HISTOIRE RACONTÉE PAR WILLIE L'ERRANT
Vous devez avoir entendu parler de sir Robert Redgantlet de Redgantlet , qui demeurait dans ces quartiers , il y a bien des années. Le pays se souviendra long-temps de lui; et nos pères avaient la respiration un peu gênée quand ils l'entendaient nommer. Il fut dehors avec les Hiélandais du temps de Montrose ; et il était encore dans les montagnes avec Glencairn en 1652. Aussi , quand le roi Charles II revint, qui fut
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en aussi grande faveur que le laird deRfdgantlei;''!! reçut raccolade de chevalier à la cour de Londres de la propre épée du roi -, et comme c'était un chaud prélatiste, il revint ici , rageant comme un lion, avec une commission de lieutenant du comté (et de fou furieux, autant que je sache), pour mettre à bas tous les wliigs et les covenantaires du pays, lis y tirent une rude besogne j car les w^higs étaient aussi tenaces que je» Cavaliers étaient exaltés, et c'était à qui lasserait l'autre le premier, Kedgantlet était toujours pour les partis expéditifs ; et son nom est aussi connu dans le pays que ceux de Claverhouse et de Tarn Dalyell. Pas un glen , pas un buisson, pas une montagne ou une caverne qui pût cacher les pauvres whigs quand Kedgantlet était en chasse aprcs eux avec le bugle et le limier, comme si c'eussent été autant de daims. Et véritablement quand il les trouvait il ne faisait guère plus de cérémonie avec eux qu'un Hiélandais avec un cerf. — Voulez-vous prêter le serment ? — sinon , appretez-vous. Attention I — feu I — et il y avait un récusant sur le carreau.
Vous jugez si sir Robert était craint et détesté. On croyait qu'il avait fait un pacte avec Satan, qu'il était à l'épreuve contre l'acier, — que les balles rebondissaient sur sa cotte de bufile comme la grôle dans une cheminée, — qu'il avait une jument qui se changeait en lièvre sur le flanc de Carrifra-Gawns s — et beaucoup d'autres choses du même genre dont nous reparlerons. La plus grande bénédiction qu'on avait pour lui était: Que le diable enlève Redgantlet I Ce n'était pourtant pas un mauvais maître pour ses propres gens , et il était assez aimé de ses fermiers ; et quant aux domesticjues et aux soldats qui allaient avec lui aux persécutions, comme les %vhigs appelaient ces temps de tueries, ils étaient toujours prêts à s'enivrer à sa santé.
Maintenant il est bon que vous sachiez que mon grand-père demeufftit sur les terres de Redgantlet : — on nomme l'endroit Primrose- Knovve, Nous avons vécu là sous les Redgantlets depuis le temps des guerres du Border, et long-temps avant. C'était un coin de terre agréable ; ~et je crois que l'air y est plus salubre et plus pur qu'en aucun autre endroit du pays. C'est aujourd'hui un lieu désert^ il y a trois jours que j'y étais assis sur le seuil brisé de la porte , et j'étais charmé de ne pouvoir pas voir dans quel état est la place: mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. C'était là que demeurait mon grand-père Steenie Steenson, gaillard qui dans son jeune temps avait couru le monde et fait des siennes, et qui s'entendait à jouer de la cornemuse. Il était fameux pour l'air Hoopers and Girders ^ ; personne dans le Cumberland n'approchait de lui pour Jockie Lattin , — et il avait le meilleur doigté pour le hacklilt qu'il y eût de Berwick à Carlisle. Les pareils de Steenie n'é-
< Pente escarpée d'une montagne dans le Moffatdale. (W. S.) ' Tonnelieri cl cercliers.
tjiient pas de ceux dont on faisait des whigs. Si liien qu'il devint tory, comme on disait, ce qu'on nomme aujourdhui jacobite, uniquement par une sorte de nécessité , afin d'appartenir à un côté ou à l'autre. Il n'avait pas de mauvaise volonté pour les whigs et n'aimait guère à voir le sang couler, quoique, obligé comme il l'était de suivre sir Robert à ses chasses aux Nvhigs, il dut voir bien des tristes choses , et peutêtre en faire aussi, ce qu'il ne pouvait éviter.
