LXXI
« O Dieu , donnez au roi la droiture de vos jugece mens , et au fils du roi la lumière de votre justice , « afin qu'il juge votre peuple selon les règles de cette «justice, et vos pauvres selon l'équité de ses juge- « mens. Que les montagnes reçoivent la paix pour le « peuple , et les collines, la justice. ïl jugera les pau- « vres d'entre le peuple ; il sauvera les enfans des « pauvres , et humiliera le calomniateur. Et il demeu- « rera autant que le soleil et que la lune, dans toutes « les générations. Il descendra comme la pluie sur « une toison , et comme l'eau qui tombe des gout- « tières sur la terre. La justice paraîtra de son temps , a avec une abondance de paix qui durera autant que la « lune, et il régnera depuis une mer jusqu'à l'autre. »
Cette époque où doivent s'accomplir tant de bénédictions, est encore prédite par les Prophètes. (Isaïe, XI, I-I i.)
« Il sortira un rejeton de la tige de Jessé ; une
« fleur naîtra de sa racine. L'esprit clu Seigneur se « reposera sur lui; l'esprit de sagesse et d'intelligence, « l'esprit de conseil et de force , l'esprit de science et a de piété. Et il sera rempli de l'esprit de la crainte « du Seigneur : il ne jugera point sur le rapport des « yeux , et il ne condamnera point sur un ouï-dire ; « mais il jugera les pauvres dans la justice , et il se « déclarera le juste vengeur des humbles qu'on opprime « sur la terre ; il frappera la terre par la verge de sa « bouche , et il tuera l'impie par le souffle de ses « lèvres. La justice sera la ceinture de ses reins , et la « foi , le baudrier dont il sera toujours ceint. Le a loup habitera avec l'agneau ; le léopard se couchera « auprès du chevreau; le veau, le lion, la brebis, « demeureront ensemble , et un petit enfant les con- « duira tous ; le veau et l'ours iront dans les mêmes cf pâturages ; leurs petits se reposeront les uns avec les. « autres ; et le lion mangera la paille comme le bœuf. « L'enfant qui sera encore à la mamelle se jouera « sur le trou de l'aspic ; et celui qui aura été sevré « portera sa main dans la caverne du basilic. Ils ne « nuiront point , et ils ne tueront point sur toute a ma montagne sainte , parce que la terre est rem» « plie de la connaissance du Seigneur , comme la « mer des eaux dont elle est couverte. En ce jource là, le rejeton de Jessé sera exposé comme un « étendard devant tous les peuples ; les nations vien- « dront lui offrir leurs prières , et son sépulcre sera « glorieux. »
DOCTRINE
Vers l'époque de la naissance du Sauveur, une vok éclatante et mystérieuse proclama en Orient : « L'Orient « est à la veille de son triomphe; les vainqueurs sorti- « ront de la Judée ; un enfant divin nous est donné : « bientôt il paraîtra, il descend du haut des cieux; a il rappellera l'âge d'or ûur la terre ». Ces prédictions se propageaient de toutes parts , et ; comme elles secondaient merveilleusement l'élan poétique, Virgile s'en empara pour les revêtir des plus brillantes couleurs dans son Pollion qui, traduit ensuite en vers grecs , dont la beauté rivalisait avec ceux du poète romain , fut , par les ordres de l'empereur Constantin , lu au milieu du concile de Nicée. C'est , sans contredit , une admirable mesure de la Providence divine, que cette consécration donnée à la voix de tout le genre humain dans les vers immortels de Virgile ; cependant l'incrédulité insurmontable de notre siècle se refusera à lire dans ce poème le sens qu'il renferme , à le regarder comme un impérissable monument de l'esprit prophétique qui remplissait l'univers; elle se complaira plutôt à démontrer, par de doctes argumens , que Virgile n'était point un prophète , que rien , dans son Eglogue , ne doit paraître extraordinaire ; et aucune édition , aucune traduction nouvelle de ce poète ne verra le jour, sans qu'o i n'ait épuisé les ressources de la science et du raisonnement pour obscurcir une vérité évidente et palpable.
