INDE
§ I. — Etat actuel de la tradition révélée.
La tradition des patriarches s'est conservée dans les Indes avec moins de pureté et d'éclat que dans la Chine ; le mélange de fictions et d'élémens hétérogènes en troubla la source; toutefois, elle contient encore de précieuses paillettes , accusant ainsi son origine surnaturelle.
DE LA RÉCONCILIATION Dû MONDE. 53
§ II. — Noms des divinités indiennes.
Les Indiens nomment l'Eternel, immuable, élevé audessus de la portée de l'intelligence, Brahme (grand),
Considéré comme créateur, ils l'appellent Brahma (grand); cependant ils ne le regardent encore que comme une émanation de Brahme, l'être primitif. Considéré comme conservateur , ils l'appellent Wischnou, c'est-à-dire, principe actif qui pénètre tout. Considéré comme renouvelant toutes choses 1 en les détruisant , ils l'appellent Si va , Mahadewa, Iswara , Hudra : il a d'autres noms encore, de même que Brahme et Brahma , dont la dénomination varie suivant le rapport sous lequel on les envisage.
§ III. — Doctrine de F Incarnation.
Wischnou, deuxième personne de cette triple divinité, passe pour emprunter la forme des hommes et des animaux. Ce phénomène , ou incarnation du dieu, se nomme awatar. A ce sujet, une Pourana , l'un des livres sacrés de l'Inde, s'exprime ainsi :
« Le Dieu de l'univers revêt diverses formes pour « çonserver les brahmines ( prêtres de Brahma ), les « génies, les hommes vertueux, les Védas % la loi et « toutes les institutions importantes ; mais , quoique ,
* Les Védas sont les livres regardés comme divins, et que l'on dit émanés de l'esprit de Wischnou.
54 DOCTRINE
« semblable à l'air, il passe à travers (lifférens êtres ; « lui-même demeure immuable , parce que son être « n'est point soumis au changement. »
Lors du déluge universel dont les livres indiens font mention, ce dieu prit îa forme d'un poisson. C'est à lui que s'adresse Satyavrata : « Tu es le premier « objet de notre adoration, 6 toi, souverain maître, « que recherche notre piété ! Tes descentes si variées « sur la terre donnent l'existence à une foule d'êtres ; « pourtant je brûle de savoir pourquoi tu empruntes « ces apparences ? Ne permets pas , 6 lumière éter- « nelle, que je m'approche inutilement des pieds de « ta divinité, toi dont la bonté infinie s'étend à tout ! »
Suivant la doctrine de l'Inde , ce dieu apparaît sous des formes diverses.
On ne se trompera point sur le résultat de l'humaine extravagance , qui défigura la vérité transmise par la miséricorde divine , et la noya dans les fables les plus bizarres.
§ IV. — Comparaison de VFisclinou avec Jésus- Christ.
C'est particulièrement comme principe conservateur, que Wischnou venait se mêler aux hommes ; ainsi il naquit un jour dans îa partie septentrionale de l'Inde , sous îe nom de Rrischna ou Kichou, et passa sa jeunesse au milieu de bergers et de bergères, parmi lesquelles il en choisit neuf, ayant coutume de former des danses avec elles ou de jouer de la flute*
Il était encore enfant, lorsque , aussi bien que l'Héraclès ou l'Hercule des Grecs copié d'après lui , il tua l'horrible serpent Kalyva. Les Indiens le représentent , tantôt quand son ennemi semble le blesser au talon , tantôt , au contraire , quand Wisclinou lui écrase la tête avec son pied.
Qui ne se rappelle , à ce sujet , la promesse divine , faite déjà dans le paradis , après la chute de l'homme, lorsque Dieu dit au serpent ( image du démon ) : « Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous « les animaux et toutes les bêtes de la terre ; tu rani- « peras sur le ventre et tu mangeras la terre durant « tous les jours de ta vie. Je mettrai inimitié entre « toi et la femme , entre sa race et la tienne ; elle te ce brisera la tête , et tu tâcheras de la mordre au talon. » ( Genèse 9 ni, \L\ , i5. ) Cette sentence renferme implicitement la promesse qu'une vierge sans tache enfantera un fils , qui sera le fils de Dieu , et n'apparaîtra que pour renverser l'œuvre du démon.
Quand Kichou (c'est-à-dire Wisclinou , transformé en homme dans une awatar, mais élevé par un couple autre que ses parens), quand Kichou se fut éloigné de sa demeure, il envoya à ses père et mère adoptifs un ambassadeur nommé Oudhou , chargé de les consoler en leur promettant qu'ils ne tarderaient pas à le revoir, et de les engager à être avec lui dans un yng continuel (c'est-à-dire, une union mentale avec la divinité). A l'arrivée d'Oudhou, Nandha et Yasodha (tel était leur nom), se répandant,
DOCTRINE
après les premières questions, en longs discours sur le passé et en blâme sur Dewari et Vesudeva, véritables parens de Wischnou , parce que celui-ci avait été élevé par leurs propres soins , Oudhou les ealma en leur rappelant que quiconque penserait jour et nuit à Ricliou serait transporté au-dessus du troisième monde , et que quiconque se souviendrait de lui à l'heure de sa mort, serait immanquablement trois fois heureux.
