CHAPITRE VII
— Cet homme voudrait avoir un warrant de frontière ', je crois; mais on ne les délivre que pour dettes, et il en demande un pour s'emparer d'un avocat.
— Et pourquoi non ? reprit Peter Peebles d'un ton bourru ; je voudrais bien que vous me dissiez pourquoi non. Si un homme à la journée refuse de travailler , vous délivrerez un warrant pour lui faire faire sa besogne; — si une lille quitte la maison , vous la renverrez à sa famille-, — si tant seulement un ouvrier des mines de sel ou de charbon fait la moindre escapade, vous lui mettrez le grappin sur l'épaule en une minute de temps; — et pourtant le dommage ne peut aller au-delà d'une bannerée de charbon et d'un forjrit ' ou deux de sel. Et voici un homme qui lève le pied pour ne pas remplir son engagement, et qui me fait torl d'approchant six mille livres sterling, c'est-à-dire trois mille livres que je devais gagner, et trois autres mille que je perdrai probablement ; et vous , qui vous donnez le titre de juge de paix , vous ne pouvez aider un pauvre homme à mettre la main sur le fugitif I Jolie justice que je trouverai chez vous I
— 11 faut que cet homme soit ivre, dit le grelTier,
— A jeun de tout, sauf du péché, répliqua le postulant; je n'ai pris qu'une gorgée d'eau fraîche depuis que j'ai passé le Border; et du diable si un de vous nie dira : Chien, venx-tu boire?
Le magistrat parut touché de cet appel. — Hem 1 fit-il ; — eh 1 vous nous parlez comme si vous étiez en présence d'un de vos mendiants de juge de paix d'Ecosse. — Descendez l'escalier, — mangez un morceau en bas (si mon ami me permet d'user ainsi librem.ent de sa maison) et buvez un coup, et je vous garantis que nous vous rendrons justice de manière à ce que vous soyez content.
— Je ne refuserai pas votre olïYe de bon voisinage, dit le pauvre Peter Peebles en faisant son salut; que la grâce du Ciel soit avec Votre Honneur, et la sagesse pour vous guider dans cette cause extraordinaire !
Quand je vis Peter Peebles sur le point de quitter la chambre, je ne pus résister à la tentation de faire un effort pour obtenir de lui un témoignage qui put me donner quelque crédit près du magistrat. Je m'avançai donc, et, le saluant, je lui demandai s'il me remettait.
Après m'avoir un moment regardé avec de grands yeux, tout en aspirant une longue prise, le souvenir de mes traits parut revenir tout-à-coup à Peter Peebles. — Si je vous remets! dit-il; par ma foi , oui, je vous remets. — IMettez-lui la main sur le collet, messieurs I — Constables, tenez-le bien! Quand ce vaurien de gibier de potence est quelque part, vous êtes sur qu'Alan Eairford n'est pas loin. — Tenez-
' Bordtr-icarrum ; mandai par lequel il est interdit à un débiteur de passer la frontière. J,. V.)
» Le forpii ou fnrpei est la quatrième partie d'un peek, mesure de capacité du nom de laquelle paraît venir notre moi jiicoiin. J.. V.)
le bien , monsieur le constable-, je vous en rends responsable, car je me trompe fort s'il n'est pas au fond de cette échappée. C'était toujours lui qui emmenait cet écervelé d'Alan en gifjue, ou à cheval, ou autrement, à Roslin , à Prestonpans , et partout où il pouvait s'ingérer de traîner sa fainéantise. C'est un apprenti coureur, pour sa part.
— Monsieur Peebles, repris-je, ne soyez pas injuste à mon égard. Assurément vous n'avez aucun mal fondé à dire de moi , et vous pouvez attester à ces messieurs , si vous le voulez, que je suis étudiant en droit à Etiinibourg , — et que mon nom est Darsie Latimer.
— IMoi attester celai repartit Peler; comment altesterais-je cela à ces messieurs, quand moi-même je suis si loin d'en être assuré? Je ne sais rien de votre nom , et tout ce que je puis certifier c'est que ni/àl novil in causa '.
— Beau témoignage que vous avez produit là en votre faveur ! me dit M. Foxley. Mais — ha — oui — je vais lui adresser une ou deux questions. — Dites-moi, je vous prie, l'ami, voulez-vous attester sous serment que ce jeune homme est un apprenti coureur?
Peter était devenu beaucoup plus respectueux dans ses manièresavec lejuge depaix, depuisqu'il avait été question de lui faire donner àdîner. — ."Monsieur, réi)ondit-il,je prêterai serment en toute chose raisonnable; quand une cause en vient à mon sernient, c'est une cause gagnée. Mais je suis quelque peu impatient de faire honneur à la bonne chère de A otre Révérence.
— Tous allez avoir — eh — hem I — ay — de quoi vous remplir le ventre si la chose est possible, repartit ÎM. Foxley. IMais d'abord apprenez-moi si ce jeune homme est réellement ce qu'il prétend être. — Kick , écrivez sa déposition.
— Ohl c'est une cervelle détiaquée qui n'a jamais voulu s'appliquer à ses études; daft, monsieur, tout-à-fait daft.
— DeftI reprit le juge ; qu'entendez-vous par Deft ' — eh?
— Filish , répondit Peter ; — ^Yo^vf, — un brin dans l'East-Nook ^ , ou à peu près. C'est un cas commun; — une moitié du monde regarde l'autre comme daft. J'ai rencontré des gens dans mon temps qui me regardaient comme daft; et pour ma part, je crois que notre cour des sessions l'est tout-à-fait ; car voilà tantôt vingt ans qu'elle a sous les yeux la grande cause Peebles contre Plainstanes, et elle n'a pas encore été capable de creuser jusqu'au fond.
' Il ne connaît rien dans la cause.
2 Comme le lecteur peut le présumer aisément , ccUe expression est un terme écossais, à peu près aussi étranger à un Anglais (ju'à nous-mêmes. Au reste , le langage de Peler Veebles est , dans le texte , un véritable jargon provincial. (L. V.)
^ Tous les termes par lesquels Peler veut explitiucr celui que le juge anglais n'a pas compris, sont tout aussi ininlelligibles que le premier. Ce sont ou des expressions ou des locutions tout écossaises. Eait-I\'ook signilic le Coin de l'Est. (L. V,)