CHAPITRE IV
dirigeait l'animal. Dans mon état d'inertie et dans la posture pénible où j'étais placé, je n'eus pas conscience du degré de danger que nous courions ; mais je crois qu'une fois le cheval se trouva à la nage ou à peu près , et que ce fut avec peine que mon farouche et vigoureux conducleur me maintenait la tète hors de l'eau. Je me souviens particuhè- , rement du choc que je ressentis quand l'animal, cherchant à gagner la rive, faillit, en se dressant sur ses jambes de derrière, se renverser sur son double fardeau. Le temps (:ue je restai dans cet horrible état n'excéda probablement pas deux ou trois minutes, et pourtant elles furent si profondément empreintes de terreur et d'angoisses, qu'elles se retracent à mon souvenir comme un espace de temps bien plus considérable.
Quand j'eus ainsi été arraché à la mort , je n'eus que la force de dire à mon protecteur — ou à mon oppresseur , — car il méritait de ma part l'un et l'autre nom : Vous n'avez donc pas dessein de m'assassiner ?
Il se mit à rire en me répondant, mais d'un rire que je ne désire guère entendre une seconde fois. — Vous pouvez croire qu'autrement j'aurais laissé les vagues achever leur ouvrage, me dit-il. — Souvenezvous pourtant que le berger sauve sa brebis du torrent ; — est-ce pour lui conserver la vie? — Mais taisez-vous; pas de questions ni de prières! Vous ne pouvez ni deviner ni prévenir mes intentions, plus qu'un homme ne peut vider le Solway avec le creux de sa main.
J'étais trop épuisé pour continuer la discussion ; et toujours engourdi et comme paralysé de tous mes membres, je me laissai placer sans résistance sur un cheval amené à cet effet. Mon formidable conducteur chevauchait d'un côté et un second cavalier de l'autre, tous deux me maintenant droit en selle. Nous voyageâmes ainsi avec une grande rapidité et par des chemins de traverse avec lesquels mon compagnon semblait aussi familier qu'avec les périlleux passages du Solway.
Enfm, après avoir traversé un labyrinthe de chemins sombres et perdus au milieu des arbres, où nos montures bronchaient à chaque pas, et avoir parcouru une bruyère nue et raboteuse, nous nous trouvâmes au bord d'un grand chemin , où une chaise à quatre chevaux semblait attendre notre arrivée. A mon grand soulagement, nous changeâmes alors notre manière de voyager; car mes éblouissements et mon mal de tète étaient revenus à un si haut degré, (pie sans ce changement j'aurais été totalement incapable de me maintenir à cheval, même avec l'aide que je recevais.
Le dangereux compagnon sur lequel je vous ait dit mes soupçons me ht signe de monter dans la voiture-, — l'homme qui s'était tenu à la gauche de mon cheval y monta après moi , puis fermant les stores de la chaise , il donna le signal d'un départ immédiat.
J'avais pu ajwrcevoir à la dérobée la physirniomie de mon nouveau compagnon au moment où, armés d'une lanterne sourde, les postillons
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ouvraient la portière de la voiture, et j'étais presque certain d'avoir reconnu en lui le domestique du chef de cette troupe, que j'avais vu précédemment à Brokenburn dans la maison du laird. Pour m'assurer de la vérité de mes soupçons, je lui demandai si son nom n'était pas Cristal Nixon ?
— Qu'est-ce que le nom des autres vous fait , répliqua-t-il d'un ton ^ bourru , à vous qui ne pouvez dire ceux de vos père et mère ?
— Vous les connaissez peut-être I m'écriai-je vivement. Tous les connaissez! et le traitement que j'endure en ce moment se lie à ce secret ? Il faut que cela soit, car de ma vie je n'ai offensé personnne. Dites-moi la cause de mes malheurs , ou plutôt aidez-moi à recouvrer ma liberté , et je vous récompenserai richement.
— Oui-dà? repartit mon gardien -, mais à quoi bon vous donner votre liberté , à vous qui ne savez pas en user en gentleman , et qui passez votre temps avec des quakers et des ménétriers, et autres rebuts de môme sorte? Si j'étais votre... hem I hem ! hem I
Ici Cristal s'arrêta court , juste au moment où il semblait que quelque éclaircissement allait vraisemblablement lui échapper. Je le pressai de nouveau de se montrer mon ami, et je lui promis tout ce que j'avais d'argent sur moi , ce qui était assez considérable , s'il voulait m'aider dans mon évasion.
Il m'écouta comme si la proposition lui eût paru quelque peu tentante -, puis il me répondit , mais d'une voix un peu radoucie : Oui-dà ? mais on n'attrape pas de vieux oiseaux avec un fétu , mon maître. Où prendrez-vous l'argent dont vous êtes si généreux en paroles ?
— Je vais vous donner des arrhes sur-le-champ , répondis-je , et cela en bank-notes. Fouillant alors dans ma poche de côté, je m'aperçus que mon portefeuille n'y était plus. J'aurais voulu me persuader à moimôme que c'était seulement l'engourdissement de mes mains qui m'empêchait de le trouver ; mais Cristal Nixon, qui porte dans sa physionomie cette expression de froide raillerie qu'alimente surtout la vue des misères humaines, ne put retenir ses rires plus long-temps.
— Oh! oh! mon jeune maître! fit-il, nous avons eu soin de ne pas vous laisser les moyens de corrompre la fidélité des pauvres gens. Eh! mon maître, ils ont une âme aussi bien que d'autres, et leur faire trahir la confiance qu'on a mise en eux est un péché mortel. Pour mon compte , jeune homme , quand vous rempliriez de guinées l'église de Sainte -Marie, Cristal Nixon s'en soucierait comme d'autant de cailloux.
J'aurais insisté , n'eùt-ce été que dans Tespoir qu'il laisserait échapper quelque chose de ce qu'il m'importe de connaître ^ mais il coupa court à l'entretien , en me disant de m'appuyer dans le coin de la voiture et de dormir.
— Vous avez déjà le cerveau assez faible , ajouta-t-il ; votre jeune tête se détraquera tout-à-fait si vous ne prenez pas un peu de repos.