‹ RedgauntletChapitre 144 sur 152 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

la plus éloignée , et lui ayant dit que malheureusement il était particulièrement exposé à être interrompu par le vieux fou dont l'entrée l'avait effrayée, il disposa sur le dos de deux chaises la robe qui avait servi au déguisement de Dar^ie Latimer, et qui était restée dans la chambre, et en forma ainsi une sorte d'écran derrière lequel il se tint à l'abri avec la belle à la mante verte; éprouvant en ce moment que le danger où il se trouvait était presque compensé par la nouvelle qu'il venait d'apprendre , et qui lui permettait de se livrer sans crainte à des sentiments que son dévouement à l'amitié lui avait fait étoulTcr à leur naissance.

La situation relative de conseilleur et de conseillé, de protecteur et de protégé, convient si bien à la condition respective de l'homme et de la femme, que souvent il ne faut alors que bien peu de temps pour que l'inimitié fasse de grands progrès ; car de telles circonstances obligeant le cavalier à s"armer de confiance et la dame à mettre de coté une trop grande réserve , les barrières qui s'opposent habituellement à de franches et libres relations sont ainsi renversées d'un seul coup.

Dans cette situation, se mettant autant qu'il leur était possible à l'abri des yeux observateurs, parlant à demi voix, et assis dans un coin où ils se trouvaient tellement rapprochés que leur visage se touchait presque, LiliasRedganllet raconta à Fairford l'histoire de sa famille, et notamment celle de son oncle; elle lui lit connaître les vues (jue celui-ci avait sur son frère, et l'inquiétude poignante où elle était en ce moment môme qu'il ne réussît à entraîner Barsie dans quelque complot désespéré , fatal à sa fortune et peut-être à sa vie.

La prompte intelligence d'Alan Fairford rattacha sur-le-champ ce qu'il venait d'apprendre aux circonstances dont il avait été témoin à Fairladies. Sa première pensée fut de tenter immédiatement de s'évader à tout risque, et d'aller requérir une assistance assez puissante pour écraser dès le berceau une conspiration d'un caractère si audacieux. Il ne pensa pas que ce fût chose diflicile ; car bien que la porte lut gardée à l'extérieur, la fenêtre, qui n'était pas élevée de plus de dix pieds audessus du sol, était ouverte pour une évasion, le pré sur lequel elle avait vue n'était pas enclos, et il y croissait une profusion de genêts. 11 trouverait donc , pensa-t-il, peu de dilïiculté à reconquérir sa liberté, ainsi qu'à échapper à tous les yeux après qu'il l'aurait recouvrée.

Mais Lilias se récria contre ce plan. Son oncle, dit-elle, ét;iit un homme qui dans ses moments d'enthousiasme ne connaissait ni remortis ni crainte. Il était capable de punir Darsie du mal dont il pourrait soupçonner Fairford. — C'était son oncle, d'ailleurs; elle n'avait jamais reçu de lui que des marques d'alTection , et elle repousserait toute démarche, même en faveur de .son frère, qui pourrait mettre endanger la vie d'un aussi proche parent. Fairford lui-même se rappela le père Bonaventure, et ne douta pas que ce ne fût un des fils de l'ancien cliev.ilierde Saint- George ; et cédant à un sentiment sur leipiel il est dillicile de jeter un

m REDGANTLKT.

hlàmo sévère , quoiqu'il fût en opposilion avec son devoir de citoyen et de sujet, son cœui- se révolta à la pensée de se faire l'agent par lequel le dernier rejeton d'une si Ionique lignée de princes écossais serait définitivement extirpé du sol britannique. Il eut alors l'idée d'obtenir, s'il était possible, une audience du prince proscrit, et de lui faire connaître combien il avait peu à espérer de sa tentative , situation que très probablement l'ardeur de ses partisans pouvait lui avoir cachée. Mais ce projet fut abandonné aussitôt que formé. Il ne douta pas, en y songeant davantage, que les lumières qu'il pourrait apporter au Prétendant sur l'état du pays ne vinssent trop tard pour être utiles à un homme qu'on avait toujours représenté comme ayant sa bonne part de l'opiniâtreté héréditaire qui avait coûté si cher à ses ancêtres, et qui, au moment où il avait tiré l'épée, avait dû jeter le fourreau loin de lui.

Lilias lui suggéra un avis qui semblait plus que tout autre convenable à la circonstance : c'était que tout en se soumettant aux nécessités de leur situation, ils épiassent soigneusement l'instant où Darsie aurait quelque peu de liberté , et de tâcher de se mettre en communication avec lui ; auquel cas ils pourraient fuir tous les trois ensemble et sans mettre personne en danger.

La délibération des deux jeunes gens en était là , et Fairford se laissait aller au plaisir d'entendre la douce voix de Lilias Redgantlet, à laquelle unléger accent étranger prêtait un charme de plus, quand il fut brusquement tiré de son extase par la lourdeur d'une main qui descendit de tout son poids sur son épaule, en môme temps que la voix discordante de Peter Peebles (lequel avait fini par échapper au bon quaker) criait à l'oreille de son avocat vagabond : Ah ! ah ! mon garçon I je crois que vous êtes pris. — Ainsi vous êtes devenu avocat consultant, à ce que je vois , — et vous vous tenez dans les coins avec des clients en coifTe et en écharpe? Mais attendez un petit moment, mon agneau, et vous verrez comme je vous arrangerai quand ma pétition et ma plainte viendront en discussion avec ou sans répliques I

Alan Fairford n'éprouva de sa vie plus de difficulté à surmonter une première émotion qu'il n'en eut cette fois à s'empêcher de casser la tête fêlée du vieux fou qui était venu interrompre un pareil moment. Ma\s la prolixité verbeuse de Peter lui donna le temps, heureusement peutêtre pour les deux parties, de réfléchir à l'extrême irrégularité d'une pareille manière d'agir. La colère lui ferma cependant la bouche, tandis que Peter poursuivait :

— Hé bien , mon brave garçon , je vois que vous avez honte de vousmême, et ce n'est pas bien étonnant. Il faut laisser là cette fille; — ses pareilles sont une compagnie trop légère pour vous. J'ai entendu dire à l'honnête M. Pest que la robe noire agrée mal avec le cotillon. Revenez chez votre pauvre père ; j'aurai soin de vous tout le long du chemin et je vous tiendrai compagnie, et du diable si nous disons un mol d'autre

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