais plus.

Le lendemain matin , je fus me pi'omener seul dàbs le village ; ma première visite fat pour lé curé. Quand j'entrai chez lui , il revenait de dire sa messe. II n'y araît pas longtemps que j'y étais , Ibr-sqû'ùn paysan y entra le châpéaii bas, et demanda aii curé qtiel jour il pourraitlemarier.Moiiami, luidi^Iecuré,vbt]S avez vu que j'aur-àis désiré qde votre mariage se fit ditnanclie dernier. Cela n'ayant point été possible, il faut nécessairehieiit attendre jusqu'après Noël. Vous ne pouvez vous marier pendant l'Avent sans avoir une ilisperisB. — Eh bien! comment faiit-ïl faire pottr avoir iôia (dispeiise ? — Il faut éct-ire. à l'évèqiie , et payer la sûimmc nécessaire. -^ Dites donc tout bonnement qu'il vous faut de l'argent. — 3ïbn ami, ce n'est point moi qiii ai établi celte règle, je ne fais que m'y soumettre. Je Suis fkché de la contrariété qu'elle vous cause. — Je le crois bien, monsieurle curé ;inais,dîantresoiti3es dispenses et de celui qui les a inventées , dit le paysan en sortant brusquement et de mauvaise humeur. -

i63 Quand il fui sorti , je témoignai an caré ma surprise de ce qu'an par^l usage eût survécu aux nombreuses réformes qui se sont opérées. Cet usage , me dît-il , est nouvellement rétabli , et je croîs que c'est mal à propos. Le clergé , anssitôt qu'il s'est yu protégé par le gouvernement , a plutàt songé à faire sentir son autorité , qu'à rétablir, parla persuasion, l'empire de la religion. II n'y a cependant que ce rétablissement qui puisse lui rendre dans l'opinion la considération qn'il regrette. Le mariage est l'accomplissement du vœii de la nature , sanctionné par ta religion. II est donc bon en lui et conforme au but de la société. Pourquoi donc y aurait-il des temps où on offenserait Diea en le contractant? Sdr quoi fondera-t-ob un preil scrupule, et quel nom donnera-t-on i ce scrupule, lorsqu'on verra qu'il ne faUt que de l'argent pour le dissipef ? Ains(, nouscréoifs nous-mêmes des offenses chimériques à la Di- Iriuîté, de prétendues profanations, afin d'àc* corder le droit de les commettre en payant le ' prix convenu. Il vaudrait mieux encore interdire complètement la célébration du mariage pendant le temps où nous la supposons désagréable à Dieu. Alors, en maudissant la sévérité de DOS principes, on pourrait au moins nous croire de bonne foi,, et l'on ne perdrait pas

|>our nous le respect qu'on ne peut refuser à la 'dévotion, quelque excessive qu'elle soit, quand on la croit sincère. Loin de là j nous ne feignons des scrupules que pour qu'on les fasse taire à prix d'argent. Alors on ne voit plus dans notre conduite que la cupidité qui se couvre du manteau sacré de la religion ; alors l'indulgence des ministres du culte devient , comme toutes les choses du monde, assurée au riche, interdite au pauvre. Le droit de dispense a pa être autrefois un impôt fondé sur la crédulité. 11 ne l'est plus maintenant que sur là nécessité où les lois mettent d'avoir recours à nons. Obligé de se soumettre par fprce aux conditions que nous imposons , on maudit cette nécessité. Est-ce ainsi qu'on prétend ramener les cœurs à l'amour de cette religion , qui ne veut rien que de volontaire, qui ne sait gré à chacun que de son intention? Nous prêchons la loi de ce Dieu qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom (*) , plus que tous les autres ne feront jamais tout votre sang répandu; et, cependant , sourds aux désirs du pauvre , nous ne pouvons être fléchis que par les trésors du riche. Après la secousse que nous avons éprouvée, il n'y a que l'humilité, le dés-

(*J BoNHct , (Jraiioa funèbre dii Grand Condt!.

intéressement, la douceur, qui puissent, fe ne dirai pas faire aimer le clei^ , mais l'empêcher d'être haï. Soyons donc modestes, air lieu d'être extgeans ; indutgens, au lieu d'être sévères: sartout ayons l'air d'attacher plus de prix aux bonnes actions , qu'aux pratiques religieuses. Informons - nous si un homme est bon père , bon citoyen , bon époux , au lieu denous borner à lui demander son billet de confession. Que les pratiques de la religion soient toujours accompagnées des vertus quecette religion enseigne , et alors ellesredevieadront respectables, même aox yeux de ceux qui n'anraieat pas envie de les suivre. Ne distinguons jamais les devoirs de la religion de ceux de la société ; car les premiers ii'ont été institués que pour garantir l'exécutioB des seconds^ Si les vertus se montrent toujours à c6té de la dévotion , il sera permis de croire qu'elles en sont le résultat: alors tous les cœurs honnêtes reviendront d'eux- mêmes a l'amour de cette religion, qu'ils poni^ iront regarder comme la source de tout ce qui est bon et louable; tous les amis de l'humanité et de la vertu applaudiront à un si beau résultat, et l'incrédulité niême sera réduite an silence. J'éprouvais la plus respectueuse admiration pour ce vénérable pasteur ,. qui parlait avec:

p:h»Goog'le

i66 tant de candeur sans se croire obligé , par sa rohe, de justifier ce qu'il condamnait intérieurement. Je lui témoignai combien j'aimais sa doctrine, et je le quittai profondément ému ■ de tout ce que j'avais entendu.

Quand je fusde retour au cbàtean , j'éprouTÛ nn sentiment pénible en me retrouvant avec des personnes sî différentes de mon bon curé. Je parlai de lui au gouverneur. J'appris que le curé, pendant les orages de la révolution, occupait une cure sur les côtes de Normandie; que sa maison avait été l'asile des proscrits ; qu'an milieu des dangers de toute espèce , il les conduisait pendant la nuit à l'endroit de la côte où ils devaient trouver une embarcation ; que cet homme, naturellement timide, bravait avec un courage sans exemple la mort et toutes les. persécutions » lorsqu'il Vagissait d'y dérober ses semblables ! Cependant le curé ne faisait pas valoir ses services. Il ne se plaignait pas qu'on l'oubliât. Touchant désintéressement^ qui me rappela ce que m'avait dit Dupré , et que peut seule inspirer la vraie religion !

J'annonçai l'intention où j'étais d'aller coucher à S***. M. de Hautencour , après m'avoir fait les instances d'usage pour m'engager à rester , dit qu'il avait besoin lui-même à S*** ,

p:h»Goo^le

et qu'il serait çncbanté de faîpç Iç voy^p çyç^j t moi. Cela fut convenu de suite. A l'heure Gxep pour le départ , je (tf s prendre congé de raa- «lanie de Hai}tencf>ur.

Ellç me reçut avec un air 3o|çnne| , et nprèf pi'avoir souhaité un bon voyage et un faeureu^ retour dans ma patrie, elle, me dit: En ren<|anÇ (ompte de l'état déplorable de la ^r^nce, vous pourrez dire au moins que 1? noblesse française n'a point démenti son caractère i vous pourrez dire qu'elle n'apoint^pa^ une , honteuse soumission, tégitinaé les injustices dont on l'accable. Oui, ces droits sacrés^ c^s prérogatives inaliénables, qu'on veut nous favir pour jamais, nous les défendrons, nous les revendiquerons sans relâche. IVpus ferons voir au Hoi qu'on Je trompe, nous )ç 4çs9)>userons niajgr^ lui. 11 ne s'agit pour cela que dç persuader au peuple que tout ce qui se ^it est ma| et contraire 9u bien public. |C'e?t, je ^'e^spèrp, k quoi nous réussirons. Qu'un ne m'o^jecjtf plus la nécessité de rallier )a nation ay gouvernement, le danger de te décré<)iter : qua^id ce gouvernement prend une mitrche opposée à nos intérêts, à notre dignité, à nos opinions, pot^s ne sommes plus obligés à rien eny^''^ ^f i > ^^ nous

i68 ' devons tâcher de le ramener anxbons principes» à quelque prix que ce soit.

Je metournai vers M. de Haùteocour comme pour lui demander si c'étaient là ses sentiinens. Un geste approbateur me le confirma. Je pensai alors à ce que M. DervUle m'avait dit en me quittant. Fiers soutiens des prérogatives de la noblesse, cette comparaison n'était pas à votre avantage 1

Je partis avec M. de Hautenconr pour la ville de S***. Le soir , il me mena dans une des principales maisons de la ville. Qu'est-il besoin d'entrer dans de nouveaux détails? Je retrouvai là les mêmes ridicules, la même morgue, les mêmes principes qu'à Paris et qu'au château de . M. de Hautencour. J'y vis en outre un spectacle qui m*a£Qigea bien davantage. Le sou&* préfet, dont on m'avait parlé comme d'un bomme éclairé, d'un bon citoyen, plein de modération dans ses opinions, était dans cette société. J'éprouvai une peine difficile à rendre eii le voyant par condescendance manifester des opinions qu'il réprouvait, professer des principes qu'il désavouait, et tout cela pour se concilier la bienveillance de quelques hommes, qu'il supposait sans doute assez forts pour &ire

changer la marche des autres > et capables, ' dans ce cas, d'inquiéter ceux qui n'auraieut pas pensé comme eux.

Je partis le lendemain pour Paris.

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