Virgile n'était point un prophète ; mais n'a-t-il pu
DE LA RÉCONCILIATION DU MONDE. 12g
faire aucun emprunt à une tradition si positive, si universelle ? *
* Il n'y a rien de plus remarquable que le commentaire de Heyne sur Virgile. ïl cite avec bonne foi une foule d'écrivains anciens et modernes qui ont vu , dans ce poème , quelque chose d'extraordinaire , mais il n'en dit pas moins que rien ne lui semble plus vain et plus futile que cette opinion ( Heyne, sur la ive églogue de Virgile ). Mais de quelle opinion s'agit-il? Tout repose sur un fait. Si l'on avait supposé que Virgile a été directement inspiré , une semblable idée aurait pu assurément provoquer la raillerie ; mais telle n'est point la question. Niera-t-on, qu'à l'époque de la naissance du Sauveur , l'univers était dans l'attente d'un grand événement ? Non , sans doute , cette dénégation est impossible , et le savant commentateur avoue lui-même que jamais les prophéties n'avaient obtenu un aussi grand crédit ; ensuite qu'au nombre de ces prédictions il en était une qui promettait une félicité sans bornes : il ajoute que Virgile a bien^su la mettre à profit. « Unum fuit , dit Heyne , ali- « quot ( sibyllinum oraculum ) quod magnam aîiquam futuram feli- « citatem promitteret. Hoc itaque oraculo et vaticinio seu commento « ingenioso commodè usus est Virgilius. »
En vain Heyne, afin de changer l'état de la question, nous répètet-il les réflexions banales sur le mépris des Romains pour les superstitions judaïques ; car , sans demander ce qu'il entend par superstitions judaïques , nous prenons acte de l'aveu des historiens , qui tous s'accordent à dire qu'à Rome , et dans les plus hautes classes , on connaissait, on approuvait, on adoptait même le système religieux des Juifs. Heyne rapporte, d'ailleurs, que Hérode était l'ami particulier etl'hôte dePollion, que Nicolas de Damas, homme habile auquel Hérode confiait le soin de ses affaires , était dans les bonnes grâces d'Auguste , qu'ainsi ils avaient pu instruire ce prince des croyances de la Judée. On ne saurait penser, d'après cela , que les Romains se trouvassent tout-à-fait étrangers à l'histoire comme à la doctrine des Hébreux ; mais, je le répète , telle n'est point la question. Se croyaiton à l'époque dont il s'agit , à la veille d'un grand événement ? Croyait-on que l'Orient dût remporter une éclatante victoire , que
DOCTRINE
Vainement l'irréligion s'obstine*t-elle à compulser les généalogies des familles romaines , pour y trouver le nom de l'enfant célébré dans l'églogue à Pollion. Admettons-nous qu'elle réussisse dans ses recherches ? Il s'ensuivra que , pour flatter un grand de ses contemporains , Virgile détourna , sur la tête de son fils, nouveau-né, les prophéties de l'Orient; mais cet enfarît ii'a point une existence réelle; en dépit de leurs efforts, les commentateurs n'ont jamais pu en nommer un auquel s'appliquassent les vers du poète, sans en forcer le sens.
Le docteur Lowth (de sacra poesi Hebj^œorum^ ne laisse rien à désirer sur ce point important. Du temps de Virgile aussi existaient de beaux esprits y
des hommes , sortis de la Judée , dussent subjuguer le monde ? Parlait-on de toute part d'une femme illustre , d'un enfant miraculeux qui allait descendre du ciel et ramener l'agß d'or sur la terre ? Oui, et il ne reste aucun moyen de mettre en doute l'authenticité de ces> faits : Tacite et Suétone les attestent. L'univers entier croyait à l'approche d'une heureuse révolution. La promesse d'un conquérant qui devait soumettre le monde à son pouvoir , embellie par l'imagination du poète , échauffait les esprits , les ravissait jusqu'à l'enthousiasme ; dirigés par les oracles du paganisme , les regards se reportaient vers l'Orient , qui devait enfanter le libérateur. Jérusalem renaissait à cette flatteuse perspective, etc., etc.
( Cette note est une allusion presque textuelle à un passage remarquable? inséré , page 348 , tome II , des Soirées de Saint-Pétersbourg ; Paris, 182 1. Le présent ouvrage étant , nous le répétons, le complément naturel de ce beau monument élevé par le comte de Maistre, le lecteur nous saura gré de l'y reporter d'une manière si directe*
( Note du Traducteur. )
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dont les vives saillies furent dirigées contre l'année solennelle, le renouvellement des âges, la chaste Lueine , la mère divine, le mystérieux enfant que chantait le poète ! Les prédictions, néanmoins , se trouvaient Fondées : l'enfant allait descendre du haut des cieux» Divers écrits, particulièrement les remarques que Pope a jointes à sa traduction en vers de la quatrième églogue , montrent que ce poème pourrait vraiment passer pour une traduction d'Isaïe. Une rapide analyse du poème et de la prophétie suffit pour nous mettre à même d'apprécier ce sentiment» *
§ V. — Uâge d'or placé sous le règne d'Auguste*
Les poètes faisaient volontiers allusion au renouvellement des âges , prédit par les livres sibyllins, avec lequel, d'ailleurs, devaient reparaître la justice, la paix et l'abondance; leur flatteur enthousiasme, leurs louanges adroitement prodiguées célébraient tour-àtour, dans divers personnages, l'Etre privilégié, dé* signé par le ciel pour rendre les hommes au bonheur et à la vertu. De là vint l'idée de placer l'âge d'or sous la glorieuse domination d'Auguste.
L'histoire prouve assez, cependant, que le règne d'Auguste n'était rien moins que digne d'une qualification si brillante. Lit-on les passages de Virgile et d'Horace, relatifs,à cette époque, quelle attente d'évè-
* Voyez les Soirées de Saint-Pétersbourg.
DOGTRINE
nemens fameux ! quel e'clat et quelle grandeur ! quelle pureté dans les mœurs !
Incipiunt magni procedere menses.
Ç "Virgile. )
Res iîaîas arniis tuteris, moribus ornes.
