ROME
§ X. — Vestiges de la tradition.
A mesure que la tradition s'éloignait de l'Orient, sa source première , se multipliaient les arbitraires mutilations qui en obscurcissaient le sens et en altéraient la pureté. Descendans de Japhet, les Occidentaux avaient, d'ailleurs, eu moins de part que les fils de Sem à la bénédiction de Noé : ils étaient aussi moins soigneux et moins fidèles à conserver les anciens souvenirs. Chez eux, cependant, apparaissent encore, quoique d'une manière confuse et imparfaite, plusieurs traces de la vérité divine. Les poètes et les philosophes de Rome possédaient des notions trop
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belles et trop sublimes pour ne point découler de la tradition.
Ovide dit de la création :
lile opifex rerum , mundi melioris origo , Jussit et extendi campos, subsidere valles , Fronde tegi silvas, lapidcsos surgere montes.
Il dit de l'homme :
Pronaqne cùm spectent animaîia eœtera terram ? Os homini sublime dédit , cœlum que videre Jussit , et erectos ad sidéra tollere vultus.
xiilleurs, il ajoute :
Sauctius Iiis animal , mentisque capacius aîtss , Deerat adhùc , et quod dominari in cœtera posset ; Natus bomo est.
Les Romains savaient que l'homme s'était trouvé primitivement dans un état de bonheur; ils connaissaient un lieu de châtimens et de récompenses.
D'après ces notions sur des vérités religieuses si importantes, il n'est point à présumer qu'ils fussent tout-à-fait étrangers à l'idée d'un Dieu rédempteur et réconciliateur. Loin de là, nous rencontrons parmi eux d'éclatans vestiges de ce mystère fondamental du christianisme, en particulier dans leurs livres sibyllins , dont nous exposerons d'abord l'origine et le contenu.
§ IL — Origine des livres sibyllins.
L'origine des livres sibyllins se perd dans l'obscurité de la fable. Ils furent composés par des
devineresses , des prophétesses : d'où, le mot grec sibylle.
On compte dix sibylles ou devineresses : celles de Gumes et d'Erythrée sont les plus remarquables.
Au récit du poète romain , Virgile ( Enéide P liv. vu ), la sibylle de Gumes était prêtresse de Phébus et de Diane, elle habitait à Gumes en Italie, non loin du temple d'Apollon , une grotte souterreine. Elle écrivait ses oracles sur les feuilles des arbres.
Suivant la fable, nous apprend Tite-Live, une si» bylle de Gumes apporta à Gains Tarquinius Priscus { ou Tarquin - le - Superbe ) neuf livres dont elle demandait trois cents pièces d'or; au refus de ce prince, elle en brûla trois en sa présence, demandant la même somme pour les six autres; comme il se montrait encore plus éloigné de la lui accorder , elle en brûla trois de nouveau, offrant les trois derniers au même prix; le roi, frappé d'étonnement , les acheta. Ces trois livres furent depuis religieusement conservés; on y ajouta divers recueils de prédictions.
La sibylle d'Erythrée mérite de fixer l'intérêt. Sur la proposition du consul Gains Curio , le sénat envoya, dit-on, une ambassade, chargée de recueillir, à Erythrée , les oracles de la sibylle , et de les rapporter à Rome. Les députés revinrent avec à -peu- près mille vers prophétiques, recueillis par des particuliers.
Leur nombre s'augmenta encore dans la suite, par le soin que l'on eut de réunir les autres oracles des sibylles , qui tous furent rapportés à Rome , où , sous
DOCTRINE
le nom de livres sibyllins , ils commandaient une pro^ fonde vénération.
ïl devint, plus tard, impossible d'assigner exactement la source de chacun de ces oracles, parce que les livres qui les renfermaient se trouvèrent mêlés et confondus. J'excepte, cependant, ceux de la sibylle d'Erythrée; car les recueils dont elle était l'auteur, portaient son- nom.
Voilà l'origine, assurément bien douteuse encore ? des livres sibyllins, tracés sur la toile, que les Romains regardaient comme sacrés , et qu'ils conservaient au Capitole comme un présent inestimable des cieux. Tarquin - le - Superbe préposa deux prêtres à leur garde. On porta ensuite à dix, et enfin à quinze, le nombre de ces prêtres , chargés de les consulter dans les occasions importantes ; ce qui se renouvela fréquemment à Rome. Suétone affirme que, sous le règne d'Auguste , les livres sibyllins furent transférés du Capitole dans le temple d'Apollon Palatin.
§ III. — Leur contenu.
Ils concernaient, en partie la politique, en partie la religion. La partie politique embrassait la destinée de l'empire; de là vient que les Romains y eurent recours dans toutes les circonstances graves et critiques. Toutefois les prophéties politiques et religieuses n'étaient point aussi distinctes qu'on pourrait le croire; elles correspondaient, au contraire, les unes
aux autres. Néanmoins, la partie religieuse sera l'unique objet de nos investigations.
