‹ RedgauntletChapitre 100 sur 152 · CHAPITRE XVII. 3il · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. 3il

armés d'épées, de pistolets et de carabines. IMais deux autres étaient équipés de manière à pouvoir être montés par des femmes, — l'un ayant une selle à dossier latéral, et l'autre étant muni d'un coussin derrière la selle.

Le cœur de Darsie battit plus fort; il comprit aisément que l'un de ces deux chevaux lui était destiné, et il conçut l'espoir que l'autre serait pour la belle IMante- Verte , que, conformément à l'usage établi, il avait adoptée pour la reine de ses affections, bien que les occasions qu'il avait eues de se trouver en communication avec elle n'excédassent pas la longueur d'un souper silencieux en une occasion, et une seconde fois le temps d'exécuter une contredanse. Ce mode de passion subite n'était pas, toutefois, chose nouvelle pour Darsie Latimer, dont Cupidon ne triomphait habituellement qu'à la manière d'un conquérant mahratte, qui parcourt une province avec la rapidité de l'éclair, mais à qui il est impossible d'en conserver long-temps la possession. Ce nouvel amour était pourtant un peu plus sérieux que les blessures qui jusqu'alors lui avaient à peine entamé l'épiderme du cœur, et dont Fairford avait coutume de se moquer. La demoiselle avait montré pour lui un sincère intérêt; et l'air de mystère dont cet intérêt était enveloppé donnait à sa belle protectrice, aux yeux de son imagination inflammable, le caractère d'un génie bienveillant et tutélaire autant que celui d'une jolie femme.

Dans les précédentes occasions , le roman de ses attachements éphémères avait été tout entier le fruit de sa propre imagination, et ce roman avait fini dès que l'héroïne avait été vue de plus près. Cette fois il était basé sur des circonstances positives qui auraient pu frapper une âme moins impressionnable et une imagination moins prompte à s'enflammer que celles de Darsie Latimer, jeune, inexpérimenté et enthousiaste comme il l'était.

Il épiait donc avec anxiété l'arrivée de celle à qui était destiné le palefroi portant une selle de femme. Avant qu'aucune parût pour l'occuper, il lui fallut lui-même prendre place sur le coussinet placé en croupe de Cristal Nixon, au milieudes grimaces de sa vieille connaissance Jan, qui l'aidait à monter à cheval, et des rires non contraints de sa Cicely, pour qui ce fut l'occasion de montrer un double rang de dents qui auraient pu rivaliser avec l'ivoire.

Latimer était à un âge où l'on ne supporte pas indilîéremment d'être un objet de moquerie générale , même pour des paysans et des laitières; et il aurait de grand cœur sanglé dosa houssine les épaules de Jan. C'était un soulagement auquel il n'y avait cependant pas à penser pour le moment ; et Cristal Nixon le tira immédiatement de cette situation désagréable, en donnant ordre à la calvacade de se mettre en marche. Lui-même formait le centre de la troupe , deux cavaliers marchant en avant et deux autres en arrière ; il semblait à Darsie qu'ils avaient

342 REDGANTLET.

constamment l'œil fixé sur lui pour prévenir toute tentative d'évasion. De temps à autre, quand le chemin se déployait en ligne directe ou que l'avantage d'une montée le lui permettait, il pouvait voir qu'une autre troupe de trois ou quatre cavaliers les suivait à la distance d'un quart de mille environ, et parmi ces cavaliers il reconnut Redgantlet à sa taille élevée et aux piaffements de son beau cheval noir. Il ne douta pas que la Mante-Verte ne fût avec eux , bien qu'il ne lui fût pas possible de la distinguer des autres.

Ils marchèrent ainsi depuis six heures du matin jusqu'à près de dix heures, sans que Darsie échangeât un mot avec qui que ce fût ; car la seule idée d'entrer en conversation avec Cristal Nixon, contre qui il semblait éprouver une aversion instinctive, lui répugnait, et l'humeur sombre et taciturne du domestique n'était pas propre à encourager ses avances, eût-il songea lui en faire.

Enfin la troupe fit halte pour se rafraîchir; mais comme jusque là ils avaient évité tous les villages et les lieux habités qu'ils eussent pu rencontrer sur leur route, l'endroit où ils s'arrêtèrent était une de ces vastes granges à la boUandaise qui se trouvent quelquefois dans les champs à une certaine distance des fermes auxquelles elles appartiennent. Quelques préparatifs avaient néanmoins été faits pour leur réception dans cet endroit désert. A un bout de la grange, des râteliers étaient garnis de foin pour les chevaux, et on retira d'entre des bottes de paille où on les avait cachés des paniers contenant d'abondantes provisions. Cristal Nixon prit les meilleures et les mit à part, puis les hommes de l'escorte se jetèrent sur le reste, qu'il abandonna à leur discrétion. Au bout de quelques minutes, la troupe formant l'arrière-garde arriva à son tour et mit pied à terre; Redgantlet lui-môme entra dans la grange, accompagné de la belle à la JMante Verte. Il la présenta à Darsie.

— Il est temps, lui dit-il, que Lilias et vous, Darsie, vous vous connaissiez mieux. Je vous ai promis ma confiance, et le moment est venu de vous la donner. î\Iais nous allons déjeuner d'abord ^ puis quand nous serons remontés à cheval, je vous dirai ce qu'il est nécessaire que vous sachiez. Darsie, embrassez, Lilias.

L'ordre était subit et surprit Latimer, dont la confusion fut accrue par l'aisance parfaite avec la(|uelle Lilias lui pré.scnla à la fois la joue et la main. Ce fut elle (jui lui prit la sienne , et elle lui dit eu la lui pressant cordialement : — Combien je me réjouis, mon cher Darsie, de ce que notre oncle nous ait enfin i)ermis de faire connaissance I

La tète tournait à Darsie ; et il fut peut-èlre heureux que Redgantlet lui dit de s'asseoir, car co fut pour lui un moyen de cacher sa confusion. 11 y a une vieille chanson qui dit :

« Quand la dame csl Irop facile , l'a iKniiiuc a loujouis l'air si>( ; »

Page 1