( Horace , Epist. ir , i. )
Lit-on , au contraire, Dion, Tacite, Suétone, l'on se demande comment des écrivains ont pu dire d'Auguste qu'il protégeait l'empire par son courage , qu'il l'honorait par sa vertu; l'on se demande comment, dans son vol poétique , Horace a pu s'élever assez haut pour faire l'apothéose d'Auguste, du vivant même de ce prince, pour défier la postérité de produire un second Auguste:
Il vous fut réservé de voir Rome, plus juste, Élever vos autels , jurer au nom d'Auguste, Et , comptant les héros par vous seul effacés , Défier l'avenir et les siècles passés. *
L'auteur de Y Histoire générale du monde et du genre humain observe avec raison que « les beaux « génies , ses contemporains, qui lui prodiguèrent leurs « louanges , s'ils avaient voulu que la postérité leur « ajoutât foi, auraient dû imposer d'abord silence aux «voix qui s'élevaient contre lui.» {Hist. rom., iv9
* Praesenti tibi maturos largimur honores , Jurandasque tuum per nomen ponimus aras , Nil oriturum aliàs , nil ortum taie fatentes.
( Horace. )
DE LA RÉCONCILIATION DU MONDE. i33
Ce héros valeureux se blottit dans le coin le plus profond d'un vaisseau pendant que ses légions mettaient en déroute Sextus Pompée; il se coucha malade taudis qu'Antoine, son collègue, combattait pour lui à Philippes; il vainquit parl'épée d' Agrippa, de même que, dans la suite, il gouverna avec les idées de Mécène. Pendant l'expédition de Muréna, il resta à Rome; mais, ayant eu le désir de jouer quelque temps le rôle du grand César, il alla en Espagne pour soumettre les Cantabres à son obéissance : chaque fois qu'il commanda en personne, il se vit battu. Bientôt les fatigues de la campagne, ou le chagrin, altérèrent sa santé. On ne saurait décrire la haine et l'aversion de ces peuples forcés de se ranger sous l'empire d'Auguste. Les mères étouffaient leurs enfans pour les dérober à l'esclavage-; des familles entières s'empoisonnèrent, ou bien se donnèrent la mort avec leurs épées, ou périrent au milieu des flammes de leurs demeures embrasées. Les nations essayaient tour- à-tour de se soustraire au sceptre d'or du bienfaisant Auguste.
Avouons, néanmoins , que la fortune le seconda d'une manière bien remarquable , puisqu'il se maintint si long-temps sur le trône. On vit concourir alors toutes les circonstances qui peuvent humainement contribuer à l'élévation d'un ambitieux. Quand une nation est tombée dans une profonde corruption ; quand elle est lasse des factions qui l'ont sans cesse ballottée, des horreurs des guerres intestines, de la misère où elles l'ont réduite, l'homme , habile à saisir
i34 DOCTRINE
ce moment opportun , se trouve maître de son sort, Voilà l'histoire de l'avènement d'Auguste à l'empire* Son heureuse apparition, précisément à l'époque oii le peuple romain était disposé à se soumettre même à un tigre, s'il avait entrevu la chance de n'en être pas déchiré; sa modération qu'il savait quelquefois f grâces à des suggestions étrangères, faire adroitement ressortir 7 puis les conseils et les bras de quelques grands hommes, furent le fondement de sa puissance , qu'il employa, du reste, bien plus à s'affermir sur le trône qu'à adoucir, du haut du trône , les malheurs de ses sujets, à améliorer leurs mœurs, à tirer un peuple entier du fond de l'abîme. Aux yeux de l'impartial moraliste, l'âge d'ör d'Auguste n'est que l'âge de fer de l'immoralité. Les hommes, surtout au sortir de longues révolutions, s'attendent naturellement à de grandes choses, à des temps meilleurs, au triomphe de la vertu , des mœurs et des lois; mais ? pour que ce changement s'opère, il faut que les premiers rayons partent d'en haut ; les nobles et salutaires exemples qu'offrent le trône et ceux qui l'entourent 7 peuvent seuls relever les esprits abattus , et leur rendre leur énergie. Mais il n'en fut pas ainsi avec Auguste. Ses exemples n'étaient propres qu'à étouffer les étincelles de vertu encore éparses de loin en loin : aussi la licence des Romains atteignit-elle bientôt le degré de corruption qui dépouille un peuple de sa mâle vigueur.
On louait Auguste, parce qu'il avait promulgué de nombreuses et excellentes dispositions législatives ;
DE LA RÉCONCILIATION DU MONDE. i35
mais il est des lois qui , appréciées d'après les exigences de l'époque où elles paraissent , sont assurément bonnes et excellentes, sans qu'elles attestent pour cela l'existence de l'ordre et des mœurs ; elles font regretter bien plutôt que le besoin s'en soit jamais manifesté.
On louait Auguste d'avoir créé un corps de milice , composé de sept cohortes , logé dans son propre palais, entretenu à ses propres frais, pour protéger îa tranquillité intérieure de la ville.
Mais examine-t-on cette mesure, on trouve qu'elle était impérieusement commandée par la fréquence des vols , des assassinats , des incendies. Il fallait que le monarque pourvût à la sûreté de son propre palais, le citoyen réclamait une garantie pour son repos.
Qu'un peuple est digne de compassion quand tout dépend du redoutable appareil de la police extérieure, parce que l'influence domestique de la vertu demeure inefficace !
Malgré ces mesures, le mal se propagea , la corruption des mœurs fut au comble, au point qu'Auguste lui-même sentit, à la fin de son règne, combien son siècle s'était dégradé sous le joug de passions effrénées, et quelle influence exerçait cette dégradation sur le bien général.
C'est une vérité , proclamée par l'histoire du monde entier, que là où n'habitent point les vertus domestiques, n'existent plus les vertus publiques et sociales.