La sibylle proclame qu'il n'existe qu'un Dieu r créateur du ciel et de la terre, et de toutes les choses qui y sont comprises. +
Elle parle de la création de l'homme , de sa dignité originelle, de sa chute provoquée par le serpent. **
La sibylle d'Erythrée promet la vie éternelle aux vrais adorateurs de Dieu : ***
§ IV, — Dogme de la rédemption.
Ces livres parlent aussi de la naissance d'un fils de
* Aussi dit-elle :
Etç 6soç oç p.ovo<; eorxtv UTTEpp.E'YÉÔY;; à^v/r.TOÇ. AXXa ôeo; ;j.ovg; èiç TravurvspTaTo; , 6; tcsttoiyixev Oùpavov , -fliXtov re jcal aarepaç, r\$t az\r\rw , Kaprocpopov -yatav te xeù ûSazoç oi^ara ttgvtoü. Aùt&v tyiv p.ovov 6'vTa as'ëeaô' ri'yyiTopa jcoa'j/.ou. Oç p.o'voç eiç aîcùva xai Ii; atwvoç stu^ôy] Eiç {/.ovo; sÏjai 0eoç* y,at où* egti 0eoç aXXoç.
** Oçjaovoç £<m 0eÔ; xTitfTYiç axparYiTo; uirap-^wv , Auto? etrrfipiije tu-ttov {xopcpvîç p.épo7r(ûvr«.., Autoç ep.t£e cp'jcv TràvTwv «ysvs'viç ëioT&to. Avôpa)7T0v nrXàaÔEvra 0sou rcaXa |/.aîç evi aurai? ' Ov ke 7rXàv/;c£v ô'oiç ^oXtwç , S77i [/.otpav âveXÔstv Tou ôava-cti, "poSaiv te Xaëcïv à-p'ôou te *a>:oü T£.
*** Oî <Ss 0eov TtjAtùVTsç àXviôf/iov, àsvççoyys Zfovîv xX'/ipovou.oucy. , rr.v atav&ç ^po'vov auroi Oîxouvteç Trapac)Nçtaûv oawç ÈQtônXs'a jottcoy,
DOCTRINE
Dieu, de l'apparition future d'un règne de justice, de paix et de bonheur, précisément avec les mêmes images , les mêmes allégories qui se trouvent dans Isaïe. Cette idée est solennellement proclamée, avec toute l'illusion de la poésie, dans la quatrième églogue de Virgile.
Quoique cette idée, que îe poète même avoue avoir empruntée aux livres sibyllins *, soit appliquée au jeune fils d'Àsinius Pollion, cependant, le corps de l'églogue et l'interprétation quelle suggère naturellement, nous convaincront que le personnage, auquel le poète appliquait les prédictions de la sibylle, demeure bien au-dessous de sa prophétie ; et que la disproportion de ce personnage avec la grandeur de l'idée indique un être plus noble, plus élevé 7 désigné et dépeint par l'oracle, être qui se dérobait, il est vrai, à l'œil du poète, mais qu'on ne saurait méconnaître depuis l'apparition du christianisme.
Voici le sommaire de l'églogue :
Avec la naissance d'un fils des dieux, dit l'illustre poète, apparaîtra la nouvelle série d'années, prédite par les oracles sibyllins, et dans laquelle se reprodui-
* Ultima Cumcei venit jam carminis setas. M. Tissot prétend que les plus grandes probabilités sont en faveur de l'opinion qui veut reconnaître l'enfant caché par Virgile sons le voile d'une mystérieuse allégorie, dans Marcellus , fils d'Octavie, donnée en mariage à Antoine , comme gage de la paix conclue à Brindes s par les soins de Pollion.
( Note du Traducteur. )
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ront les quatre âges du monde. Mais , avant que la puberté de ce divin enfant ramène l'âge d'or , il faut que l'univers soit purifié et que l'harmonie- s'y rétablisse.
Pendant cet intervalle règne Apollon , au nom duquel le consul Pollion est chargé de purifier le monde. Ce temps écoulé, le jeune Pollion parvenu à l'âge viril et entré dans sa glorieuse carrière, l'âge d'or reparaîtra. Entraîné par le génie qui l'inspire, le poète forme le souhait de vivre jusqu'à cette époque, pour célébrer les actions du fils de Pollion.
Ainsi s'exprime Virgile : *
Élève un peu tes chants , ô Muse bocagère , On n'aime pas toujours l'arbuste et la fougère : Ou si tu veux chanter la campagne et les bois , Rends dignes d'un consul ton sujet et ta voix.
Prédit par la sibylle un dernier âge avance ;
Des siècles écoulés la chaîne recommence ;
Saturne a ramené Thémis et tous les dieux :
Un nouveau peuple enfin descend du haut des cieux.
