‹ RedgauntletChapitre 21 sur 152 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

— Jamaix I m'écriai-je avec une énergie dont le désespoir pouvait seul me rendre capable ; — jamais je ne me soumettrai à la perte de ma liberté un moment de plus que je n'y serais réduit par la force.

— Il suffit, répliqua-t-il. Le sentiment est naturel; mais, de votre côté , vous ne vous plaindrez pas que moi , qui exécute une entreprise importante, j'use des seuls moyens en mon pouvoir poui- en assurer le succès.

Je le conjurai de me dire ce qu'il avait dessein de faire de moi. Mais mon conducteur , d'une voix imperative et menaçante , m'enjoignit le silence par amour pour moi-môme ; et mes forces ainsi que mon énergie étaient trop épuisées pour me permettre de continuer un dialogue si étrange, alors môme que j'aurais pu m'en promettre un bon résultat.

II convient d'ajouter ici que d'après mes impressions du moment , et ce qui s'est passé depuis, je crois très fortement que l'homme avec qui j'eus ce court entretien était le singulier personnage qui réside à Brokenburn, dans le Dumfries, et que les pécheurs de ce hameau nomment le laird des Lacs du Solway. Mais quelle est la cause de cette persécution acharnée? c'est ce que je ne puis môme chercher à deviner.

Pendant ce temps la charrette continuait d'avancer lourdement et péniblement, jusqu'à ce que le bruit plus rapproché de la marée montante vint exciter l'appréhension d'un autre danger. Je ne pouvais me méprendre sur le son , que j'avais entendu déjà en une autre occasion , alors que je ne dus qu'à la rapidité d'un excellent cheval de ne pas périr dans les sables mouvants. Tu ne peux avoir oublié ces circonstances, mon cher Alan ; et maintenant, étrange contraste! le môme homme qui alors m'arracha au péril, était, j'en avais la ferme croyance, le chef des bandits qui m'avaient privé de ma liberté. Je conjecturai que le danger devenait imminent , car j'entendis quelques mots et discernai quelques mouvements qui me firent comprendre qu'un des cavaliers attachait précipitamment son propre cheval aux brancards de la charrette, pour aider l'animal épuisé qui la traînait; et la voiture avança alors d'un train plus rapide, que l'on fit garder aux deux chevaux à force de coups et d'imprécations. Ces hommes, cependant, étaient les habitants du voisinage; et j'avais une forte raison personnelle de croire que l'un d'eux au moins était familier avec tous les dangers de la passe périlleuse où nous étions engagés. Mais ils devaient ôtre eux-mômes dans un danger imminent; et s'il en était ainsi, comme donnaient tout lieu de le craindre les mots qu'ils échangeaient à voix basse et leurs efforts pour faire avancer la charrette, il n'y avait guère à douter que je serais laissé en arrière comme un embarras inutile, alors que je me trouvais dans une situation qui m'enlevait toute chance de salut. Ces craintes étaient terribles; mais il plut à la Providence de les accroître à un point que mon ceneau fut à peine en état d'endurer. .

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Comme nous arrivions lout proche d'une ligne noirâtre, que malgré l'obscurité je pus reconnaître pour le rivage, nous entendîmes à deux ou trois re()rises un hruit qui paraissait ôlro celui d'armes à feu. Aussitôt notre troupe redoubla d'efforts pour accélérer la marche. Au môme moment un homme à cheval arriva vers nous au grand galop, et en criant : Alerte ! alerte! les requins de terre sont partis de Burgh , et Allonby Tom va perdre sa cargaison si vous ne lui donnez pas un coup de main.

A cet avis il me parut que la plupart des hommes de mon escorte partirent pourgagner la côte en toute hâte. Il en resta un avec la charrette 5 maisaprèsavoir maintes fois failli demeurer embourbée, elle finit par enfoncer dans un creux ou dans le sable mouvant de manière à ne plus pouvoir avancer. Le drôle coupa alors les traits en jurant , et, à ce que je présume , partit avec les chevaux , sous les pieds desquels j'entendis l'eau jaillir pendant qu'ils galopaient sur le sable imbibé ou à travers les flaques d'eau.

Le son affaibli des armes à feu continuait toujours, quoique presque entièrement perdu dans le bruit tonnant de la marée montante. Par un effort désespéré je me soulevai dans la charrette et je parvins à me mettre sur mon séant , ce qui ne servit qu'à me montrer toute l'étendue du danger. Là était ma terre natale, — mon Angleterre, — le pays où j'avais reçu le jour, et vers lequel, depuis mes plus jeunes années , mes vœux s'étaient tournés avec toutes les préventions du sentiment national : — elle était là, à deux cents pas de la place où je me trouvais ; et cet intervalle qu'un enfant aurait fianchi en une minute était pourtant une barrière infranchissable qui me séparait de l'Angleterre et de la vie ! Bientôt je n'entendis plus seulement les mugissements de ce terrible torrent, mais je vis à la clarté mobile de la lune les crêtes menaçantes des vagues couronnées d'écume, qui s'avançaient avec la rapidité furieuse d'une troupe de loups affamés.

La certitude intime qu'il ne me restait ni le plus faible rayon d'espoir ni la moindre faculté de lutter contre une mort prochaine, abattit complètement la fermeté que j'avais conservée jusque là. Ma vue commença à se troubler, — la peur me donna des vertiges, et je sentis que ma tête s'égarait-, — je mêlai mes gémissements et les hurlements que m'arrachait le désespoir aux sourds mugissements des Ilots. Déjà quelques vagues énormes avaient atteint la charrette, quand le chef de la troupe, cet homme que j'ai si souvent mentionné, parut à mes côtés comme par enchantement. Il sauta de son cheval dans la charrette, coupa les ligatures qui m'enserraient, et m'ordonna, au nom du diable, de me lever et de monter en croupe.

Voyant (]ue j'étais hors d'état d'ubéir, il me saisit comme il aurait pu faire d'un enfant de six mois , me jeta en travers sur le cheval et sauta lui-môme en croupe , me soutenant d'une main , tandis que de l'autre il

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