‹ RedgauntletChapitre 11 sur 152 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

J espère que mon absence sera très courte , et je regarde comme possible de ramener Darsie avec moi. »

Le papier s'échappa des mains du vieillard quand il apprit ainsi à n'en plus douter le malheur qu'il appréhendait. Sa première idée fut de demander une chaise de poste et de se mettre à la poursuite du fugitif; mais il réfléchit que dans les très rares occasions où Alan s'était montré indocile patriœ j)otestati, sa facilité et sa douceur naturelles de caractère semblaient s'être changées en obstination , et que maintenant qu'arrivé à l'àge de majorité et agrégé à la docte faculté il était en droit de diriger lui-môme ses actions, il y avait fort à douter que môme dans le cas où il rejoindrait son fils il put le déterminer à revenir sur ses pas. Courant un tel risque de ne pas réussir, il pensa que le plus sage était de renoncer à son dessein , d'autant plus que lors môme qu'il réussirait dans une telle poursuite, elle ne pourrait que donner à toute l'alTaire un éclat ridicule, qui préjudicierait inévitablement à la réputation naissante de son fils.

Ce ne fut pas , toutefois , sans s'abandonner à d'amères réflexions que Saunders Fairford, ramassant le fatal billet, se laissa tomber dans le fauteuil de son fils, et accompagna une seconde lecture de réflexions décousues. — Ramener Darsie? la chose n'est guère douteuse ; — passez un mauvais shilling, il vous reviendra toujours. Tout le mal que je souhaite à Darsie, c'est qu'on l'ait emmené là où cet écervelé d'Alan ne puisse le retrouver. Ca été une mauvaise heure que celle où son ombre a obscurci le seuil de ma porte; car depuis ce moment-là Alan a perdu le caractère qu'il tenait de sa mère et que tous les jeunes gens montraient autrefois, pour adopter les sottes bizarreries de cet autre fou. — Pourvu d'argent ? — il faut donc , mon bon ami, que vous en ayez plus que je ne savais , car je crois vous avoir toujours tenu passablement serré , et cela pour votre bien. — Aurait-il reçu d'autres honoraires? ou croit-il que cinq guinées n'ont ni commencement ni fin ? — Des armes! qu'a-t-il besoin d'armes, non plus que quiconque n'est pas soldat de son état, à moins que ce ne soit un voleur de grand chemin? J'en ai parbleu eu assez, des armes , quoique je les aie portées pour le roi George et le gouvernement. Mais ceci est une passe encore pire que l'affaire de Falkirk I — Dieu nous soit en aide ! nous sommes de pauvres et inconséquentes créatures ! Penser que ce garçon aura fait un aussi beau début, pour lever le pied de cette façon-là et courir après un écervelé de bon-à-rien , comme un limier sur une fausse piste I — Mon Dieu ! mon Dieu î c'est une triste chose de voir une vache vicieuse renverser le seau d'un coup de pied quand il est plein de lait. — Mais, après tout, c'est un mauvais oiseau que celui qui salit son nid. Je dois dissimuler le scandale autant que je pourrai. — Hé bien, qu'y a-t-il, James?

^y^i P.EDGAl^TI.TET.

-^ Vn niessage de mylord président, monsieur, repondFt James Wilkinson ; il espère que monsieur Alan n'est pas sérieusement indis])Osé.

— Du lord president? Le Seigneur nous protègel — Je donnerai une réponse dans l'instant; fjiites asseoir le donjcstique, et olÎFez-ilui un coup à boire, James, — Voyons un .peu , continua-t-U en :prenant une feuille de papier à tranche dorée, -coninient -nous -tourneroiis nos réponses.

Sa :plume n'avait pas touché le .papier que James rentra.

— Qu'y a-t-il encore, James?

— Le domestique de lord 'Bladderskate vient savoir des nouvelles de monsieur Alan., attendu qu'il a quitté l'audience...

— Oui, oui, oui, interrompit amèrement Saunders^ il a fait -une échappée de lunatique, comme le propre neveu de Sa Seigneurie.

— Est-ce ça que je dois dire, monsieur? dit James, qui,, en sa qualité de vieux soldat, était littéral en tout ce qui touchait au -service.

— Diable! non, noni — Faites asseoir le domestique et -faites-^lui goûter notre aie. Je vais répondre .par écrit à Sa Seigneurie.

Le papier doré fut repris une seconde fois, et ^une seconde fois James rouvrit la porte.

