‹ RedgauntletChapitre 13 sur 152 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

qui viendra m'appaeher à la situation aussi triste qu'alarmante où je suis maintenant, de même que vous avez été en plus d'une occasion mon guide et mon conseiller, je surmonterai rabattement auquel je succomberais sans cela. Ainsi donc, comme j'ai, Dieu le sait, tout le temps d'écrire , je tâcherai d'épancher mes pensées avec autant de plénitude et de liberté d'esprit qu'autrefois, bien qu'il soit probable que je n'y pourrai mettre ni l'enjouement ni l'heureuse légèreté du temps jadis.

Lors même que ces papiers tomberaient en d'autres mains que les vôtres, je ne regretterais pas d"y avoir ainsi déposé ce que j'éprouve; ear, faisant une large part aux sottises qu'entraînent la jeunesse et l'inexpérience, je ne crains pas que ma narration contienne beaucoup de choses dont j'aie à rougir. J'espère même que la franchise et la simplicité avec lesquelles je vais rapiwrter des circonstances aussi singulières que fâcheuses, pourra prévenir en ma faveur même un étranger, et qu'au milieu de la multitude d'incidents, frivoles en apparence, que je vais détailler, on pourra trouver un fil propre à conduire à ma délivrance.

Reste certainement une autre chance : — c'est que mon journal , ainsi que je puis le nommer, n'arrive ni aux mains de Tami de cœur à qui je l'adresse , ni à celles d'un étranger indifférent , mais qu'il devienne la proie de ceux par qui en ce moment je suis traité en prisonnier. Hé bien, soiti — ils n'y apprendront guère que ce qu'ils savent déjà : que, comme homme et comme Anglais, je suis révolté jusqu'au fond de l'âme de la manière dont j'ai été traité; que je suis résolu à tenter tous les moyens possibles de recouvrer ma liberté -, que la captivité n'a pas abattu mon courage , et que bien qu'ils puissent sans doute compléter par un meurtre leur œuvre d'oppression , je n'en veux pas moins léguer ma cause à la justice de mon pays. Ainsi donc , sans m'effraycr de la probabilité que mes papiers me soient arrachés pour les soumettre à l'inspection d'un homme, en particulier, qui s'est déjà sans motif montré mon ennemi, et qui pourra être encore plus irrité contre moi de ce que j'aurai consigné par écrit l'histoire des persécutions que j'ai subies, je vais reprendre la narration de ce qui m'est arrivé depuis la dernière lettre que j'ai écrite à mon cher Alan Fairford, lettre datée, si je ne me trompe, du 5 du mois d'août courant.

Le soir qui précéda la date de cette lettre, j'avais assisté, poussé par une vaine fantaisie, à une réunion dansante qui avait lieu au village de Brokenburn , à six milles environ de Dumfries ; nomljre de personnes doivent m'y avoii* vu, si le fait semblait assez important pour demander une investigation. Je dansai, je jouai du violon et je pris part à la fête' jusqiic vers les minuit que mon doniesti(iue, Samuel Owen, m'amena mon cheval , et que je retournai à une petite auberge appelée Shepherd's Bo h, tenue par mistress Gregson, et dont j'avais fait ma résidence occasionnelle depuis une quinzaine. J'employai la première [jartic de la

180 REDGANTLET.

matinée suivante à vous écrire , mon cher Alan , la lettre que je viens de mentionner, et qiic vous devez, je pense, avoir reçue. Pourquoi n'ai-je pas suivi les avis que vous m'aviez si souvent donnés? pourquoi suis-je resté près d'un danger dont une voix bienveillante m'avait averti? Ces questions sont maintenant inutiles. J'étais aveuglé par une fatalité, et je restai là, comme un papillon voltigeant autour d'une bougie jusqu'à ce qu'il s'y soit brûlé les ailes.

La plus grande partie du jour s'était écoulée, et le temps me pesait lourdement. Je devrais peut-être rougir en songeant au reproche que m'a souvent fait l'ami à qui cette lettre est adressée , à savoir, la facilité avec laquelle, en des moments d'indolence, je me laisse diriger dans mes mouvements par la première personne que le hasard met près de moi , au lieu de prendre la peine de penser et de me décider par moimême. J'avais employé depuis quelque temps, comme une espèce de guide et de commissionnaire, un petit garçon nommé Benjamin, fils d'une veuve Cotherd , qui demeure près de Shepherd's Bush , et je me souviens, presque en dépit de moi, qu'en diverses occasions je lui avais laissé prendre sur mes mouvements plus d'influence que n'en comportait la différence de nos âges et de nos conditions. Ce jour-là il s'évertua à me persuader que la distraction la plus agréable possible était d'aller voir retirer le poisson des filets du Sohvay au reflux de la marée ^ et il me pressa tellement d'y aller le soir même, que quand je reporte ma pensée sur l'ensemble des circonstances, je ne puis m'empôcher de croire qu'il avait pour agir ainsi quelque motif spécial. J'ai mentionné ces particularités , afin que si cette lettre tombe en des mains amies on fasse chercher après l'enfant et qu'on le soumette à un interrogatoire.

Son éloquence ne pouvant réussir à me persuader que je prendrais plaisir à voir les efforts infructueux du poisson laissé dans les filets par la marée descendante, il me suggéra adroitement que M. Geddes et sa sœur, respectable famille quaker l)ien connue dans le voisinage et avec laquelle j'avais contracté des habitudes d'intimité , pourraient bien s'offenser si je ne leur faisais pas une prompte visite. Tous deux, me dit-il, s'étaient particulièrement informés des raisons qui, la veille, m'avaient fait (juitter leur maison assez brusquement. Je me décidai donc à me rendre à Mont-Shaaron pour y faire mes excuses, et je permis à l'enfant de m'accompagner et d'attendre mon retour, afin de pouvoir pêcher en revenant à Shepherd's Bush, amusement pour lequel, m'assura-t-il , e trouverais la soirée des plus favorables. Je mentionne celte circonstance minutieuse, parce que je soupçonne fortement (lue cet enfant pressentait de «luellc manière la soirée devait se terminer pour moi, et qu'il nourrissait le désir égoïste , quoique puéril, de s'assurer, comme une part dans mes dépouilles, la possession d'une ligne (ju'il avait souvent admirée. Il se peut (jue je sois injuste envers

Page 1