DOCTRINE
Il est possible que cette considération, que sa propre expérience, aient engagé Auguste à approfondir l'état des choses, à rechercher le mal jusque dans sa racine , c'est-à-dire dans la violation des premiers devoirs de la famille, dans la profanation de la foi conjugale , et surtout dans le mépris où était généralement tombé le mariage.
Il ordonna , en conséquence , une revue solennelle des chevaliers romains , commandant que ceux qui n'étaient point mariés se rangeassent d'un coté; que ceux, au contraire, qui avaient des épouses occupassent l'autre. Voyant alors que plus de la moitié se trouvait dans la première catégorie , il tint ce discours remarquable :
« Quand la guerre et les maladies moissonnent tant de citoyens ? que deviendra Rome, si l'on ne se marie ? La ville ne se compose pas de maisons , de colonnades et de places publiques : ce sont les hommes qui la constituent. Nous ne sommes plus au temps des fables , où ils sortaient de dessous terre. Cette répugnance, d'ailleurs, ne vous rend pas plus chastes; car chacun de vous admet une compagne à sa table , dans son lit. Vous voulez seulement être plus libres dans vos excès. Invoquez- vous , à l'appui de vos refus, l'exemple des vestales? Soit, mais vivez avec la même chasteté, ou soumettez -vous aux châtimens qui les menacent. Dans tous les cas , vous êtes de mauvais citoyens , que l'on suive ou non votre exemple. »
À la même époque fat promulguée la loi Papia
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Poppœa, qui confisquait au profit du trésor public les hérédités collatérales déférées aux célibataires. On fit aussi des dispositions contre l'adultère. Mais que les lois perdent vite la force et la considération , quand les législateurs sont les premiers à les enfreindre !
L'histoire remarque que Papius et Poppasus , qui donnèrent leurs noms à la loi que je rappelle, étaient tous deux célibataires. Les mesures d'Auguste ne se maintinrent pas long-temps; elles ne donnèrent aux mœurs aucune prépondérance sur la corruption de l'époque.
Par une conséquence du mépris auquel se trouvaient livrées les vertus domestiques, le grand lien qui unissait les familles au trône et à la patrie fut rompu : peut-on dès-lors attacher une estime si particulière au siècle d'Auguste ?
Les exemples de ce prince dans son propre palais, la licence effrénée de sa fille Julia, les principes énervans d'Epicure qui se glissaient dans les familles , toutes ces causes agissant simultanément, il en résulta que , dans l'absence des vertus domestiques , le reste des lois n'obtint plus aucun accès, aucune considération; que, le bonheur de la famille s'étant évanoui, il n'exista plus de bonheur général ; que les lois somptuaires, dont le luxe avait démontré l'urgence, demeurèrent sans exécution ; que la justice devint le jouet de l'arbitraire; que la répartition des emplois publics fut influencée par la faveur, par l'avarice , au point qu'Ovide s'écria, d'ailleurs à si juste titre :
DOGTRINE
Aurea nunc verè sunt sœcula :
Plurimus auro venit bonos.
Horace lui-même, qui élevait Auguste si haut, fut obligé de reconnaître combien il était fâcheux qu'on suivît la doctrine de cet Epicure, dont il se nommait îe pourceau , et combien les mœurs des enfans avaient dégénéré de celles de leurs pères :
Mais est-il des vertus que le temps ne dévore ?
Moins innocens que leurs aïeux , Nos pères ont laissé des fils indignes d'eux ;
Et nous, plus coupables encore, Nous serons , en forfaits , vaincus par nos neveux. *
Dans l'ode à la Fortune , il dit :
Hélas! nous rougissons de nos maux, de nos crimes, O siècle malheureux ! que d'autels dévastés ! Nos frères, nos amis ont été nos victimes, Quels dieux et quels devoirs avons-nous respectés ?**
ïî paraît enfin désirer le retour de ce temps où les poètes s'acquéraient une immortelle renommée en célébrant la véritable sagesse. ***
*Damnosa quid non imminuit dies?
JEtas pareutûm , pejor avis , tulit Nos nequiores , mox daturos Progeniem vitiosiorem.
**Ebeu ! cicatricum, et sceleris pudet Fratrumque ! Quid nos dura refugiinus iEtas ? quid intactum nefastï Linquimus? undè manum juventus Metu déorum continuit ? quibus Pepercit aris ?
*** Fuit haec sapientia quondam
Quant à ce qui concerne les arts et les connaissances, le siècle d'Auguste n'ajouta rien aux premiers ; il imprima aux autres une nouvelle direction. Le glaive à la main , on conquit les tableaux des Xeuxis et des Apelles; mais on n'en laissa point de nouveaux. On orna le Capitole des admirables statues des Lysippe et des Phidias ; mais on n'en éleva aucune. Les plus beaux édifices étaient copiés d'après les Grecs. L'éloquence revêtit des formes différentes , embrassa de nouveaux objets. L'orateur se vit contraint de devenir courtisan , et le besoin de louer avec art détruisit l'éloquence patriotique. *
D'où vient cependant que l'on osa placer l'âge d'or sous le règne d'Auguste? Cette erreur découle d'une fausse interprétation de l'oracle de la sibylle, dont les poètes s'emparèrent, dans leur brûlant enthousiasme,
Publica privatis sëcernere , sacra profams , Concubitu prohibere vago, dare jura maritis5 Oppida moliri , leges incidere liguo.