Or, Steenie était une sorte de favori de sou maître ; il était connu de tpus les gens du château , et on l'envoyait souvent chercher pour jouer de )a cornemuse • quand on était à s'y divertir. Le vieux Dougal Mac Callum le somuielier, (}ui avait suivi sir Robert à travers le mal et le bipn , dans les hauts et les bas , par rponts et par vaux , comme on dit, était surtout grand amateur de cornemuse, et avait toujours un mot à dire au laird en faveur de mon grand-père ; car Dougal pouvait faire tourner son maître autour du doigt.
Vint la révolution, qui semblait devoir frapper au cœur Dougal et son maître. Mais le changement ne fut pas tout-à-fait si grand qu'ils le craignaient et que d'autres l'espéraient. Les vvhigs faisaient grand bruit de ce qu'ils feraient de leurs anciens ennemis, et surtout de sir Robert Redgantlet. Mais il y avait trop de grands personnages qui avaient trempé dans les mômes choses, pour refaire le monde de fond en comble. Si bien que le Parlement passa aisément par dessus tout, et que sir Robert, ejiçepté qu'il lui fallait s'en tenir à la chasse au renard au lieu de la chasse aux convenantaires, resta après ce qu'il était avant. Ses bombances étaient aussi grandes et sa salle aussi bien éclairée que jamais, quoique les amendes des non-conformisles, qui venaient d'habitude tenir sqn garde-manger et sa cave toujours bien garnis, lui fissent peut-être faute ; car il est certain que ses fermiers commencèrent à trouver en lui uu Ijonimequi y regardait de plus près pour ses rentes qu'auparavant, et qu'il leur fallait être exacts aux jours des échéances, sans quoi le laird n'ptajt pas content ; et c'était un homme tellement craint, que personne ne sp souciait de le mettre en colère; car les jurements qu'il proférait , et les fureurs dans lesquelles il se mettait, et la manière dont il vous regardait , faisaient croire parfois qu'il était possédé du diable ^.
3lon grand-père n'avait pas beaucoup d'ordre : — non que ce fût un très grand dépensier , — mais il n'avait pas le don de l'épargne, et il
• Pipe.
' La prudente modération de Guillaume III, et ses principes de tolérance illimitée , fruslrorenl les canicroniens de l'occasion qu'ils désiraient ardemment de prendre leur revanclie des outrages qu'ils avaient reçus durant le règne du prélatisme , et, comme ils disaient , de purifier le pays de la pollution du sang. Aussi ne regardaient-ils la Kévululion que comme une demi-mesure , qui ne comprenait ni la réédification de l'Eglise dans la plénitude de sa splendeur, ni la vengeance de la mort des sainis sur leurs persécuteurs. (W. s.
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se laissa arriérer de deux termes de loyer. Au premier, à la Pentecôte, il s'en tira avec de belles paroles et sa cornemuse; mais quand vint la Saint-Martin, Steenie reçut de l'intendant l'avertissement d'apporter son loyer à un jour précis , ou de se préparer à déguerpir. Ce ne fut pas besogne aisée de trouver l'argent; pourtant il avait des amis, et il finit par réunir la somme, — un millier de incrks , — dont la meilleure partie lui fut prêtée par un voisin qu'on nommait Laurie Lapraik, — un fin renard. Laurie avait du bien , — il savait chasser avec les chiens et courir avec le lièvre , — être whig ou tory , saint ou pécheur, selon l'endroit d'où le vent soufflait. Laurie avait joué son rôle dans ce monde de révolutions, mais il aimait les choses d'ici-bas; il aimait aussi un air de cornemuse de temps à autre, et par dessus tout il pensait avoir bonne sûreté pour son argent dans le mobilier et le bétail qui garnissaient Primrose-Knowe.
