GRÈCE
§ 1. — Brillans mensonges de la mythologie.
La religion des Grecs avait sa racine en Orient. Mais, chez ce peuple ami des arts, elle subit de nombreuses altérations, et revêtit diverses formes. En effet, ce que les Orientaux regardaient comme l'emblème de la Divinité, les Grecs se le figurèrent être la Divinité même , en sorte que les symboles se trouvèrent confondus avec les attributs. Herder a dit judicieusement, en signalant le destin des croyances religieuses de l'Asie dans la Grèce :
« La religion de la Grèce fut dépouillée de son cr voile sacré; et comme tout y était exposé, sans ré-
« serve, sur le théâtre , sur les places publiques , dans « les réunions consacrées au plaisir, naturellement elle « se transforma bientôt en fable ; on la délaya , on « l'accrédita ainsi altérée, on Torna de brillans détails, « on multiplia les mensonges ; elle ne ressembla plus « qu'aux rêves d'un jeune homme, ou bien à ces his- « toires avec lesquelles la jeune fille charme ses loisirs ». Ce jugement s'accorde avec l'opinion du grand Bacon : ce La mythologie des Grecs est une harmonie enchan- « teresse, qu'un souffle, échappé de la patrie d'un « peuple plus ancien , a fait produire à leurs in- « strmnens. »
I IL — Traces des traditions orientales.
Quoique la religion de l'Orient ait subi, de la part des Grecs, d'innombrables changemens, et qu'elle ait perdu, en conséquence, la plupart des traits qui caractérisent la vérité , cependant sa physionomie , altérée par ces transformations , présente encore des traces reeonnaissabies des traditions orientales.
§ III. — i Mystères.
Les connaissances importantes, empruntées de l'Asie, s'enseignaient dans les mystères.
Quelque impossible qu'il paraisse de préciser quelles notions possédaient les Unit' 's, sur la Divinité, sur ses rapports avec l'homme , sur a dignité originelle de notre
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nature et sa déchéance , sur l'immortalité de l'âme et sur le moyen qui devait lui ménager une éternité de bonheur; je tiens néanmoins pour avéré qu'au milieu des grands mystères , la consolante lumière de la vérité éclairait ces graves questions : mais il demeure évident que les petits mystères, auxquels tous les Grecs étaient admis sans distinction d'âge ni de sexe, ne pouvaient être d'aucune importance.
Les sages les plus célèbres de la Grèce et de Rome ne parlent de ces connaissances secrètes qu'avec vénération ; et précisément ceux qui en faisaient l'éloge avaient coutume dans leurs écrits, quand ils s'occupaient de la Divinité, de mentionner moins les dieux qu'un dieu unique, quoique pourtant la crainte d'un sort pareil à celui de Socrate (qui, pour le dire en passant, ne fut jamais initié) , ou bien l'obligation où ils se croyaient de ne point divulguer leur doctrine ? leur ait quelquefois dicté des allusions à la pluralité des dieux.
On ne saurait douter qu'on n'enseignât, dans les mystères , le dogme de l'immortalité de l'âme. Plusieurs passages de Platon nous en instruisent; Cicéron le dit d'ailleurs formellement dans ces mots adressés à Atticus : « De toutes les institutions nobles et dite vines qu'Athènes a produites, aucune ne l'emporte ce sur ces mystères, dont l'effet a été de civiliser les « sociétés, d'adoucir les mœurs sauvages et féroces des « premiers hommes. Fidèles à leur titre d'initiations, ce ils nous ont fait connaître les véritables principes
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« de morale qui initient l'homme à un genre de vie « qui seul soit digne de lui. Grâces aux mystères, nonce seulement nous pouvons nous féliciter de notre exis- « tence , mais nous mourons avec un espoir consolant. »
Où les Grecs auraient-ils puisé la connaissance de ia condition originelle du premier homme , si ce n'est dans les mystères ? Hésiode dit : « Les premiers hu- « mains , sans chagrins , sans inquiétudes , vivaient « comme des dieux; les infirmités, compagnes delà « vieillesse, leur étaient inconnues; partageant même a dans l'âge le plus avancé les plaisirs de la jeunesse, « leur mort n'était qu'un doux sommeil; une terre fé- « conde leur fournissait d'ell e-même des fruits délicieux ; « l'abondance ne laissait aucun prétexte à l'envie. » *
Les Grecs savaient aussi que les dieux avaient entretenu une sorte de commerce avec les hommes , et qu'ils étaient descendus sur la terre.