Oudhou ajoute : « Nous autres, hommes bornés-, ressemblons à l'enfant qui tourne en rond jusqu'à ce qu'il soit pris d'un vertige, et qui pense alors voir le ciel et la terre tourner avec lui , oubliant que ce mouvement n'existe que dans sa tête. De même, ô Nandaî nous nous laissons surprendre par nos préjugés. Le vertige de l'orgueil nous saisit, nous méconnaissons le Créateur! Maintenant, Yasodha, ne songe plus à Kichou comme à ton- enfant adoptif, mais comme à un être qui tient heu d'un père, d'un époux, de parens , d'un frère , de tous les objets enfin auxquels l'homme attache de l'affection et du prix. Tout se réunit à lui comme au point central, et sans lui il n'existe rien. »
Réunissant à présent ces circonstances, réfléchissant que Wischnou , divinité qui avait des rapports avec les hommes , prenait , lors de ses diverses descentes sur la terre, tantôt la forme humaine, tantôt celle des animaux; qu'elle voulut un iour emprunter îiQtrè organisation, et vécut plusieurs années sous le
nom de Krisch na ou Kichou; que Richou se trouve représenté , soit entouré d'un serpent qui le blesse au talon, soit saisissant ce serpent à la main , et lui écrasant la tête avec son pied; enfin qu'il enseignait aux hommes la loi divine : j'ignore comment on se refuserait encore à -voir dans ces circonstances la tradition de la promesse a que la postérité de la femme « briserait la tête du serpent, et que celui-ci tâcherait « de la mordre par le talon î »
Ajoute-t-on à cela que cette divinité, venue se mêler au genre humain , était un enfant lorsqu'elle vit le jour; que cet enfant fut élevé par des parens adoptifs; qu'en songeant à lui (en ayant la foi), et par le mérite de sa séparation, les hommes atteignent le bonheur , ne nous trouvons-nous point conduits à penser que ces -croyances sont simplement une obscure indication du fils de Dieu, qui descendit sur la terre, qui reçut des hommes la naissance et l'éducation, et annonça, comme la volonté divine, qu'ils seraient heureux par lui ? Qui méconnaîtrait l'identité de ces circonstances ?
§ V. — Division du temps.
Dans l'Inde, comme chez la plupart des peuples, existe l'idée d'un âge d'or, c'est-à-dire la croyance que les hommes , déchus de leur condition primitive , recouvreront féclat de leur dignité originelle.
Cette idée découle d'une source sacrée ; elle n'est
58 DOCTRINE
autre que l'attente du règne du Messie , décrit par Isaïe et par divers prophètes de la nation juive , avec de si vives couleurs. La suite éclaircira ma proposition.
Les bramines divisent la durée du monde en quatre âges , d'une prodigieuse étendue , qu'ils appellent yugs. Le satya-yug , ou âge de vérité ( condition primitive de l'homme , paradis , suivant l'expression chrétienne ) , dura trois millions deux cent miile ans. Vient ensuite le treta-yug , ou âge des trois ; il est ainsi nommé , parce qu'alors se pervertit le tiers du genre humain : il dura deux millions quatre cent mille ans. Le dwapar-yng dura un million six cent mille ans. Le quatrième , notre âge actuel , s'appelle kaliyug, c'est-à-dire, le moindre des quatre; il durera, disent-ils , quatre cent mille ans. Ces quatre âges forment une masse totale qu'ils nomment kalpa. Le kaliyug expiré, tout se renouvellera comme à l'époque du satya-yug, c'est-à-dire qu'il renaîtra un âge de vérité et de justice.
Cette même idée, exprimée avec tout l'éclat de la poésie , se reproduit dans la quatrième églogue de Virgile :
« Magnus ab integro sœclorum nascitur ordo : « Jam redit et virgo , redeuat Saturnia régna , « Jam nova progenies cœlo demittitur alto. •»
En mettant à part les millions d'années auxquels
ont conduit d'extravagans calculs astronomiques , le lecteur conviendra que cette division du temps, quant
aux divers états où s'est trouvé le genre humain, se rapproche beaucoup de la vérité.
§ VI. — Introduction de F Évangile.
La doctrine du christianisme pénétra dans les Indes au seizième siècle. Leur principal apôtre fut saint François-Xavier, jésuite qui prêcha aux Indes , au Japon, à la Chine, et qui mourut en i 55^ , au milieu de ses pieux travaux.
Des religieux, appartenant à des ordres différens, les dominicains parexemp!e,y prêchèrent aussi la nouvelle doctrine. Les missionnaires chrétiens y trouvèrent établi un grand nombre d'idées analogues aux nôtres, entre autres celle de l'incarnation , qu'ils pouvaient assurément prendre pour texte de leurs discours , sur lesquelles ensuite il ne s'agissait plus que de construire pour élever l'édifice de la doctrine chrétienne; mais souvent ces idées leur parurent tellement bizarres , qu'ils crurent devoir les renverser.
Les missionnaires chrétiens qui vinrent aux Indes, dit Schelling , pensèrent apprendre aux indigènes quelque chose d'inconnu, en enseignant que Dieu, le Christ , s'est fait homme. Ceux-ci n'en furent point étonnés; ils ne combattirent point l'incarnation de Dieu dans la personne du Christ, et trouvèrent seulement étrange que les chrétiens ne mentionnassent qu'une fois un événement si fréquemment répété parmi eux.
DOGTRINE
Les missionnaires chrétiens auraient pu, comme le fit saint Paul à Athènes, prendre de là occasion d'annoncer aux Indiens le dieu qui apparut aux hommes quand le temps fut accompli.
Quoi qu'il en soit, une vérité irrécusable, dont la preuve est de la plus haute importance pour notre but , c'est que l'idée d'un dieu qui habite la terre et qui se révèle aux hommes se trouvait naturalisée dans l'Inde. D'où ses habitans Favaient-ils acquise? D'où , sinon des premiers auteurs de leur race ?
Seulement cette idée ne subsista point toujours également pure et brillante; elle s'obscurcit dans le cours des siècles.