Voilà mon grand-père parti pour le château de Redgantlet, la bourse lourde et le cœur léger, et charmé d'être hors de danger du côté du laird. La première chose qu'il apprit au château fut que sir Robert avait été pris d'un accès de goutte par suite de la colère où il s'était mis en ne le voyant pas arriver avant midi. Ce n'était pas précisément à cause de l'argent, pensait Dougal, mais parce qu'il aurait été fâché d'être obligé de renvoyer mon grand-père de sa ferme. Dougal fut charméde voir Steenie, et il le conduisit au grand salon de chêne, où le laird était seul, excepté qu'il avait près de lui un grand vilain singe, son favori tout particulier, mauvaise bête qui jouait une foule de méchants tours , — à qui il était malaisé de plaire, et qu'on fâchait aisément , — qui courait partout le château, piaillant et hurlant, pinçant et mordant les gens, surtout à l'approche du mauvais temps ou de troubles dans l'Etat. Sir Robert l'appelait le major AVeir, du nom d'un sorcier qui avait été brûlé ' ; et peu de gens aimaient le nom et l'humeur de la bête. — On trouvait qu'il y avait en elle quelque chose qui n'était pas ordinaire ; — et mon grandpère ne se sentit pas des plus à l'aise quand la porte se fut refermée sur lui , et qu'il se vit dans la chambre seul avec le laird , Dougal Mac Galium et le Major, chose qui ne lui était pas encore arrivée.
Sir Robert était assis , ou plutôt étendu dans un grand fauteuil , enveloppé de sa grande robe de chambre de velours , et les pieds sur un tabouret ; car il avait tout à la fois la goutte et la gravelle , et son visage était aussi plissé et aussi hideux que celui de Satan. Le major Weir était assis vis-à-vis de lui, le dos couvert d'un habit rouge galonné et la perruque du laird sur la tête ; et chaque fois que la douleur faisait faire une grimace à sir Robert, le singe se contournait aussi la face comme la tête d'un mouton serrée entre deux ardillons : — c'était un vilain
' Fameux sorcier exécuté à Edimbourg pour crime de sorcellerie et quelques autres.
couple, et effrayant à voir. La cotte de bufïle du laird était accrochée à un clou derrière lui , et son épée avec ses pistolets étaient à sa portée ; car il conservait l'ancienne mode d'avoir toujours des armes prêtes et un cheval sellé jour et nuit, tout comme il avait coutume de faire quand il était en état de sauter à cheval et de se mettre en chasse après les covenantaires dont il pouvait avoir vent. Quelques gens disaient que c'était par crainte de la vengeance des wighs, mais moi je juge que c'était seulement par une vieille habitude : il n'était pas homme à craindre quelque chose. Le registre des rentes, avec sa couverture noire et ses agrafes de cuivre , était à côté de lui , et un livre de chansons grivoises était placé entre les feuillets, pour le tenir ouvert à l'endroit où il portait témoignage contre le tenancier de Primrose-Knowe, arriéré dans le paiement de ses rentes et redevances. Sir Robert regarda mon grand-père comme s'il eût voulu lui dessécher le cœur dans la poitrine. 11 faut que vous sachiez que le laird avait une telle manière de froncer les sourcils, qu'on voyait sur son front la marque d'un fer achevai, aussi distincte que si on l'y avait imprimée avec un fer chaud.
— Etes-vous venu les mains vides, fils d'un sifflet creux que vous êtes? lui dit sir Robert. — Mordieu I si cela est...
Mon grand-père , faisant aussi bonne figure qu'il le put , tira la jambe en arrière et posa le sac d'argent sur la table , ayant soin de le faire sonner, en homme content de lui. Le laird tira vivement le sac à lui. — Tout y est-il , Steenie? demanda-t-il.
— Votre Honneur y trouvera le compte , répondit mon grand-père.
— Dougal, reprit le laird, descends avec Steenie et fais-lui prendre un verre d'eau-de-vie , pendant que je compte l'argent et que j'écris la quittance.
