CHAPITRE XXIII
plir. Vous passez sous le service du roi régnant sans qu'il vous faille changer d'allégeance, — changement que cependant des hommes honorables trouvent plus facile que je ne l'aurais supposé, ajouta-t-il en portant les yeux autour de lui ; mais quelques uns portent les insignes de leur loyalisme sur la manche , et d'autres dans le cœur. — A partir d'aujourd'hui vous allez être maître absolu de tous les biens dont la forfaiture n'a pu priver votre père , — de tout ce qui lui a appartenu , sauf sa bonne épée , cependant ( portant la main à l'arme qu'il avait au côté ), qui jamais ne combattra pour la maison de Hanovre ; et comme je n'aurai plus désormais à la tirer, je vais l'ensevelir à quarante brasses au sein de l'Océan. Que le Ciel vous protège, jeune homme! si j'ai agi durement avec vous, pardonnez-le-moi. J'avais concentré tous mes désirs sur un point , — non dans un but d'égoïsme , Dieu le sait; et je suis justement puni, par cette conclusion finale de mes efforts, d'avoir été trop peu scrupuleux dans le choix des moyens par lesquels j'en ai poursuivi la réalisation. — Adieu , ma nièce , et que Dieu vous bénisse aussi !
— Non, monsieur, dit Lilias en lui prenant vivement la main. Jusqu'ici vous m'avez protégée. — A'ous êtes maintenant dans la douleur; laissez-moi vous accompagner dans l'exil pour vous en adoucir la rigueur.
— Merci , mon enfant ; merci de voire affection que je n'ai pas méritée. Je ne puis ni ne dois accepter votre offre généreuse. Je vais habiter la maison d'un autre, — si je la quitte avant de quitter ce monde, ce sera seulement pour la maison de Dieu. Lilias, et vous, Arthur, encore une fois adieu I — Le fatal anathème va maintenant, je l'espère , abandonner la maison de Redgantlet , ajouta-t-il en souriant tristement, puisque le représentant actuel de la famille adhère au parti le plus fort. Je suis convaincu qu'il n'en changerait pas, si jamais ce parti devenait celui du plus faible.
L'infortuné Charles-Edouard avait alors fait ses derniers adieux à ses partisans consternés. Il fit signe de la main à Redgantlet, qui vint l'aider à monter en bateau. Le général Campbell lui oiïrit aussi son assistance, toutes les autres personnes présentes paraissant trop affectées de cette scène pour songer à le prévenir.
— Vous n'êtes pas fâché, général, d'avoir à m'offrir ce dernier acte de courtoisie, lui dit le Chevalier; de mon côté, je vous en remercie. Vous m'avez appris comment sur l'échafaud on {)eut éprouver même pour l'exécuteur un sentiment de pardon et de bienveillance. —Adieu!
Ils étaient assis dans la barque, qui s'éloigna immédiatement du rivage. Le théologien d'Oxford appela à haute voix sur le prince exilé la bénédiction du Ciel , en des termes que le général Cam|>bell était trop généreux pour blâmer en ce moment ou pour se rappeler ensuite ; — et même on rapporte que tout whig et tout Cam()l)ell qu'il était, il ne put s'empêcher de joindre sa voix à VAmen! universel qui retentit sur le rivage.
438 REDGANTLET.
CONCLUSION
DU DOCTEUR DRYASDUST,
DANS UNE LETTRE ADRESSÉE A l'aUTEUR DE WAWERLF-V.
E suis vraiment fâché, mon digne et très respectable monsieur, ^que mes actives recherches n'aient pu me mettre à môme
p^ de découvrir sur l'histoire de la famille de Redganllet, sous forme de lettres, de journaux ou autrement, plus de renseignements que je ne vous en ai transmis jusqu'ici. Seulement, je trouve dans une vieille feuille publique intitulée Gazette de Whitehall, dont j'ai le bonheur de posséder une suite de plusieurs années, que sir Arthur Darsie Redgantlet fut présenté au lever de feu Sa Majesté par le lieutenant-général Campbell ; — sur quoi l'éditeur observe , en guise de commentaire , que nous voguions remis atqife velis ' dans les intérêts du Prétendant, puisqu'un Ecossais avait présenté un jacobite à la cour. Je regrette de ne pas avoir assez d'espace ( l'affranchissement étant limité au poids minimum ) pour vous transcrire le surplus de ses observations, tendant à montrer les appréhensions qu'avaient conçues nombre de personnes bien instruites de l'époque, que le jeune roi ne fût entramé lui-môme à se ranger à la faction des Stuarts , — catastrophe dont il a plu au Ciel de préserver le royaume.
