‹ RedgauntletChapitre 101 sur 152 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

par une raison analogue, la physionomie stupéfaite de Darsie Latimer à la franchise inattendue de cette réception aurait pu fournir le sujet d'une adiuirable vignette propre à servir d'illustration à ce disticjue. — Mon cher Darsie ! et puis cette pression de la main et des lèvres si facilement accordée , si chaleureuse môme I — Tout cela était très gracieux, sans doute , — et aurait dû être reçu avec beaucoup de gratitude; mais constitué comme l'était le caractère de notre ami, rien ne pouvait être plus antipathique à sa manière de sentir. Si un ermite lui avait proposé de boire ensemble un pot de bière, l'idée que son imagination aurait pu s'être formée de la sainteté vénérable de l'anachorète ne se serait pas plus complètement dissipée à cette offre, que les qualités divines de la 3Jante-Yerte ne s'évanouirent à la cordialité malavisée de la pauvre Lilias. Contrarié de Tempressement qu'elle lui avait montré, et humilié de s'être encore une fois trompé lui-môme, Darsie eut peine à s'empô-r cher de fredonner un autre passage de la chanson que nous avons déjà citée :

« Et quand le fruit tombe tout seul de l'arbre, Moi pour mon goût je le trouve trop mùr. »

Et pourtant c'était dommage ; — c'était une très jolie jeune fille — sous, ce rapport l'imagination de Darsie l'avait à peine avantagée, — et le léger désordre de sa belle chevelure brune , dont les boucles naturelles s'échappaient de son chapeau , joint à l'animation dont l'exercice avait coloré ses joues , la rendait encore plus séduisante que de coutume. I\edganllet adoucissait la sévérité de son regard quand il le tournait vers elle, et quand il lui adressait la parole c'était d'une voix moins rude que son ton habituel. Il n'y avait pas jusqu'aux traits refrognés de Cristal jVixon qui ne se relâchassent quand il se trouvait près d'elle, et si jamais sa physionomie misanthropique exprimait quelque sympathie pour lo reste de l'humanité , c'était en ces moments-là.

— Se peut-il , se disait Latimer, qu'avec cet extérieur angéliquecene soit après tout qu'une simple mortelle I — Comment de tels dehors de modestie ont-ils pu s'accorder avec des manières si familières , alors (lu'elle aurait dû montrer le plus de réserve ? Comment concilier sa conduite avec la grâce et l'aisance qui respirent en elle?

Les pensées confuses dont l'imagination de Darsie était occupée donnaient à sa physionomie queltiue chose d'égaré 5 et son peu d'attention pour la nourriture placée devant lui , jointe à son silence et à sa distraction , porta Lilias à s'enquérir d'un ton alTectueux s'il éprouvait quelque retour de l'indisposition dont il avait soulFert si récomment, (^etto question fit lever les yeux à JM. Redgantlet, lequel semblait aussi absorbé dans ses réfiexions, et il parut partager la sollicitude de l.ilias. Latimer leur répondit à l'un et à l'autre qu'il se trouvait parfaitement bien. — Tant mieux, repartit Redgantlet; car ce que nous avous à faire ne

U REDGANTLET.

comporte pas le délai d'une indisposition . — Nous n'avons pas, comme dit Hotspur, le temps d'être malades.

Lilias, de son côté, pressait Latimer de faire honneur à ce dont elle couvrait son assiette, et elle ne cessait de lui montrer une politesse prévenante et afTeclueuse lout-à-fait en harmonie avec le chaleureux intérêt qu'elle lui avait témoigné tout-à-l'heure quand Redgantlet les avait présentés l'un à l'autre. Mais cette politesse avait un caractère si naturel , si innocent et si pur, qu'il eût été impossible môme au fat le plus prévenu en sa faveur d'y voir un calcul de coquetterie , non plus que le désir de s'assurer d'un trésor aussi précieux que son affection. Darsie, qui n'avait que la part raisonnable de bonne opinion de'soi-môme commune à la plupart des jeunes gens dont la vingt-unième année approche, ne savait comment expliquer la conduite de celle qu'on lui présentait comme sa cousine.

