ACTE IV
MADELEINE
Monsieur... j'ai failli attendre!
Eh bien! soit... Mon noble parent ne vous a dit que la vérité, suivant sa coutume. Seulement, il aurait pu ajouter, car il a vu souvent cette enfant chez moi, qu'el.e était vraiment digne de l'intérêt extraordinaire qu'elle m'avait inspiré, (l* petite Bertha s'ëreiiie
peu à peu et ëcoute. )
LE COMTE
Ça, c'est exact! Une petite fille charmante... un peu pâle... de grands yeux noirs... un petit front tragique... l'air distingué et intelligent... très-gentille, ça!
MAURICE
Enfin, j'avais pris mon rôle paternel très au sérieux. Une vieille gouvernante que j'ai "me secondait dans ma tâche, qui du reste m'était fort douce. L'intelligence ardente de cette enfant me charmait et m'effrayait presque; son caractère était une énigme attachante... Je ne sais quel mélange de fierté farouche et de tendresse voilée... inexplicable à cet âge!... Elle semblait comprendre ce que je faisais pour elle... et cependant jamais un mot de remercîment... Seulement, quand elle se retirait pour reprendre ses jeux après quelque leçon que je lui avais donnée, elle attachait sur moi un regard si profond, si sérieux... que j'en demeurais tout attendri .. pauvre enfant!
d'estival.
Tâchez de profiter, Rosette!
ERLOFF.
J'aime ces détails simples!
SHEFFIED.
Bibliques!
MAURICE, se lève.
' Messieurs !
Ne faites pas attention, Maurice... Ces messieurs sont dans les vignes de Sicile!... Continuez! (Maurice se rassiej.)
MAURICE
Je passai ainsi près de cette chère créature deux années auxquelles je ne puis comparer aucune espèce de bonheur dans ma pensée... pas môme celui qui attend l'un de vous, messieurs, . dans un instant!
LES HOMMES, protestant.
Oh!...
MADELEINE
Silence donc! '
MAURICE, hésitant.
Mademoiselle, je vous serais vraiment obligé de me dispenser...
MADELEINE, areo tendresse. '
Je vous en prie...
MAURICE la regarde.
Soitl (La petite Bertha, debout près du fauteuil, écoute arec une attention croissante.) Il y a dix-huit mois, la santé de Marguerite s'altéra : elle ne souffrait pas, disait-elle... cependant elle s'affaiblissait, et ses yeux grandissaient tous les jours... EnGn, on me conseilla... je la conduisis à Aix-la-Chapelle... Là, nous trouvâmes un jeune médecin de talent qui la prit tout de suite en affection... On ne pouvait la voir sans l'aimer, cette enfant! ... Le voyage l'avait fatiguée : à peine arrivée, elle fut prise d'une fièvre terrible... jour et nuit à son chevet, j'avais de cruelles pensées... Cependant le médecin me rassurait... il espérait une crise salutaire vers le dixième jour... et, en effet, quand ce jour arriva, elle était si bien qu'elle put se lever, elle se sentait ressuscitée, disait-elle... Le soir, le médecin, m'aida à la porter sur le balcon de Ihôtel... Je n'oublierai jamais cette soirée... il n'y en eut jamais de plus douce, de plus riante... De ce balcon, je vois encore tout cela... on apercevait des coteaux, des vignes où le soleil jetait sos derniers rayons... des jeunes gens chantaient au loin... elle les écoutait, et murmurait même... je me souviens, les airs qu'ils chantaient... Moi, j'écoutais aussi... Après tant d'heures désespérées, cette scène si paisible me plongeait dans une langueur divine... je tenais sa main... je pleurais sans penser... j'étais au ciel!... Tout à coup le jeune médecin qui était à mes côtés tressaillit et posa doucement sa main sur mon épaule! je le regardai; il était livide... je regardai Marguerite... elle sou-
ACTK IV. G-,
riait, les lèvres entr'ouvertos et l'œil fixe... La pauvre petite élait morte... j'avais perdu son dernier soupir dans la dernière chanson I ( L» pttlte B<rtba l'spproiho «t Tient baiser U main .le Maurice.) Quoi ?
qu'est-ce que...? Ah! bonne petite àmel embrasse-moi!
BERTH.V.
Ah! je veux bien! ( Eiie lui saute au cou. )
ROSETTE, se levaui'.
Bertha! petite sotte! veu\-lu finir! tu vas friper le col de monsieur ! Pardon, monsieur!... C'est bon! je vais t'emmener coucher!... Tu permets, n'est-ce pas, Madeleine?... car je dors debout, moi!
MADELEINE
A ton aise... Bertha, viens m'embrasser, mon enfant! (eiio terre
l'enfant sur «on cœur arec passion, et dit à demi-Toix :) Marguerite! ROSETTE, emmenant Bertha.
Adieu! messieurs!,.. Envoie un baiser, petite imbécile! (eu.
»ort. )