JMais ils étaient à peine hors de la chambre , que sir Robert poussa un cri qui fit trembler le château. Dougal rentra à la hâte, — les domestiques accoururent, — le laird poussait cris sur cris, plus effrayants les uns que les autres. Mon grand-père ne savait pas s'il devait rester ou se sauver; pourtant il se risqua à rentrer dans le salon , où tout était sens dessus dessous, — personne pour dire entrez ou sortez. Le laird rugissait d'une manière terrible, demandant de l'eau froide pour ses pieds et du vin pour se rafraîchir la gorge ; et il n'avait à la bouche que les mots Enfer 1 enfer 1 On lui apporta de l'eau, et quand il plongea ses pieds gonflés dans le baquet il cria qu'elle le brûlait ; et il y a des gens qui disent qu'effectivement l'eau bouillonnait et pétillait comme une chaudronnée d'eau au feu. Il jeta le verre à la tète de Douglas en disant qu'il lui avait donné du sang au lieu de bourgogne ; et ce qui est sûr, c'est que le lendemain la servante eut à enlever du sang caillé sur le tapis. Le singe qu'on nonmiait le major Weir se démenait et criait comme s'il s'était moqué de son maître. 3Ion grand-père crut que la tôte allait lui tourner ; — il ne pensa plus ni à l'argent ni au reçu , et descendit les
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escaliers quatre à quatre. Mais pendant qu'il courait ainsi les cris devinrent de plus faibles eh plus faibles; il yèut un dernier râle qui serilblait venir du fond de fânie du laird, et un moment après on dit dàiis tout le château que le laird était mort.
Mon grand-père s'en retourna donc le doigt à l'oreille, son nléillèur espoir étant que Dougal avait vii le sac d'argent et avait entetidii le laird parler d'écrire le reçu. Le jeune laird , devenu sir John , arriva d'Edimbourg pour mettre ordre à ses affaires. Sir John et sbn père rie s'étaient jamais bien accordés. Sir John avait été élevé poiir être avocat; il siégea plus tard dans le dernier parlement d'Ecosse, et vota poijr i'Uniori , et on pensait qu'il y avait trouvé sort compte ; — si son (ière avait pu sortir de la tombe, il lui aui-ait brisé la tête pour cela siir la pierre de son propre foyer. Quelques gens pensaient qu'il était plus aisé de Compter avec le vieux chevalier, tout rude qu'il était , qU'avéC le jeune lâird à paroles dorées-, — mais nous reviendrons là-dessus toUt-àl'heure.
Dougal Mac Galium, pauvre corps, ne pleurait ni ne gémissait, iîiâis il allait par la maison avec une mine de déterré, s'occupant , comme c'était son devoir, de tout ordonner pour les grandes funérailles. Or, Bougal avait l'air de plus en plus abattu à mesure que la nuit approchait, et il était toujours le dernier à aller se mettre au lit. Sa chambre était tout juste en face de la chambre du dais, que son maître occupait de son vivant , et où il était alors étendu sur son lit de parade, comme on appelait cela, hélas! Le soir d'avant les funérailles, Dougal ne put garder son secret plus long-temps : il descendit du haut de sa fierté , et demahda au vieux Hutcheon de venir avec lui dans sa chambre pour une heure. Quand ils y furent ensemble, Dougal se versa un gobelet d'eàu-de-vie et en versa un autre à Hutcheon , lui souhaita santé et longue vie, et lui dit que quant à lui il n'avait plus long-temps à eire de ce monde, attendu que toutes les nuits, depuis la mort de sir Robert , son sifflet d'argent s'était fait entendre dans la chambre de parade , exactement comme du vivanldu laird, qui avait l'habitude de l'appeler ainsi pour l'aider à se retourner dans son lit. Dougal dit qu'étant seul avec le mort à cet étage de la tour ( car personne ne s'était .soiicié de Veiller sir Robert Redgantlet comme un autre mort), il n'avait jamais osé répondre à l'appel, mais que maintenant sa conscience lui reprochait d'avoir négligé son devoir^ — car quoique la mort rdmpe tout service, ajouta Atac Callimi , elle ne rompra pas mon service auprès de sir Robert ; et je répondrai à son prociiain coup de silllet , pourvu que VOUS vouliez rester avec moi, Hutcheon.
La corvée ne plaisait guère à (hitcheon ; mais il n'avait jamais quitté le cAté de Dougal à la guerre, et il ne voulut pas lui faillir dans ce moment-là Ils s'assirent donc vis-à-vis d'une mesure d'eau-de-vie, et Hutcheon, (jui était quelque peu clerc, voulait lire un chapitré de la
Bible ; mais Dougal ne voulut rien entendre qu'un morceau de î)avie Lindsay, ce qui était une mauvaise préparation.