Parfois il était tenté de croire que, même durant les courts intervalles où ils s'étaient vus, ses mérites avaient fait une telle impression sur une jeune personne élevée probablement dans l'ignorance du monde et de ses formes , qu'elle ne pouvait cacher ce qu'elle éprouvait. D'autres fois il se disait que peut-être elle obéissait aux ordres de son tuteur, qui , sachant que lui , Darsie , avait droit à une fortune considérable, avait pu employer ce moyen hardi pour assurer à sa pupille un mariage avantageux.

Ni l'une ni l'autre de ces suppositions n'était pourtant applicable au caractère des deux parties. Les manières de Lilias , quoiques douces et naturelles , révélaient dans leur aisance et leur versatilité une grande connaissance des habitudes du monde , et le peu de paroles qu'elle prononça durant le déjeuner étaient empreintes d'une finesse de jugement et d'un bon sens qui ne pouvaient guère appartenir à une personne capable de jouer si ouvertement le sot rôle d'une demoiselle éprise. Quanta Redgantlet, avec son air majestueux, le sinistre froncement de ses sourcils, et son regard à la fois impérieux et menaçant, il paraissait impossible à Darsie de le soupçonner d'une machination ayant pour objet l'intérêt personnel ;~'i\ se serait aussi facilement représenté Cassius volant le mouchoir ou la bourse de César , au lieu d'enfoncer son poignard dans le sein du dictateur.

Comme il restait ainsi plongé dans ses suppositions, et hors d'état de manger , de boire, ou de répondre aux prévenances de Lilias , elle cessa bientôt de lui parler, et resta silencieuse comme lui.

H y avait près d'une heure qu'ils étaient descendus à leur place de halte , quand Redgantlet, élevant la voix , dit à son domestique: Voyez dehors. Cristal Nixon. Si nous n'avons pas de nouvelles de Fairladies, il faut continuer notre route.

Cristal sortit un instant. Il rentra presque aussitôt, et d'une voix non moins dure que ses traits il dit à son maître: Voici venir Gilbert Greg-

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son, son cheval aussi blanc d'écume que s'il avait porté Satan en personne.

Redgantlet poussa loin de lui son assiette , et couiiit à la porte de la grange ; le courrier entrait au même instant. C'était un jockey de bonne mine coiffé d'un bonnet de chasseur en velours noir, et la taille étroitement serrée d'un large ceinturon auquel était assujetti son sac à dépêches. La boue dont il était couvert de la tète aux éperons montrait qu'il avait fait une traite forcée. Il remit une lettre à ÎM. Redgantlet en s'inclinant, puis il se retira au fond de la grange , où les gens de l'escorte étaient assis ou étendus sur la paille , afin de prendre un peu de repos.

Redgantlet ouvrit précipitamment la lettre , et la lut d'un air inquiet et soucieux. Sur une seconde lecture son mécontentement parut s'accroître, son front s'obscurcit, et le signe fatal particuliei- à sa famille s'y marqua distinctement. Darsie ne l'avait pas encore vu offrir aussi exactement la ressemblance que la tradition lui assignait.

Redgantlet tenait d'une main la lettre ouverte ; la frappant de l'autre index , il dit à Cristal Nixon , d'une voix concentrée et d'un ton mécontent : — Contremandél il faut encore une fois nous porter au nord. — Au nord, quand toutes nos espérances sont dans le sudi — une seconde marche de Derby, où nous tournâmes le dos à la gloire pour aller chercher notre ruine I

Cristal Nixon prit la lettre et la lut jusqu'au bout, puis il la rendit à son maître en ajoutant froidement : C'est l'influence de la coiffe qui domine.

— IMais elle ne dominera pas plus long-temps, dit Redganllel ; elle s'évanouira à mesure que la nôtre s'élèvera sur l'horizon. En attendant, je vais aller en avant, — et vous. Cristal, vous conduirez la troupe à l'endroit désigné dans la lettre. Vous pouvez maintenant permettre aux jeunes gens de communiquer librement ensemble ; ayez seulement soin de surveiller le jeune homme d'assez près pour qu'il ne puisse s'évader, sil était assez stupide pour le tenter, mais sans les approcher de manière à gôner la liberté de leur conversation.