Toi, d'un enfant divin protège la naissance, O Lucine ! il paraît : à sa seule présence L'âge de fér s'enfuit, et sur le monde encor Vont régner les vertus de l'heureux âge d'or :
* Nous sommes heureux de témoigner ici , à M. Tissot , notre reconnaissance : sa traduction , où l'élégance n'exclut point la fidélité ni la concision , nous a paru devoir recommander le présent ouvrage d'une manière particulière aux lecteurs français, déjà pénétrés des beaux vers de Virgile.
( Note du Traducteur. )
DOCTRINE
Déjà sur les Romains règne Apollon ton frère.
Sous toi , noble consul , de ce siècle prospère Les dieux font commencer les splendeurs et le cours ; Par tes soins vertueux, du crime de nos jours Dans le monde à jamais les traces effacées L'affranchiront du joug de ses terreurs passées. Mais cet enfant , admis au commerce des dieux , Les verra confondus aux héros ses aïeux ; Lui-même ils le verront , dans un règne prospère , Garder la paix du monde , ouvrage de son père.
Aimable enfant, les prés et les bois complaisans A ton premier sourire épanchent des présens, Des présens de ton âge ; oui , sans nulle culture , Le lierre et le baccar , errans à l'aventure , Et l'acanthe flexible, enlacent leurs couleurs; Et ton riant berceau te couronne de fleurs. D'elle-même au bercail vois la chèvre fidèle Rapporter le lait pur qui gonfle sa mamelle ; Les lions des troupeaux ne sont plus la terreur : Plus de reptile impur, plus d'aconit trompeur; Ils expirent tous deux ; et l'arbre d'Assyrie Croit partout dans nos champs retrouver sa patrie.
Mais déjà tu peux lire ou les faits des héros,
Ou les exploits d'un père et ses sages travaux :
Tu connais la vertu , sa compagne fidèlé :
Dans les champs, étonnés de leur beauté nouvelle,
Aussitôt vont jaunir et flotter les moissons ;
La grappe aux fruits vermeils mûrit sur les buissons,
Et le chêne amolli distille un miel limpide.
Du vice cependant quelque trace perfide
Force encor les cités à bâtir des remparts ,
Les vaisseaux à tenter Neptune et ses hasards,
Le soc laborieux à déchirer Cybèle ;
Un autre Argo conduit une élite immortelle ;
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La guerre, encor la guerre : et l'ardente Junori Suscite un autre Achille à la triste Ilion.
A peine auront mûri ta force et ton jeune âge,
Le nocher fuit les mers et quitte le rivage ;
Du commerce autrefois rapide messager,
Le pin navigateur renonce à voyager.
Tous les sols produiront tous les fruits sans culture î
La vigne de l'acier ne craint plus la blessure ;
Le sol ne gémit plus sous les pesans râteaux,
Déjà du laboureur les robustes taureaux
De leur joug affranchis s'égarent dans les plaines ;
Exemptes d'artifice, on ne voit pas nos laines
Apprendre à revêtir de trompeuses couleurs ;
La toison du bélier errant parmi les fleurs ,
De pourpre et de safran tour-à-tour se colore :
La robe de l'agneau d'elle-même se dore.
Filons les jours heureux de ce siècle immortel , Ont dit les graves sœurs dont l'accord éternel Est un arrêt dicté par les Destins eux-mêmes;
Approche , il en est temps , monte aux honneurs suprémeâ ,
O du grand Jupiter noble postérité !
Et vois pour applaudir à ta prospérité ,
Sur son axe éternel se balancer le monde ;
Entends la vaste terre , entends la mer profonde ,
L'univers partageant l'allégresse des cieux ,
Saluer l'âge d'or cpie promettent les dieux,
Puissé-je , heureux témoin de toutes ces merveilles ,
Garder, en prolongeant ma carrière et mes veilles ,
Assez d'haleine encor pour chanter tes exploits!
Oui , je vaincrais Orphée et Linus à-la-fois ,
Dût Linus , inspiré par Apollon son père,
Et le chantre de Thrace, en invoquant sa mère,
Par les plus doux accords me disputer le prix :
Pan même, au jugement de ses bergers chéris,
S'il voulait au combat provoquer ton poète, Pan même en Arcadie avoûrait sa défaite. Connais , 6 tendre enfant, ta mère à sou souris; Elle a souffert dix mois pour obtenir un fils ! Enfant , que ton sourire appelle ses tendresses: Ni la table des dieux ni le lit des déesses N'admettent le mortel qui n'a point en naissant Obtenu de sa mère un regard caressant.
C'est ainsi que David voit en esprit , avec la naissance du fils de Dieu, l'équité et la justice, la paix et le bonheur fleurir parmi son peuple , (Psaume >