— Lord *** envoie son domestique s'informer de monsieur Alan.

— Au diable leur civilité 1 exclama le .pauvre Saunders. Faites-le aussi s'asseoir et boire avec les autres. — Je vais écrire à Sa Seigneurie.

— Les domestiques attendront tant qu'il vous .plaira;, .monsieur, .pourvu que je leur tienne le gobelet .plein. — lEncore la sonnette! je crois qu'elle va être bientôt hors de service , s'ils y vont de ce train-là.

Il fut ouvrir de nouveau, et revint informer J>L Fairford que le doyen dé la faculté était en bas-, s'enquérant de M. Alan. — "Faut-il aussi. que .je le fasse boire ?.demanda James.

— Devenez-vous idiot , James ? Faites. entrer monsieur le doyen.au .parloir.

•En descendant l'escalier lentement- et marcher marche, le procureur emlxirrassé eut le temps de se dire que s'il estipossible de broder une belle.glose sur une histoire véritable, lu vérité ira toujours mieux «u but que-tout ce que l'esprit le .plus inventif y .pourra -substituer. Jl dit donc à son docte visiteur que bien que son fils eut été incommodé par la chaleur de la salle d'audience, et par le travail ainiuel il lui avait fallu se livrer jour et nuit pour se mettre en état de. plaider la-cause, il était cependant heureusement-assez remis pour s'être senti en état de partir sur-le-champ pour- une atfttire qui l'appelait hors d'Edimbourg, et où il y allait de vie et de aiort.

Il-faul,en efCet, que cc^oit «ne aiïaire sérieuse, pour x^uc mon jeune ami soit parti en ce moment , dit le bon doyen. Je voudrais qu'il fût

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resté pouf tdfrnitief sa plaidoirie , et mettre à bas le vieux t'dUgh. Sàris compliment , monsieur Faiiford , c'est un aUssi beau début tJUe j'eh aie jamais vu. Je serais fâché que votre fils ne fût pâè iG\ pour la répliqué. Rien de tel que de battre le fer quand il est chaud.

M. Saunders Fairford fît une afflère grimace en acquiesçant à une opinion qu'il partageait pleinement: mais il pensa queleplusprudeht était dé répondre « que l'affaire qui avait absoldnient nécessité là pi-êsence d'AIau hors d'Edimbourg était relative à un jeune hotnrtie d'Une grande fortune , ami particulier d'Alan , et qui ne faisait jamais àUdUne démârfcllé essentielle dans ses affaires sans consulter son avocat. »

— Bien , bien , monsieur Fairford , Vous savez le mieui te qiii coii- Yîent : s'il s'agit de mort ou de mariage , un testaftient ou un dohtrat doit avoir le pas sur toute autre affaire. Je suis heuretix que M. xÙan soit assez bien remis pour être en état de voyager, et je votis souhaite le bonjour.

Ayant ainsi pris position avec le dCf^ett de la faculté, i1t. Fairfbrd se hâta d'écrire une courte réponse aux iiiforUiations que faisaient prendre les trois juges , et leur expliqua l'absence d'Alan de la même fifianîére. Ces billets convenablement scellés et adressés , M. Fairford le's remit à James en lui disant de congédier les trois laquais , lesquels, pendant ce temps , avaient consommé un galort de petite bière , loUt en discutant des points de jurisprudence, et se donnant les Uns aux. autres lë titré de leur maître v

Le mouvement matériel que tout cela exigea , ainsi que l'intérêt que tant de personnes de haute distinction légale paraissaient avoir pris a s(yn fils, soulagèrent grandement l'oppression de Saunders Faîrford, qui continua de parler mystérieusement de l'affaire très importante qui empêchait son fils de se montrer au palais pendant le peu de temps que devait encore durer la session. Il s'efforçait d'appliquer le même baume à sen propre cœur -, mais en ceci il réussissait nitoins bien , Car sa conscience lui disait que quelque service que pût rendre Alan aux affaires de Darsie Ijatrmer , jamais ce résultat n'équivaudrait pour son fils au tort probable que l'abandon qu'il faisait de la causé du fraUvré Peter Peebles allait causer à sa réputation.

