‹ Recueillements poétiquesChapitre 22 sur 126 · ÉPITRE A M. ADOLPHE DUMAS · texte numérisé non relu

ÉPITRE A M. ADOLPHE DUMAS

A pour nous cacher tous un coin de son manteau;

Et je ne savais pas, dans ma paisible extase,

Si quelque ver rongeur piquait au cœur ma phrase ,

Si Tencre à flots épais distillait du flacon

Pour faire sur la feuille une tache à mon nom ;

Ou si quelque journal aux doctrines ridées,

Comme les factions enrôlant les idées.

Condamnait ma pensée à tenir dans Tesprit

Et dans l'étroit pathos de l'orateur inscrit ,

Et jetait sur mon vers ou sur ma prose indigne

L'ombre de ces grands noms qu'un gérant contre-signe :

Le Courrier m'eût privé de feu, de sel et d'eau ,

Q.ue le jour sur mon front n'eût pas brillé moins beau.

Oh! nous sommes heureux parmi les créatures, Nous à qui notre mère a donné deux natures. Et qui pouvons, au gré de nos instincts divers. Passer d'un monde à l'autre et changer d'univers! Lorsque nos pieds saignant dans les sentiers de l'homme Ont usé celte ardeur que le soleil consomme , Notre âme, à ces labeurs disant un court adieu, Prend son aile et s'enfuit dans les œuvres de Dieu; La contemplation qui l'enlève à la terre Lui découvre la source où l'eau la désaltère; Puis quand la solitude a rafraîchi ses sens, Son courage l'appelle et lui dit : « Redescends! «

Ainsi quand le pêcheur, fatigué de la rame, Dans les replis d'une anse a rattaché sa prame , Il ressaisit la bêche, et du terrain qu'il rompt Fend la glèbe humectée avec l'eau de son front; Et quand la bêche échappe à sa main qu'elle brise, Il rehisse sa voile au souffle de la brise. Et regarde, en fendant la mer d'un autre soc,

La poudre de la vague écumer sous son foc :

Pour son double élément il semble avoir deux âmes,

Taureau dans le sillon, mouette sur les lames.

Poète, âme amphibie aux éléments divers.

Ta vague ou ton sillon, c'est ta prose ou tes vers!

J'étais ainsi plongé dans cet oubli des choses,

Quand le vent du Midi, parmi l'odeur des roses,

M'apporta cette épître où ton cœur parle au mien

En vers entrecoupés comme un libre entretien;

Billet où tant de sens parle avec tant de grâce.

Que Virgile l'eût pris pour un billet d'Horace,

Pour un de ces oiseaux du Béranger romain ,

Qui, prenant au hasard leur doux vol de sa main,

Les pieds encor trempés des ondes de Blanduse,

Allaient porter au loin les saluts de sa muse,

Et dont plusieurs, volant vers la postérité.

S'égarèrent pour nous dans l'immortalité.

Celui qui m'apporta tes vers sur ma fenêtre.

Ami, ressemblait tant aux colombes du maître,

Que, promenant ma main sur l'oiseau familier.

Je cherchai si son cou n'avait pas de collier,

Croyant lire en latin l'exergue de sa bague :

« Je viens du frais Tibur » ; mais il venait d'Eyrague '.

Je les ai lus trois fois ces vers consolateurs.

Sans me laisser surprendre à leurs philtres flatteurs;

Sur ce nectar du cœur j'ai promené la loupe.

J'ai vidé le poison; mais j'ai gardé la coupe,

Cette coupe où la main a ciselé dans l'or

Ton amitié pour moi, que j'y veux lire encor!

II est doux, au roulis de la mer où Ton nage,

i Village de Provence, d'où la lettre de M. Dumas était datée.

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