CHAPITRE XVIII
jour ( vous aviez alors trois ans et moi deux ) que nous étions à jouer ensemble dans un verger clos attenant à la résidence où s'était fixée notre mère, quoique part dans le Devonshire, mon oncle escalada soudainement le mur avec plusieurs hommes, et je fus enlevée et portée à un bateau qui les attendait. Ma mère, cependant, était accourue à votre secours; et comme elle vous avait saisi et qu'elle vous tenait étroitement serré dans ses bras, mon oncle, comme il me Va dit depuis, n'aurait pu se rendre maître de votre personne qu'en se portant à des actes de violence contre la veuve de son frère. C'est de quoi il était incapable^ et comme les cris de ma mère commençaient à attirer du monde , il se retira , après vous avoir lancé à vous et à elle un de ces terribles regards qu'on dit être un legs fatal de sir Alberic notre ancêtre à toute notre famille.
— J'ai quelque souvenir de la scène que vous mentionnez , dit Darsie-, et je crois que c'est mon oncle lui-même ( puisqu'il est mon oncle ) (]ui a rappelé cette circonstance à mon souvenir dans une occasion récente. Je puis maintenant m'expliquer l'isolement où vivait ma pauvre mère , — et ses larmes fréquentes , et ses tressaillements nerveux à la moindre alarme , et la profonde mélancolie qui ne la quittait pas. Pauvre mère ! quelle vie fut la sienne , et quelles durent être ses sensations quand elle en vit approcher le terme I
— Ce fut alors , continua Lilias , qu'elle prit toutes les précautions que put lui suggérer son imagination pour tenir jusqu'à notre existence cachée à celui qu'elle redoutait , — il y a plus , pour vous cacher à vous-même ce que vous étiez -, car elle craignait , du moins c'est une crainte que dit-on elle manifesta souvent, que le sang ardent des Iledgantlets ne vous poussât à unir votre sort à celui de votre oncle, que l'on savait persister toujours dans ses intrigues politiques, dont la plupart des autres jacobites s'étaient retirés comme d'une cause désespérée. Il pouvait se faire aussi qu'il obtînt son pardon de même que beaucoup d'autres, car le gouvernement se montrait d'année en année moins rigoureux pour les débris du parti jacobite ; et alors il pourrait réclamer la garde de votre personne comme tuteur légal. L'un et l'autre événements étaient à ses yeux la route directe de votre perte.
— Je suis étonné qu'elle n'ait pas réclamé pour moi la protection de la chancellerie, observa Darsie , ou qu'elle ne m'ait pas confié aux soins de quelque ami puissant.
— Elle vivait en as.sez mauvaise intelligence avec ses parents , à cause de son mariage avec sir Henri, et elle se fiait davantage aux mesures qu'elle avait prises pour vous mettre à l'abri des tentatives de votre cncle, qu'à quelque protection que la loi eût pu fournir contre elles. Peut-être jugeait-elle mal; mais assurément sa manière de voir était bien naturelle , pour une femme ([ue tant d'infortunes et tant d'alarmes avaient rendue irritable. Samuel Griffiths,
354 REDGANTLET.
banquier respectable, et mi digne ecclésiastique mort depuis, furent les seules pc^rsonnes auxquelles elle contia l'exécution de sa dernière volonté-, et nipn oncle croit qu'elle leur fit jurer à tous les deux de garder un profond secret sur votre naissance et vos droits, jusqu'à l'époque de votre majorité ; et jusque là de vous élever de la manière la plus retirée possible , et la plus propre à vous soustraire aux recherches de mon oncle.
— Et je ne doute pas , dit Darsie , que grâce au changement de noni et de demeure on n'eût parfaitement réussi , sans l'accident — je iiq sais si je dois l'appeler heureux ou malheureux — qui me conduisit à lirokenburn , et me mit en contact avec M. Redgantlet. Je vois aussi pourquoi j'étais mis en garde contre l'Angleterre, car en Angleterre...
— En Angleterre seulement , si j'jii bien compris, votre oncle eût pu faire valoir ses prétentions à la tutelle de votre personne, dans le cas où la clémence du gouvernement, ou bien un changement politique, l'aurait rétabli dans l'exercice ordinaire des droits civils. En Ecosse, où vous n'avez pas de propriétés , j'ai entendu dire que son autorité aurait pu être coiitesté.e , et que l'on aurait pu prendre des mesures pour vous niettre sous ,1a protection des luis. Mais, je vous en prie, ne regardez pas comme malheureux le hasard qui vous a amené à Brokenburn 5 — j'ai la confiance que les conséquences doivent finir par être heureuses; et ne lui devons-nous pas déjà d'avoir été rapprochés l'un de l'autre ?
A ces mots elle lendit la main à son frère , qui la saisit et la pressa avec une clial^eur atfectueuse bien différente de la manière dont il avait reçu le matin une pareille marque d'amitié. Il y eut un moment de silence, durant lequel leur cœur à tous les deux débordait de ces sentiments d'affection naturelle auxquels les circonstances les avaient jusque là rendus étrangers.
Enfin Darsie rompit le silence. — Ma chère Lilias, dit-il , je suis honteux de vous avoir laissé parler si long-temps de choses qui me regardent seul , tandis que j'ignore encore et votre histoire et votre situation présente.
— La première n'est pas des plus intéi'essantes , répondit Lilias , non plus ciue la dernière n'est des plus sûres ni des plus agréables. î\Iais maintenan^t, mon frère, j'aurai l'inestimable soutien de votre appui et de vot]-e afiection ; et si seuleinent j'étais sûre que nous pourrons surmonter la crise redoutable (}ui se prépare, j'aurais peu d'appréhensions pour l'avenir.
— Dites-moi cjucllc est votre situation présente, et comptez sur mes plus glands efforts pour voti'C défense et pour la mienne. Pour (lueile raison mon oncle veut-il me garder prisonnier? — Si c'est uniquement par ()pi)osition à la volonté de ma mère , il y a long-temps que ma mère n'est plus; et je ne vois pas pounpioi il chercherait, au prix de tant d'entbarras et de risques, à contrarier la libre volonté de quelqu'un à