Pendant ce temps , bien que le broufllard qui enveloppait la cause (ou le» cause») de cet infortuné plaideur se fût niômentàrtémeht dîssipé

' Les juges écossais sont disUngués par le (ilre de lord dont (m fait précéder les autres litres qu'ifs peuvent avoir; comme les femmes de ces dignitaires de la magislratBre n'ont aucnne parrt aux lionnetrrs de leurs épotit, elles ne portent que le nom de famtkfe de reux-r». KHcs n'orrt pas toujours été satisfaites de retle espAz-e de foi sallqcre', qui n'est certainement pas sans (fiielque inconséffoenee ; mais lerrrs ptétentroiis an titre furent, dit-on, repoussées il y a long-temps par .lacques V, \e roi qui fonda le collège de jiisUcc. — J'ai fait les rustauds {caries) lords, dit-il, mais qui diable a fait ks faîtattdes {carHnes) ladiei?{W. S.)

176 KEDGANTLET.

devant l'éloquence d'Alan , comme une épaisse vapeur devant une artillerie tonnante , néanmoins ce brouillard sembla redescendre de nouveau sur l'ensemble du procès , épais et palpable comme les ténèbres d'É^^ypte , au seul son de la voix de maître Tougb , qui répliqua , le second jour du départ d'Alan , au plaidoyer du jeune avocat. Ayant de bons poumons , l'haleine longue, une ténacité imperturbable, et prenant une prise de tabac entre chacune de ses phrases, qui autrement paraissaient interminables, — le vétéran du barreau , reprenant un à un dans son long parlage chacun des points si lumineusement traités par Fairford , replaça tranquillement et imperceptiblement sur le terrain de la cause tous les décombres dont l'autre l'avait déblayé , et réussit è rétablir le voile d'une obscurité impénétrable qui depuis tant d'années enveloppait l'alTaire Peebles contre Plainstanes ; finalement la cause resta de nouveau en suspens , par un renvoi à un expert en comptes de commerce, dont le rapport devait précéder la décision des juges. Un résultat si différent de celui auquel le public s'attendait d'après la plaidoirie d'Alan donna lieu à diverses conjectures.

Le client lui-même prétendit quececi résultait entièrement, d'abord de son absence durant les plaidoiries du premier jour, ayant été, disait-il, entraîné et retenu au café John , au moyen d'eau-de-vie , d'usquebaugh et autres liqueurs fortes, per ambages , par les arlilices de Peter Brudgeit , employé à cet effet comme instiument des machinations secrètes de Saunders Fairford , son agent ou soi-disant tel 5 secondement, de la fuite et désertion volontaire du jeune Fairford, l'avocat^ à raison desquels faits il actionna le père et le fils, et porta contre eux une plainte en malversation d'office. L'issue apparente et très probable de cette affaire semblait donc menacer le triste M. Saunders Fairford d'un nouveau sujet de tracas et de mortifications: situation d'aubrnt plus tourmentante, que sa conscience lui disait que la cause avait réellement été abandonnée , et qu'un rappel très sommaire des arguments déjà développés, en s'en référant aux autorités et témoignages nécessaires , aurait suffi pour dissiper , en quelque sorte par son souffle seul , les toiles d'araignée dont M. Tough avait de nouveau enveloppé les faits. C'était, se disait-il, comme un jugement par contumace, et la cause était perdue faute de débat contradictoire.

Cependant près d'une semaine se passa sans que J>L Fairford reçût des nouvelles directes de son fils. Il sut , à la vérité, par une lettre de M. Crosbie, que le jeune avocat était arrivé sans accident à Dumfries, mais qu'il avait quitté la ville pour quelques recherches ultérieures sur lesquelles il ne s'était pas expliqué. Ainsi laissé en suspens et à ses réflexions mortifiantes, privé en outre de la société auquel il était habitué dans son intérieur , le vieillard commença à souffrir de corps aussi bien que d'esprit. Il avait i)ris la résolution de partir en personne pour le comté de Dumfries, quand, après s'être montré bourru, grondeur et acariâtre

CHAPTRE II.

à un degré inhabituel et presque intolérable, pour ses clercs et ses domestiques , ràcreté de ses humeurs se fixa en un accès de goutte , maladie qui, comme on le sait, dompte les esprits les plus récalcitrants, et sous l'empire de laquelle il nous faut le laisser quant à présent , au moment où la continuation de cette histoire prend , avec le chapitre suivant , une forme quelque peu différente et de la narration directe et de la correspondance épistolaire , quoique participant du caractère de l'une et de l'autre.

1^8 REDGANTLET.

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