— Je me soucie fort peu de leur conversation , dit Nixon d'un ton bourru.

— Vous entendezmes ordres, Lilias, reprit le laird en se tournant vers la jeune dame. Vous avez ma permission et mon autorité pour dire des aff'aires de notre famille ce que vous en connaissez. A notre prochaine rencontre je compléterai les explications ', et je me Halte de ramener un Redgantlet de plus au sein de notre antique famille. Qu'on donne un cheval à Latimer, comme il se nomme; il faut qu'il conserve son déguisement pendant quelque temps. — ÎMon cheval — mon cheval !

Deux minutes après on l'entendit s'éloigner de la grange au galop, suivi de deux de ses hommes bien armés.

346 REDGANTLET.

Sur ces entrefaites, les ordres de Cristal Nixon mettaient en mouvement le reste de la troupe; mais le laird était depuis long-temps hors de vue quand on fut prêt à re{)rcndrc le voyage. Lorsqu'enfin onfut sur le point de partir, on amena à Darsie un cheval muni d'une selle de femme, et il fut délivré de la nécessité de reprendre sa place sur le coussinet en croupe de l'odieux i^ixon. 11 fut cependant obligé de garder son déguisement de femme et de repjcnuieson masque. 3îais nonobstant pelte précaution désagréable, et quoiqu'il eût remarqué qu'on lui donnait le cheval le plus lourd et le plus lent de la troupe, outre qu'il se voyait, comme par surcroît de prévoyance, attentivement épié de chaque côlé, faire route de compagnie avec la jolie Lilias était un avantage qui balançait tous ces inconvénients.

11 est vrai que cetlc société, après laquelle, le matin encore, il eût aspiré comme après un rayon du ciel, excitait en lui, maintenant qu'elle |ui était ainsi inopinément accordée, moins de ravissement qu'il ne s'y serait attendu.

C'était en vain que pour profiter d'une situation si favorable à la disposition romanesque de son esprit, il cherchait à faire renaître en quelque sorte ce rêve délicieux de passion tendre et ardente; il n'éprouvait (ju'une telle confusion d'idées en voyant quelle différence existait entre l'être de son imagination et celle avec laquelle il se trouvait maintenant en contact, qu'il lui semblait que ce changement était l'effet de la pitlgie. Ce qui le surprenait le plus, c'était que cette flamme soudaine §e fût si rapidement éteinte , quoique les charmes personnels de son héroïne lui parussent même au-dessus de ce qu'il s'était figuré, — et que ses manières, sauf qu'il les jugeait trop prévenantes pour lui, fussent empreintes d'autant de giàce et de bienséance qu'il avait jamais pu lui en attribuer dans ses rêves les plus fantastiques. Ce serait le juger trop sévèrement que d'attribuer uniquement cet ingrat dédain d'une conquête trop facile à l'idée qu'il s'était attiré ses alfections plus aisément qu'il ne l'avait pensé , ou de supposer que les lueurs de cette passion éphémère se jouaient autour de son cœur comme les reflets changeants d'un rayon de soleil dhiver sur un prisme de glace, qu'ils peuvent faire briller un pioment , mais qu'ils ne sauraient fondre. Ni l'une ni l'autre de ces suppositions ne serait exacte, quoique cette légèreté de caractère put 3Ussi être pour quelque chose dans ce changement.

La vérité, peut-être, est que le plaisir de l'amant, pareil à celui du phasseur, est dans la chasse môme ; et que la beauté la plus éclatante perd à demi son mérite, comme la plus belle fleur son parfum, quand la ^Vd\n qui les cherche peut les atteindre trop aisément. Il faut dçs incertitudes, — des dangers, — des diflicuUés; et si, comme dit le pnëte, une ardente aU'eetion n'a jamais un cours tranquille, c'est peutêtre que sans quehjues obstacles à surmonter ce qu'on nomme le romanesque de l'amour, avec son caractère et son coloris poétiques , ne

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