* Tout en applaudissant aux intentions , tout en adoptant les conséquences générales de l'auteur, qu'il me soit permis de dire que la concentration du pouvoir dans la personne d'Auguste fut le salut de l'empire romain ; que si ce prince vainquit par Agrippa et gouverna par Mécène, il eut du moins le mérite d'avoir choisi et maintenu ces grands hommes ; qu'enfin , si les Romains imitèrent les Grecs, Auguste eut la gloire de les diriger dans cette imitation, de leur proposer des modèles , d'encourager leurs efforts. Sous le rapport littéraire, le siècle d'Auguste est fertile en monumens; impartiaux dans nos arrêts , mesurons notre reconnaissance d'après la grandeur des services rendus.
( Note du Traducteur. )
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pour en faire une flatteuse application au règne de ce prince. De là les temples qui lai furent consacrés; de là les sacrifices qu'on lui offrit, comme aux dieux. Pour proclamer le génie et le mérite surnaturels de César-Octave, le sénat romain le salua du nom d'Auguste (sublime, divin).
.§ VI. — Vespasien regardé comme Vohjet des prophéties.
L'oracle de la sibylle, relatif au règne de paix et de justice qui devait fleurir sous les auspices d'un monarque puissant et pacifique , fut d'abord appliqué à César-Octave par les soins d'une adulation intéressée; plus tard, les Romains l'appliquèrent à l'empereur Vespasien , comme l'attestent deux passages remarquables de Suétone et de Tacite. Josephe avait prédit à Vespasien qu'il monterait sur le trône impérial ; l'histoire de Suétone, non moins que son propre récit, en fait foi : tel fut même l'excès de ses louanges, qu'on lui reprocha d'avoir désigné Vespasien comme l'objet des prédictions qui concernaient le Messie.
« On était généralement convaincu que les anciens ce livres des prêtres annonçaient qu'à cette époque « l'Orient deviendrait puissant, et que de la Judée « sortiraient les maîtres du monde. »
* « Pluribus persuasio inerat, dit Tacite , antiquis sacerdotum « litteris contineri : eo ipso tempore fore, ut valesceret Oriens, pro- « fecticjue Judeâ rerum potirentur. »
Ces anciens livres, possédés par les prêtres, auxquels Tacite fait allusion , sont les livres sibyllins, tracés sur la toile, et qui, ainsi que nous l'avons déjà rapporté , étaient conservés à Rome , dans le temple de Jupiter Capitolin, avec un religieux respect. Suétone écrit : « Dans tout l'Orient s'était propagée l'ana tique et constante opinion , que les destins avaient « arrêté qu'à cette époque la Judée donnerait des maîcc très à l'univers. » *
Ces deux historiens voient dans Vespasien et dans Titus l'objet de l'attente universelle, mais ils ajoutent que les Juifs rattachaient de grandes espérances à l'accomplissement de cette prophétie.
§ VIL — ° Prophétie relative à la grandeur de la maison de David,
On peut assigner la même source qu'aux prédictions dont j'ai parlé précédemment, à une prophétie répandue dans Rome avec éclat quelques mois avant la naissance d'Auguste, et que l'on interpréta dans la suite en sa faveur : « La nature enfante le roi des « Romains ».** Cette circonstance se trouve dans Suétone , qui la rapporte d'après un certain Julius Mara-
* ■ Percrebuerat Oriente toto vêtus et eonstans opinio : esse in « fatis , ut eo tempore Judaeâ profecti rerum potirentur. »
( Sueton. , In Vesp. )
** « Regem populi romani naturam parturire. »
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thus, dont le récit ajoute que la terreur du sénat fut si grande, qu'il décréta aussitôt qu'on ne Conserverait la vie à aucun enfant mâle né dans le cours de cette année. Mais ceux dont les épouses se trouvaient enceintes , s'appropriant chacun une si haute prédiction , réussirent à prévenir l'exécution du sénatus-consulte.
L'opinion, propagée parmi les Romains, que des dominateurs sortiraient de la Judée, érigea en maxime politique l'extermination de la maison de David.
Eusèbe emprunte à Hégésippe la nouvelle qu'après la conquête de Jérusalem, Yespasien ordonna de rechercher et de détruire la postérité de David , ordre qui fut le signal d'une dure persécution. Cette circonstance n'est point invraisemblable , puisque les témoi~ gnages de Tacite et de Suétone nous ont appris que les Romains connaissaient la persuasion oii se trouvait le peuple juif, qu'un prince s'élèverait de son sein, qu'il conquerrait l'empire de l'univers. Nous voyons, d'ailleurs , se reproduire quelques années plus tard cette jalouse mesure de la politique romaine.
