‹ RedgauntletChapitre 20 sur 152 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

' Elle me donna en effet une grande corne remplie d'eau-de-vie coupée d'eau , et que je vidai d'un trait sans beaucoup m'enquérir de ce qu'elle contenait. Ou la liqueur spiritueuse prise ainsi agit plus soudainement que d'habitude sur mon cerveau , ou quelque drogue y avait été mêlée. Je n'ai qu'un souvenir confus de ce qui se passa ensuite, sauf que ce qui m'entourait devint de moins en moins distinct , et que la figure de cette femme semblait se multiplier et danser autour de moi. Je me souviens aussi que le bruit et les cris discordants du dehors semblèrent s'amortir et s'éteindre peu à peu , et finirent par ressembler à la voix monotone d'une nourrice qui fredonne pour endormir son nourrisson. Je tombai enfin dans un profond sommeil, ou plutôt dans un état d'insensibilité absolue.

J'ai lieu de croire que cette espèce de léthargie dura un grand nombre d'heures, et même tout le jour et une partie de la nuit suivante. Elle ne fut cependant pas d'une profondeur tellement uniforme qu'elle ne fût bigarrée de nombre de rêves d'une nature pénible, bien que je n'en aie plus qu'un souvenir faible et indistinct. Vint enfin le moment du réveil , et mes sensations furent alors horribles.

Un bruit sourd, que dans la confusion de mes idées je pris encore pour les cris des brigands, fut la premiere chose dont j'eus le sentiment 5 ensuite je mesentisentraînéviolemmentparquelque véhicule, dont les mouvements inégaux me faisaient beaucoup souffrir. J'étais dans une position horizontale, et quand j'essayai d'étendre le bras pour trouver un pointd'appui et prendre une attitude moins gênante, je m'aperçus que j'étais enchaîné comme auparavant, et l'horrible réalité s'offrit péniblement à mon esprit : — j 'étais entre les mains de ceux qui venaient de violer la propriété, et qui maintenant m'entraînaient prisonnier, peut-être pour m'assassiner! J'ouvris les yeux, mais inutilement; — l'obscurité régnait autour de moi , car un jour s'était écoulé depuis que j'étais captif. Un profond découragement s'empara de moi-, — il me sembla que j'avais le cœur en feu , tandis que le défaut de circulation m'avait complètement engourdi les pieds et les mains. Ce fut avec une extrême difficulté que je retrouvai enfin , et par degrés, la faculté de percevoir distinctement les sons extérieurs et d'observer ce qui se passait autour de moi , et je n'y puisai rien de consolant.

M'aidant de mes mains autant que mes liens me le permettaient , et profilant de quelques rayons que la lune envoyait jusqu'à moi de temps à autre, je m'assurai que la voiture dans lacjuelle j'étais transporté était une de ces légères charrettes du pays appelées tumblers , et qu'on avait eu quelque attention pour ma commodité, car j'étais étendu sur des sacs rec(xiverts d'une natte et remplis de paille. Sans cela ma situation aurait été encore plus intolérable; car la voiture , penchant tantôt d'un côté, tanliU de l'autre , parfois s'arrêtant tout-à-coup, et nécessitant les plus grands efforts du cheval qui la tiaînait pour être remise en

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mouvement, était cahotée en tous sens et me faisait éprouver de très rudes soubresauts. Dans d'autres moments elle roulait doucement et silencieusement sur ce qui me parut être du sable mouillé; et comme j'entendais à une certaine distance le bruit de la marée, je ne doutai guère que nous ne fussions en train de passer le formidable estuaire qui sépare les deux royaumes

Il semblait y avoir au moins cinq ou six hommes autour de la charrette , les uns à pied , les autres à cheval , les premiers prêtant leur aide chaque fois qu'elle était en danger de verser ou qu'elle s'engravait dans le sable mouvant , les seconds allant devant et servant de guides , et faisant changer de direction à la voiture quand l'état précaire du passage l'exigeait.

Je m'adressai aux hommes qui entouraient la charrette, et je cherchai à émouvoir leur compassion. Je n'avais, leur dis-je, fait de mal à personne, et nulle action de ma vie n'avait mérité un traitement si cruel. Je n'avais aucun intérêt dans la pêcherie qui avait excité leur mécontentement, et je ne connaissais M. Geddes que depuis fort peu de temps. Finalement , et comme mon plus fort argument , je cherchai à éveiller leurs craintes et à intéresser leur avarice, en les informant que mon rang dans le monde ne permettrait pas que je fusse impunément assassiné ou séquestré, et en leur promettant une récompense s'ils voulaient me délivrer. Mes menaces ne reçurent pour réponse qu'un rire méprisant; peut-être mes promesses auraient-elles eu plus d'effet , car les drôles chuchotaient entre eux comme s'ils eussent hésité, et j'allais réitérer mes offres et les augmenter, quand la voix de l'un des cavaliers , qui était survenu tout-à-coup , enjoignit le silence aux gens à pied. S'approchant alors du côté de la charrette, il me dit, d'une voix forte et décidée : Jeune homme , on ne veut pas vous faire de mal. Si vous restez silencieux et tranquille, vous pouvez compter sur un bon traitement; mais si vous cherchez à détourner ces gens de l'exécution de leur devoir, je prendrai , pour vous réduire au silence , des mesures dont vous vous souviendrez tant que vous vivrez.

Il me sembla reconnaître la voix qui proférait ces menaces ; mais , dans une telle situation, mes perceptions ne pouvaient être supposées parfaitement nettes. — Qui que vous soyez, vous qui me parlez, me bornai-je à répondre , j'implore ce qu'on ne refuse pas au dernier des prisonniers, que la loi n'astreint pas à un traitement plus rude que ne le nécessite la garde de sa personne. Je vous conjure de faire relâcher au moins , si on ne me les enlève pas entièrement , ces liens qui me blessent cruellement.

— Je relâcherai vos liens , répondit celui qui me parlait ; je vous le enlèverai même tout-à-fait, et je vous permettrai de continuer votre voyage d'une manière plus commode , poui'vu que vous me donniez votre parole d'honneur de ne pas chercher à vous échapper.

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