« Antinous ! tu maltraites l'étranger malheureux : « insensé ! si c'était un immortel descendu de l'Olympe ! a car les dieux aussi, empruntant toutes les formes, « parcourent, sous l'extérieur d'un voyageur errant, « les empires de la terre , pour y observer la dureté « orgueilleuse et la piété hospitalière. »**
Suivant Sophocle , il n'existe qu'un dieu ; séduits par leurs illusions , les hommes commencèrent à s'en figurer et à en adorer plusieurs.
* Les Travaux et les Jours , trad. par M. Gin» ** Odyssée d'Homère, chant xvn.
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ce En vérité , il n'existe qu'un Dieu , qu'un seul , qui « créa le ciel, la terre, les plaines bleuâtres de la mer, « les vents impétueux ; cependant beaucoup de morte tels, entraînés par l'erreur, pour adoucir leur inforcc tune, se créèrent l'image de divinités, formées de « pierre et de bois, d'or ou d'ivoire. En leur offrant ce des sacrifices , en leur consacrant des fêtes , nous ce nous croyons déjà sur le chemin de la piété. »
De même que, dans les mystères, on enseignait aux initiés l'unité de Dieu , la déchéance de la nature humaine , l'immortalité de l'âme , de même aussi ils offrent des traces reconnaissables de la doctrine de la rédemption, ce Un dieu enfant doit naître rayonnant de gloire; l'apparition d'une étoile annonce sa naissance. Ce dieu enfant est poursuivi; il fuit dans des contrées étrangères. Devenu homme, il est chargé de douze travaux ; comme Hercule , il les accomplit ; il souffre une mort douloureuse et boit le calice de la colère. On désigne son tombeau , il en sort , descend dans le royaume souterrein , y déploie sa puissance , et monte ensuite au ciel. »
Cette histoire formait l'un des principaux objets des fêtes religieuses célébrées dans les mystères. Il est possible que l'idée fondamentale restât cachée , même aux initiés , qui ne l'environnaient pas moins d'un saint respect , parce qu'elle leur était transmise. On fit correspondre les détails de cette histoire avec les variations du soleil, et chaque année on la solennisait par une pompe toute théâtrale.
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Hercule remplaçait , chez les Grecs , î'Osiris des Egyptiens. C'était le dieu-enfant célébré dans les mystères , et comme , de même qu'en Egypte , on l'honorait sous l'emblème du soleil , son histoire fut aussi mise en harmonie avec le cours de cet astre : les douze travaux répondaient aux douze signes du zodiaque.
On s'aperçoit que le mensonge s'allie ici à la vérité, et que la tradition relative au Sauveur du monde se trouve défigurée par des détails imaginaires.
D'où cependant l'association d'Eleusis avait - elle tiré ces mystères importans , perpétués dans son sein pendant tant de siècles, dont les plus grands hommes de l'antiquité parlent avec un si profond respect?
La proscription du dogme de la pluralité des dieux, la reconnaissance d'un dieu unique et de l'immortalité de l'âme , la croyance en un fils de Dieu , dont la naissance et la mort étaient l'objet de fêtes annuelles dans les mystères , c'est à quoi n'avaient pu amener les seuls procédés du raisonnement. La nature même de ces croyances nous prouve qu'elles étaient fondées sur des communications authentiques , ou sur la tradition d'un enseignement révélé. Pindare, Platon, Cicéron , une foule d'autres grands génies, auraient-ils parié de ces mystères avec une si haute vénération, si l'hiérophante (chef des prêtres, qui divulguait la doctrine secrète) ne leur avait communiqué que ses propres théories , ou celles de ses prédécesseurs ? Sur quelles bases, d'ailleurs, les hiérophantes, dont la renommée ne célèbre point la sagesse, auraient-ils eux-mêmes
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élevé ces vérités? À quelles sources, inaccessibles pour les philosophes, les auraient-ils puisées, en supposant qu'ils n'étaient point simplement les dépositaires de traditions antérieures ?
Si maintenant nous rappelons un document partie culier, que l'on nommait ifetpap.« (de werpà, pierre^ parce qu'il était gravé sur deux pierres unies ensemble avec art) , document que l'hiérophante faisait connaître à l'épopte , c'est-à-dire à celui qu'il allait initier aux grands mystères , nous demanderons encore d'où provenait ce titre précieux ?