Sous le règne de l'empereur Trajan , saint Siméon, allié du Sauveur, frère et successeur de l'apôtre saint Jacques sur le siège épiscopal de Jérusalem , périt avec joie, victime de la persécution. Depuis quarantecinq ans, à la tête du premier siège de la chrétienté, il avait, au rapport d'Eusèbe, atteint l'âge si rare de cent vingt années lorsqu'il fut traduit devant le tribunal d'Atticus , alors gouverneur de Syrie , en sa double qualité de rejeton de la tige royale de Davici
DË LA RECONCILIATION DU MONDE. î43
et de chrétien , élevé d'ailleurs à la dignité épiscopale. Le saint vieillard souffrit le martyre durant plusieurs jours, au point que sa force étonna les Romains; et enfin, à l'exemple de son dieu et de son maître, il mourut crucifié. *
Domitien renouvela les recherches commencées par ses prédécesseurs, relatives aux rejetons de la maison de David. En cette qualité, on conduisit devant lui, à Rome, deux descendant de l'apôtre Judas, qui, par leur bisaïeule Marie, sœur de la Yierge mère du Sauveur, probablement aussi par leur bisaïeul Cléophas, frère de saint Joseph, père putatif de J.-C. , se rattachaient à la famille du saint roi. L'empereur leur demandant s'il était vrai qu'ils descendissent de David , ils répondirent affirmativement. Domitien s'infonnant ensuite de leur fortune, ils lui dirent que tout leur avoir consistait en trente-neuf arpens de terre, dont la valeur montait à neuf mille deniers ; que leur produit servait à payer les impôts et à les nourrir* qu'ils les cultivaient de leurs propres bras. En même temps, ils lui montrèrent leurs mains , dont le dur calus annonçait un fatigant travail.
Domitien les interrogea aussi sur le Christ et sur son règne , demandant quelle en était la nature. Ils répondirent qu'il n'était ni terrestre ni mondain , mais céleste et spirituel ; qu'à la fin des siècles il se révélerait, alors qu'il viendrait dans sa majesté pour
* Eusèbe , Hist. eccle. m , 3a ap. J.-C,
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juger les vivans et les morts , et pour traiter chacun suivant ses œuvres. Après les avoir entendus, Domitien ne prononça aucune condamnation, parce que la médiocrité de leur condition prévenait toute idée de crainte ; mais il les renvoya. Depuis , on les promut à la dignité d'évêque, comme confesseurs et alliés de Jésus-Christ.
§ VIII. — Prédictions des livres sibyllins > sur la naissance et les miracles de J.-C.
De même que les livres sibyllins parlent d'un monarque grand et pacifique, dont la naissance rétablira le règne de la paix et de la justice, le dépeignant avec les images qu'employait Isaïe ; de même encore ils décrivent ses actions , ses souffrances , ses persécutions , sa mort et sa résurrection : détails qui s'accordent jusque dans les moindres circonstances avec le récit de l'Evangile.
La sibylle annonce la naissance de l'enfant divin; elle l'appelle l'auteur de toutes choses, le conseiller de Dieu, ordonnant de le reconnaître pour la Divinité. *
* Dans sa lettre à Arius, qui niait la divinité du fils de Dieu^ l'empereur Constantin invoque l'oracle de la sibylle d'Erythrée , voulant démontrer la folie d' Arius par les plus antiques documens de la Grèce et de Rome.
Ainsi s'exprime la sibylle :
Ka--£To , x' Yrprr.pa 0iov ttccvtwv iizmmw. Aùtov aov •yCveiXrxe Oeqv 0sou ulov eovtou
BË LA RECONCILIATION DU MONDË.
À ses vers , comparons ces mots de l'Ecriture : « Ali te commencement était le Verbe, et leYerbe était avec « Dieu, et le Verbe était Dieu. » (Saint Jean, i, i.)
« Jéhova m'a possédée au commencement de ses « voies, avant qii'il créât aucune chose, j'étais dèse lors. » (JProv. vin, 11.)
« J'ai été établie dès l'éternité, et dès le commence cernent , avant que la terre fût créée. Les abîmes et n'étaient point encore, lorsque j'étais déjà conçue: « Les fontaines n'étaient point encore sorties de la « terre i là pesante masse dés montagnes n'était pas ce encore formée; j'étais enfantée avant les collines^ te II n'avait point encore créé la terre , ni les fleuves , « ni affermi le monde sur ses pôles. Lorsqu'il prête parait les cieux, j'étais présente ; lorsqu'il environce nait les abîmes de leurs bornes, et qu'il leur pres- « crivait une loi inviolable ; lorsqu'il affermissait l'air eè au-dessus de la terre, et qu'il dispensait dans leur ce équilibre les eaux des fontaines; lorsqu'il renfér° ce mait la mer dans ses limites, et qu'il imposait une « loi aux eaux, afin qu'elles ne passassent point leurs ce bornes ; lorsqu'il posait les fondemens de la terre ^ te j'étais avec lui, et je réglais toutes choses. J'étais ce chaque jour dans les délices , me jouant sans cesse ce devant lui; me jouant dans le monde i et mes délices « sont d'être avec les enfans des hommes. Ecoutez- « moi donc maintenant, mes enfans : heureux ceux te qui gardent mes voies. ( Prov. , mil > a3-32. ) ce Toutes choses ont été faites par lui , et rieu de ce qui
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« a été fait n'a été fait sans lui. » (Saint Jean, i, 3.)
L'oracle de la sibylle montre le Juste opérant des miracles; elle îe montre comme un être qui peut tout par sa parole, qui guérit chaque maladie; à la voix duquel les morts ressuscitent, les boiteux marchent, les sourds entendent , les aveugles voient 9 les muets parlent. *
Ecoutons le prophète Isaïe :
« Alors les yeux des aveugles verront le jour, et les « oreilles des sourds seront ouvertes; le boiteux bon- « dira comme le cerf, et la langue des muets sera a déliée. » (Is. , xxxv, 5,6.)