Je vois aussi, par un contrat de mariage faisant partie des papiers de la famille , qu'environ dix-huit mois après les événements que vpus avez rapportés, miss Lilias Redgantlet de Redgantlet épousa Alan Fairford, esq. avocat, de ClinkdoUar, que nous pouvons raisonnablement supposer, je pense, ôtre la môme personne que l'Alan Fairford si souven t nommé dans les pages de votre narration. Lors de jna dernière excursion à Edimbourg, je fus assez heureux pour découvrir un vieux cacUe ' de qui j'appris, pour une bouteille de whisky et une demi-livre de tabac qu'il m'en coûta, qu'il avait très bien connu Peter Peebles, et qu'il ayait bu bien des mutchkins avec lui du temps du cadie Fraser. Il me dit que Peter avait vécu dix ans après l'avènement du. roi George, toujours dans l'attente immédiate du gain de son procès, chaque jour de session et ^ chaque heure du jour, et qu'à la lin il mourut subitement de ce t^ue le
' A la rame et à la voile.
' On nomme ainsi à É(.liMil)Ours les commissionnaires cl les hommes de peine. (L. V.)
CONCLUSION. 489
vieux eadie appelait un accès de pcrplexUé , au moment où on lui (ai- Seul dansV Outer-House une proposition d'accommodemont. J'ai conservé la propre expression de celui dont je tiens mes informations, n'osant décider avec certitude si c'est une corruption du mot apoplexie, ainsi que le suppose mon ami M. Oldi3uck,ou le nom de quelque maladie paiticulière à ceux qui ont des rapports avec les cours de justice, de m(>me que nombre de professions et de conditions ont des maladies qui leur sont propres. Le môme cadie se rappelait aussi l'aveugle Willie Stevenson qu'on surnommait AVillie 1 Errant , et qui iinit ses jours fort à son aise dans un coin de la salle de sir Arthur Redgantlet. 11 disait avoir rendu à la famille quelques bons services, notamment une fois qu'un desArgyles arrivait sur une troupe de ceux qui avaient encore en eux » le vieux levain », si bien que pas un n'en serait réchappé ( je rapporte les propres paroles de AVillie ), et qu'ils seraient tous passés jusqu'au dernier à rien moins qu'à la hache ou à la corde. IMais Willie et un ami qu'ils avaient, appelé Robin- le-Rôdeur, les avertirent en jouant des airs tels que Voilà les Campbells qui viennent, et autres du môme genre, par suite de quoi ils furent avertis à temps de lever le pied. Je n'ai pas besoin d'indiquer à votre pénétration, mon digne monsieur, que ceci semble se rapporter à quelque version inexacte des incidents auxquels vous parais.sez prendre tant d'intérêt.
Relativement à Redgantlet, sur l'histoire subséquente duquel vous désireriez plus particulièrement avoir quelques détails, j'ai appris d'un homme respectable, qui avait été prêtre dans le couvent écossais de Ratisbonne avant sa suppression, qu'il était resté deux ou trois ans dans la maison du Chevalier, et ne l'avait quittée que par suite de certaines dissensions qui y étaient survenues. Ainsi qu'il l'avait donné à entendre au général Campbell , quand il changea de résidence ce fut pour entrer dans un cloître , et il y montra dans les dernières années de sa vie un sentiment profond des devoirs de religion, qu'il avait trop négligés précédemment, absorbé qu'il avait toujours élé par des manœuvres et des intrigues politiques. Il parvint au grade de prieur dans la maison à laquelle û appartenait, et qui était d'un ordre fort austère. Il recevait parfois ceux de ses compatriotes que le hasard conduisait à Ratisbonne, et que la curiosité portait à visiter le monastère de *** -, mais on remarqua que bien qu'il écoutât avec attention et intérêt quand on venait à parler de la Cirande-Bretagne , et plus particulièrement de l'Kcosse, il n'était cependant jamais le premier à faire tomber la conversation sur ce sujet, ni à la prolonger; que jamais il ne parlait anglais, jamais ne s'enquérait des affaires d'Angleterre, et que surtout il ne faisait jamais mention de sa famille. Sa rigide observance des règles de son ordre sembla à sa mort devoir lui donner quelques droits à la canonisation , et les frères du monastère de '^** firent à cet etTet de nombreuses démarches, mettant en avant quelques i)reuves i)lausibles de miracles oi)érés sui- la
AAO
CONCLUSION
tombe du défunt. Mais une circonstance jeta du doute sur ce sujet, et empêcha le consistoire d'accéder aux désirs des dignes frères. Sous sa robe, et placée dans une petite boîte d'argent, il avait constamment porté à son cou une mèche de cheveux, que les frères certifiaient être une relique. Toutefois, Vavocato del diavolo, combattant ( comme c'jétait son devoir d'office ) les prétentions du candidat à la sanctification, rendit pour le moins aussi probable que la relique supposée avait été prise sur la tête d'un frère du défunt prieur exécuté en 1746 comme partisan actif des Stuarts, et la devise havd obliviscendum semblait annoncer un sentiment mondain et un ressentiment des injures qui rendaient au moins douteux que, môme dans le calme et l'obscurité du cloître, le père Hugo eût oublié les souffrances et les injures de la maison de Redga>tlet.