La fable raconte que Cérès , affligée de la disparition de sa fille Proserpine, enlevée par Pluton, parcourut la terre pour la chercher, et qu'elle vint à Eleusis, ville de l'Attique.. Accablée de chagrin, elle refusait une boisson rafraîchissante, quand l'action imprévue d'une femme qui se trouvait près d'elle rappela sa gaîté. La déesse consentit alors à boire, et, pour récompenser cette femme , elle lui apprit les mystères qui rendirent depuis Eleusis si célèbre. C'est ainsi que les païens mêlent les plus grossières circonstances aux choses qu'ils regardent comme sacrées.
On attribue encore à Orphée l'institution des mystères. Il naquit en Thrace ; mais il y a trop de ressemblance entre les idées qu'on fait remonter jusqu'à lui et les traditions orientales, pour qu'il ne les ait pas empruntées de l'Asie. Néanmoins il est plus probable que ces secrètes connaissances furent apportées d'Eleusis (en Egypte) à la ville d'Attique connue depuis
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sous le même nom ; d'autant plus qu'à une époque où l'histoire commence à peine à se dégager de l'obscurité de la fable , Mélampus transporta de l'Egypte en Grèce le culte de Phallus. Mais d'où les Egyptiens avaient-ils eux-mêmes tiré les mystères? D'où, sinon de l'Asie, berceau de la vérité, ainsi que des mensonges qui la déshonorèrent?
Ces institutions viennent de l'Orient : on en trouve la preuve dans les mots mystérieux avec lesquels on congédiait les initiés, c'est-à-dire, Konx Ompax* Ils parurent inexplicables jusqu'à la découverte du savant et ingénieux capitaine Wilford; ces expressions appartiennent au pur sanskrit, et les bramines les prononcent encore aujourd'hui à la clôture de leurs pratiques religieuses.
Il est donc constant que les mystères tirent leur origine de l'Orient, et que l'idée principale qu'ils renfermaient est celle de la rédemption de l'univers. Toutefois, pour ne point confondre le vrai avec le faux, répétons ici la distinction établie au sujet des mystères de l'Egypte ; séparons soigneusement la religion professée dans ceux de la Grèce, du culte matériel auquel se livrait le peuple, et qui se rattachait aux mystères. Ce culte, en effet, ne respirait point la sainteté des idées religieuses, qu'il peignait allégoriquement ; il était tout païen.
*En grec: K^i- Op.xx£. Consultez, au reste, les antiquités grecques, traduites de l'anglais de Robikson, 1822.
(Note du Traducteur.^
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§ IV. — Opinions des poètes et des philosophes.
Non-seulement les mystères , mais la doctrine des philosophes grecs , nous enseignent que naguère l'homme était assez pur, assez chaste $ assez aérien pour prendre un libre essor vers le ciel ; qu'en sa faveur devait se consommer un événement , que luimême se trouvait incapable de réaliser, et qui lui concilierait la clémence céleste ; qu'il ne pouvait s'élever jusqu'à la Divinité , que par un intermédiaire divin; qu'il lui fallait une communication, un enseignement surnaturel , pour connaître le moyen de se rendre agréable à Dieu , et pour pouvoir ainsi assurer son bonheur : en un mot , l'on était convaincu de la nécessité d'une révélation et d'une rédemption.
Déjà , suivant Pindare , les hommes ne sont véritablement heureux qu'alors que Zeus leur communique sa lumière: a Folles rêveries de l'humanité! Mais, « quand s'approchent les rayons que Zeus leur envoie , « une lumière pure , une atmosphère douce et vi vite fiante environne les hommes. »
Socrate , que Justin appelle le plus sage des Grecs, s'est plusieurs fois expliqué sur ce point.
Suivant lui , les dieux se révèlent à tous ceux qui sont dignes cle cette éclatante faveur.
Lui-même avait un démon qui, dans les affaires graves , lui communiquait d'importans avis.
Dans les sixième et septième livres de la République
de Platon , Socrate indique la conformité de l'homme à Dieu y comme sa vraie et sa. plus haute destination.