La sibylle prédit sa puissance sur les élémens; elle annonce comment, avec cinq pains et deux poissons y il rassasie près de cinq mille hommes, au point que les morceaux superflus remplissent environ douze paniers ; comment , par sa parole , il apaise les vents et la mer orageuse; avec quelle majesté il s'avance dans les voies de la paix. **
* Pavra lôjtù Trp&T-tov , îraerav te voe-ov ôsparaûwv.
Nsapwv ïïz avaerracrri; tara.:,
Kat £«X<i)v <^pGp.ö; sot' «au;, xa» y.wcpoç ockouctei; K.a'1 TUçpXct ßXs^ouai , XaXnaouCT' où XaXtôvTiç. ** Voici ses paroles :
Eiv àp-ol; àaa tccvts , xal tj^ôueaat ^ûtotaiv , Àv^pwv "^tXia^aç iv èor^iù ttsvte jcopsact , Kcd rà TTsptcaeuovxa XaSwv f/.sra jcXaçpjwa navrée, Aw^êxa 7rXyjp<â<?et xocpivou; etç eX^i^a ttgXXcov , Touç âv£f/.ouç ■7rau<j£i te Xo'-j'o), arptoast ôaXaaqws Matvop.£vviv , irofftv s^nvnç Tntmt re irar/i<jxç,.
DE LA RÉCONCILIATION DU MONDE. i/i7
§ IX, — Prédictions des livres sibyllins > sur les souffrances et la mort de J.-C.
La sibylle indique les mauvais traitemens , les injures, les chagrins que le Messie aura à supporter de la part de ses ennemis.
« Digne de compassion , sans honneurs , sans con- « sidération , au comble de la misère , il proposera « l'espérance. » *
« Il tombera ensuite entre les mains des médians « et des incrédules ; leurs mains impures prodiguece ront des soufflets au Seigneur, et leurs bouches im- « pudentes des crachats pleins de fiel. Mais lui , quoi- « que innocent, présentera à leurs coups ses reins sans « défense. » **
Rapprochons de ces paroles les expressions de l'Ecriture :
« Il est sans beauté et sans éclat; nous l'avons vu, « et il n'avait rien qui attirât l'œil , et nous l'avons « méconnu. » (Isaïe, lui, 2.)
« J'ai abandonné mon corps à ceux qui me frap- « paient , mes joues à ceux qui m'arrachaient le poil « de la barbe ; je n'ai point détourné mon visage de
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« ceux qui me couvraient d'injures et de crachats,
« Comme vous avez été Fétonnement de plusieurs « par votre désolation, il paraîtra aussi sans gloire « devant les hommes, et dans une forme méprisable fc aux yeux des enfans des hommes.» LU, i4«)
La sibylle annonce la tranquille résignation du Juste. *
A ce morceau correspond parfaitement la prédiction d'ïsaïe sûr le Messie i
« Il a été offert, parce que lui-même l'a voulu, et « il n'a point ouvert la bouche : il sera mené à la « mort comme une brebis qu'on va égorger; il de- « meurera dans le silence sans ouvrir la bouche, « comme un agneau est muet devant celui qui le « tond. » (Isaïe, lui, 7.)
La sibylle prédit le breuvage amer présenté' au Messie sur îa croix. **
« Et ils m'ont donné du fiel pour nia nourriture; « et dans ma soif, ils m'ont présenté du vinaigre à c< boire. » (Ps. lxviii, 26.)
La sibylle prédit encore qu'au moment de ïa mort du Juste, le voile du temple devait se déchirer, et une
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DE LA RÉCONCILIATION DU MONDE. t%
profonde obscurité se répandre; mais qu'après trois jours le Juste ressusciterait. *
§ X. « — Uidee de la rédemption reproduite chez les poètes.
S'il est vrai ( et ce point me paraît incontestable, avéré) que l'oracle de la sibylle soit une prédiction du règne du Messie , probablement , à mon avis du moins, quelques traits de cette peinture prophétique se trouvent épars dans les œuvres des poètes romains.
Ainsi une ode d'Horace (i, 2) renferme l'idée qu'un dieu seul peut expier les crimes des hommes. D'où le poète a-t-il tiré l'idée grande , sublime , de la rédemption du monde? A qui l'aura it-il empruntée, si ce n'est aux oracles de la sibylle?
Expliquons d'abord ce qui donna lieu au poème.
L'an 73 1 et 32 de la fondation de Rome, régna une maladie si destructive, que la plupart des citoyens qui en furent atteints en périrent victimes; de fréquens incendies réduisirent les plus beaux édifiées en cendres et en ruines ; le Tibre s'éleva au-dessus de ses rives , et inonda la ville entière. A ces désastres terribles se joignirent de sinistres présages et une famine
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DOGTRINE
générale. Le malheur commun plongea Rome dans l'effroi et dans une morne stupeur. Les Romains le regardaient comme une punition infligée par les dieux, irrités du meurtre de César et de l'effusion clu sang de tant de citoyens. On consulta les livres sibyllins pour connaître de quelle manière , par quels sacrifices , on pourrait apaiser la divinité : telle est la circonstance dans laquelle fut composée l'ode d'Horace.
