CHAPITRE III
i\I. Geddes indiqua alors un poney qu'il fallait seller pour moi ; et après nous elre munis de quelques provisions renfermées dans un paniei , et avoir pris avec nous un domestique pour ramener les chevaux , que nous n'aurions su où loger à la pêcherie, nous partîmes vers les neuf heures, et trois quarts d'heure après nous arrivâmes au lieu de notre destination.
La station consiste , ou plutôt consistait alors , en quatre ou cinq huttes pour autant de pécheurs, avec une tonnellerie, quelques appentis, et une cabane mieux construite que les autres, où demeurait le surveillant. Nous laissâmes nos chevaux au domestique pour qu'il les ramenât à jMont-Shaaron , l'humanité de mon compagnon se montrant inquiète pour leur sûreté ; — puis nous frappâmes à la porte de la cabane. Nous n'entendîmes d'abord que l'aboiement des chiens \ mais ces animaux étant venus flairer par dessous la porte , ils se calmèrent en reconnaissant que c'étaient des amis qui arrivaient. Une voix rude demanda alors, d'un ton assez peu amical, qui était là et ce qu'on voulait? et ce ne fut que quand Josué se fut nommé et eut dit à son surintendant d'ouvrir , que celui-ci parut à la porte, escorté de trois énormes chiens de Terre-Neuve. Il tenait un flambeau à la main , et avait à sa ceinture deux lourds pistolets de marine. C'était un homme vigoureux, déjà d'un certain âge, qui , à ce que j'appris, avait été marin dans sa jeunesse, et qui avait alors toute la conOance de la compagnie des poches , dont il dirigeait les affaires sous les ordres de M. Geddes.
— Tu ne m'attendais pas ce soir , ami Davies ? dit mon ami au vieillard , tandis que celui-ci nous avançait des sièges près du feu.
— Non, monsieur Geddes, répondit-il, je ne vous attendais pas j et, pour dire la vérité, je ne vous désirais pas non plus.
— C'est parler franchement , John Davies , repartit M. Geddes.
— Oui, oui, monsieur; je sais que Votre Révérence n'aime pas les phrases de cérémonie.
— Tu devines , je suppose , ce qui nous amène ici si tard , John Davies ?
— Je suppose, monsieur, que c'est parce que ces damnés contrebandiers de la cote ont fait partir leurs fusées pour réunir leurs forces , comme ils l'ont fait la nuit où ils abattirent l'écluse et saccagèrent les environs; mais s'il s'agit de quelque chose du môme genre, j'aurais voulUj encore une fois , que vous restiez à l'écart ; car Votre Révérence no porte pas d'armes, je pense, et il y aura à en jouer d'ici à demain matin. Votre Révérence.
— La révérence n'est due qu'à Dieu seul, John Davies. Je t'ai souvent dit de ne pas employer cette expression pour moi.
— Je ne m'en servirai plus , en ce cas-là , monsieur ; je ne voulais pas vous offenser. Mais comment diable voulez-vous qu'un homme s'amuse à choisir ses mots , quand il est au momentd'en venir aux coups ?
184 REDCANTLET.
— J'espère que non , John Davies. Appelle ici le reste de nos hommes, que je leur donne leurs instructions.
— Je pourrais crier jusqu'au jour du Jugement, monsieur Geddes , avant qu'âme qui vive me répondît; — les lâches marins d'eau douce ' ont tous fait voile — le tonnelier et tous les autres — aussitôt qu'ils ont su que l'ennemi était en mer. Ils ont tous pris la chaloupe, et laissé le navire au milieu des brisants , excepté le petit Phil et moi ; ils sont tous partis , sacred
— Ne jure pas, John Davies, interrompit M. Geddes ; — tu es un honnête homme , et je crois, sans que tu le jures, que tes camarades préfèrent leurs os à mes filets. Ainsi tu n'as avec toi que le petit Phil pour faire face à un ou deux cents hommes?
— Oh ! il y a les chiens, Votre Honneur sait, Neptune et Téthys, — et leur petit qui peut faire aussi quelque chose ; et puis , quoique Votre Révérence — pardon — quoique Votre Honneur ne soit pas un grand batailleur, voilà un jeune homme qui peut me donner un coup de main.
— Oui, et je vois que tu es pourvu d'armes, dit M. Geddes ; laissemoi les voir.
— Oui, oui, monsieur; voilà une couple de dogues qui mordront aussi bien qu'ils aboieront ; — avec ça nous sommes sûrs de deux coquins pour le moins. Ce serait une honte d'amener pavillon sans avoir fait le coup de feu. — Prenez garde , Votre Honneur, ils ont double charge.
— Oui , John Davies, je vais en avoir soin, repartit Josué Geddes en jetant les pistolets dans un baquet d'eau qui se trouvait près de lui ; — je voudrais pouvoir rendre inutile du même coup tout ce qu'il y a de dogues de cette race-là.
Un sombre nuage de mécontentement passa sur la physionomie basanée de John Davies. — Il paraît que Votre Honneur va prendre luimême le commandement , en ce cas ? dit-il après une pause. Ma foi, je ne peux plus guère vous être utile, maintenant; et puisque Votre Révérence, ou Voire Honneur, ou n'importe quel nom il faille vous donner, a dessein d'amener tranquillement, je crois que vous ferez mieux ça sans moi , car je suis assez disposé à me cogner, j'en conviens. Pourtant je ne quitterai pas mon poste sans ordres.
— En ce cas , John Davies, je te donne celui de te rendre directement à Mont-Shaaron , et d'emmener le petit Phil avec toi. Où est-il?
— Il est en vedette pour observer cette écume de la terre , répondit Davies ; mais ça ne sert à rien de savoir quand les coquins arriveront , si nous ne devons pas prendre les armes.
— Les seules armes que nous emploierons seront celles du bon sens et de la raison , John.
— Et vous pouvez tout aussi bien jeter un fétu contre le vent , que de parler bon sens et raison à des gens de leur sorte.
' Lubbers. C'est la plus grosse Injure qu'on puisse adressera un marin. (L. V.)