Dans le Banquet de Platon , Socrate raconte que la sage Diotime lui enseigna que tout ce qui est beau ( or, il n'y a de beau que ce qui est conforme à l'archétype du beau ) , doit nous servir à nous approcher de ce type primitif. « L'Eros intellectuel (la tendance de « l'esprit vers l'archétype du beau ) , lui a dit Dioti- « me, doit être un interprète, un médiateur entre « les dieux et les hommes , il doit transmettre les a prières et les sacrifices des uns , les ordres et les «c récompenses des autres , et combler tellement le « vide qui les sépare , que les hommes et les dieux se ce confondent en un seul tout. »
Les dieux seuls , suivant Socrate , accordent les vrais , les nobles privilèges : c'est ce qu'atteste sa prière, relative à la beauté intérieure de l'âme : « O Pan , favorable divinité , et vous tous , 6 dieux ! « Faites, je vous supplie, que je m'embellisse inté- « rieurement, et que les objets qui frappent ma vue « soient en harmonie avec mon âme. »
Je regarde comme extrêmement remarquable cet entretien entre Socrate et Alcibiade.
Socrate. « Il nous faut attendre jusqu'à ce que « paraisse celui qui nous apprendra comment nous « devons nous conduire vis-à-vis de Dieu et des « hommes. »
Alcibiade. « Quand viendra- 1— il , et quel sera ce « maître ? »
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Socratê. « Celui-là même sous l'égide duquel tu a te trouves. »
Alcihiaâe. « Qu'il vienne donc , et qu'il dissipe « l'obscurité qui m'environne ; je le suivrai , pourvu « que je devienne meilleur. »
Assurément Scheîling n'a pas tort d'avancer que « Platon est le présage de Jésus-Christ , dans un « monde tout-à-fait étranger et éloigné. »
Jean de Müller dit de Platon: « Il est surtout inté- « ressant pour l'histoire de l'esprit humain, en ce qu'il « nous montre avec quelle pureté se maintenaient , a chez les anciens, l'espoir et la croyance en notre a immortalité. Aucun n'est allé aussi loin ; Platon « lui-même sentait que , pour opérer notre conviction, « il fallait qu'un dieu dissipât les ténèbres. »
Il est possible que le mot logos , si souvent répété dans les écrits de Platon , auquel il paraissait , d'ailleurs, attacher une importance toute particulière, ait aussi une signification spéciale, d'autant plus que les Pères de l'Eglise ne sont point éloignés de croire que le logos de Platon et celui de l'Evangile selon saint Jean expriment précisément la même idée. Les Pères de l'Eglise donnaient à Platon Fépithète de divin.
Or, qui inspirait aux sages de la Grèce de semblables idées religieuses ? Etaient-ce de simples pressentimens , ou bien étaient-elles le résultat d'une raison éclairée? L'expérience nous a suffisamment appris que ni d'obscurs pressentimens, ni la lumière de la raison ne peuvent avoir élevé l'homme à de telles vérités,
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C'est donc dans les mystères d'Eleusis , ou même à la source sacrée de la tradition , que ces philosophes ont puisé leur sagesse.
§N .— Comparaison des dieux de la Grèce avec ceux de V Orient.
William Jones et Wilford ont établi parfaitement et d'une manière irréfragable que la théogonie grecque dérivait de l'Orient. Par là , et par là seulement, s'explique l'identité évidente des divinités de la Grèce et de l'Italie avec celles de ces dernières régions. Le nom grec du dieu du soleil et de l'astre qu'il gouverne, Helios, vient du mot indien Héli,\e soleil, et l'expression indienne Héli dérive du chaldéenet de l'hébreu, El, le Seigneur. Les anciens Grecs nommaient encore le soleil Seirios ; l'Osiris égyptien, suivant Eusèbe, fut appelé dans la suite Sy ri-os. Diodore affirme que quelques anciens mythologues grecs appelaient Osiris Seirios. Le dieu du soleil de l'Inde se nommait Syria. En sanskrit ( langue sacrée des bramines ) , Osiris signifie Seigneur.
Les plus anciennes divinités des Grecs sont d'origine orientale : il en est de même des dieux plus modernes qui leur étaient encore inconnus du temps d'Homère. Le Phébus et X Apollon de ce poète ne formaient qu'une divinité tout-à-fait distincte d'Hélios. Plus tard Phébus- Apollon usurpa la place d'Hélios, dieu du soleil ? et monta sur un char, comme l'In-