En voici le sommaire : Ces désastreux phénomènes nous annoncent le courroux des dieux contre les crimes du peuple. Qui pourra le réconcilier avec le ciel? Aucun mortel , même le plus juste; pas même les humbles et chastes vestales. Un dieu seul peut donc consommer ce grand œuvre ! Qu'il daigne , touché de notre malheur, descendre de l'Olympe! Mais quelle sera cette bienfaisante divinité ? Apollon qui préside aux augures, Mars, Vénus ou Mercure? Déjà , sous les traits d'Auguste , ce dernier dieu habite parmi nous; c'est à lui seul qu'il est donné d'expier nos crimes , et , dieu lui-même , d'apaiser la divinité. Puisse- t-il aussi prolonger encore son séjour au milieu des Romains.
Laissons parler le poète: *
Pour cet empire , héîas ! au bord du précipice , Quel dieu nous prêtera sa faveur protectrice?
* csor.s suivons la traduction de M. Dam.
( Note du Traducteur. )
DE LA RÉCONCILIATION DU MONDE, ffs
Qu'espérer de vos pleurs, ô filles de Yesta! Sourd à nos vœux tardifs, et lassé de nos crimes,
Quelles sont les victimes Que le maître des dieux parmi nous choisira ?
Accourez à nos vœux , venez, dieu des présages , Blond Phébus , paraissez , le front ceint de nuages] Ou viens toi-même; viens, descends avec ton fils , Souveraine des cœurs , charme de î'empyrée ,
Divine Cythérée, Amène sur tes pas l'Indulgence et les Ris.
Et toi , dieu des combats , dieu de sang et d'alarmes , Qui chéris le tumulte et le fracas des armes, Et du Marse vainqueur le front injurieux, Sur tes fils oubliés qu'opprime leur misère ,
Jette un regard de père, Et sois rassasié de nos coupables jeux.
Sera-ce vous enfin , favorable Mercure , Qui, d'un jeune héros empruntant la figure, De César immolé vengerez le trépas?
Oubliez parmi nous les demeures célestes;
Que nos crimes funestes Sur les ailes des vents ne vous éloignent pas.
Et toi , César , et toi que ia gloire couronne , Aime les noms sacrés que notre cœur te donne ; Sois le prince adoré, le père des Romains, Et ne souffre jamais qu'une armée étrangère
Franchisse la barrière Des états dont le sceptre est remis en tes mains.
Quel que soit le jugement que Ton porte, toujours il restera démontré à mes yeux, que cette idée de l'expiation des crimes des hommes par l'entremise d'un dieu , découlait directement et ne pouvait dériver que des livres sibyllins.
DOCTRINE
§ XI. — Authenticité des livres sibyllins*
Cette frappante concordance des oracles sibyllins avec les paroles des Prophètes et de l'Evangile , paraîtra sans doute étrange à un grand nombre de lecteurs. Il en fut ainsi du temps du savant Lactance. C'est ce qui lui fit dire : Quelques esprits , dont ce rapport force la conviction , allèguent, pour s'y soustraire, que les vers sibyllins ont été controuvés et composés par les soutiens intéressés du christianisme.
Toutefois il est impossible de s'armer d'une semblable objection , quand on a lu Ciceron , Varron et autres anciens auteurs qui parlent de la sibylle d'Erythrée et de différentes prophétesses.
C'est à leurs livres que nous empruntons nos preuves; or, ces écrivains sont morts avant l'Incarnation du Christ. Je ne doute point que les vers sibyllins n'aient passé dans l'antiquité pour des fables, parce que personne ne les comprenait ; car ils prophétisaient d'étonnans miracles , sans en désigner, ni la forme, ni l'époque, ni l'auteur; la sibylle d'Erythrée prédit elle-même qu'on l'accuserait de folie et de mensonge/
« Ils nommeront la sibylle insensée , mensongère ; ce mais, lorsque tout sera arrivé, vous penserez à moi,
5>7i<70uat HtêuXXviv Maivoaevnv ^sucrrsipav : èirxv Si •yévYrrou airavrot, TVivuta p.ou p.vy)'Aïjv îro.iwyèTS , »' oùx Ifî p.' cjShç M<%tvop.£VYiy cpr,ffôt p.e 0£ou pt^cû.no lepocpvjxty.
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a et alors personne ne me nommera insensée , moi , « prophète du Dieu très haut. »
Ces vers demeurèrent donc cachés pendant des siècles; mais, quand la naissance et la passion du Christ eurent mis au grand jour ce qui était enveloppé de mystère , on y attacha de l'importance , de même que les prédictions des Prophètes , lues par le peuple juif durant quinze cents ans et plus, ne furent comprises qu'alors que les paroles et les actions du Christ les eurent vérifiées ; car les Prophètes l'ont prédit , et les hommes n'interprétèrent leurs oracles que quand tout fut accompli. *
Quoique les livres sibyllins renferment un si grand nombre de hautes vérités , il n'est cependant pas nécessaire de considérer les sibylles comme des prophétesses éclairées par l'esprit de Dieu : elles ont pu puiser dans les antiques traditions de l'Orient, ou à la source sacrée d'Israël. Les Romains eux-mêmes savaient que les sibylles arrivaient de pays éloignés , comme le prouvent sans réplique les paroles de Tite- Live , qui s'exprime ainsi à ce sujet : « Antè sybiïlœ «in lia lia m adventum>***
* Lactawce, De isrâ Sapientiâ , liL. iv, cap. xv. ** Tite-Lïvk , i décade, i. 7.
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