Quand vint minuit, et que la maison fut tranquille comme la tombe, il est bien sur que le silDet d'argent se fit entendre aussi fort et aussi perçant que quand sir Robert s'en servait pour appeler; les deux vieux serviteurs se levèrent et entrèrent d'un pas mal assuré dans la chambre où le mort était étendu. Hutcheon en eut assez du premier coup d'œil j car il y avait dans la chambre des torches qui lui permirent de voir le diable sous sa propre forme, assis sur le cercueil du laird ! Il tomba de son haut comme mort. Il ne put dire combien de temps il était resté évanoui à la porte; mais quand il revint à lui il appela son camarade, et ne recevant pas de réponse il donna l'alarme à toute la maison : alors Dougal fut trouvé mort à deux pas du lit où son maître était placé. Quant au sifllet , on ne le revit plus ; mais bien des fois on l'entendit tout au haut du château sur les créneaux, et parmi les vieilles cheminées et les tourelles, là où les hiboux ont leurs nids. Sir John étouffa l'affaire, et les funérailles s'achevèrent sans que les esprits s'en mêlassent davantage.
Mais quand tout fut fini , et que le laird commença à régler ses alTaires, on réclama l'arriéré de chaque tenancier, et on demanda à mon grand-père la somme entière que le livre d'arrentage lui imputait. Sur ce il accourt au château conter son histoire, et là il fut introduit près de sir John, qu'il trouva dans le fauteuil de son père en grand deuil et en crêpe, une petite rapière de ville au côté, au lieu du vieux sabre où il entrait cent livres pesant de fer, en lame, chape et poignée. J'ai si souvent entendu raconter leur conversation (luil me semble presque que j'y assistais, quoique je ne pusse être né à l'époque.
(Et de fait, Alan, mon compagnon imitait avec une bonne dose (l'humour le ton patelin et insinuant du fermier, ainsi que la tristesse hypocrite des répli<iues du laird. Son grand-père, disait-il, avait en parlant les yeux fixés sur le livre d'arrentage, comme sur un dogue qu'il aurait craint de voir s'élancer sur lui pour le prendre à la gorge.)
— Je vous .souhaite grande joie , monsieur , du fauteuil de vos ancêtres fMi vous êtes assis , et du pain blanc que vous trouverez ici , et de la seigneurie dont vous héritez. Votre père était bon [tour ses amis et dépendants; c'est un grand honneur à tous , sir John, de chausser .ses souliers, — ses bottes , je devrais dire, car il portait rarement des souliers, excepté des pantoufles (juand il avait sa goutte.
— Oui , Steenie , dit le laird avec un grand sou|)ir et en portant sa serviette à ses yeux; il a été rappelé bien soudainement , et il fera bien faute au pays. Pas le temps de mettre sa maison en ordre: — bien prè;)aré à paniitrc dînant Dieu, sans doute, ce qui est le plus important; mais il nous a laissé après lui un ccheveau dillicile à démêler,
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Steenle. — Hem ! hem ! Venons au fait , Steenie ; j'ai fort à faire et guère de temps.
En m(}me temps il ouvrit le fatal volume. J'ai entendu parler d'une chose qu'on nomme le livre du destin : — je suis sûr que c'est un livre de compte de fermiers en retard.
— Stephen , continua sir John, toujours du môme ton doucereux et mielleux , — Stephen Stevenson , ou Steenson, vous êtes porté ici pour une année de fermages arriérés , — échue au dernier terme.
Stephen. — Plaise à Votre Honneur , sir John , je l'ai payée à votre père.
Sir Johx. — En ce cas vous avez sans doute tiré un reçu, Stephen , et vous pouvez le produire ?
Stephen. — Je n'en ai en vérité pas eu le temps, plaise à Votre Honneur 5 car je n'eus pas plus tôt remis l'argent, et juste comme Son Honneur défunt sir Robert l'avait tiré à lui pour le compter et écrire la quittance , qu'il fut pris de l'accès qui l'a emporté.
— Voilà qui est malheureux , dit sir John après une pause. iMais peutêtre avez-vous remis cet argent en présence de quelqu'un. Je n'ai besoin que d'un témoignage talis qualis, Stephen. Je ne voudrais pas agir trop rigoureusement avec un pauvre homme.
Stephen. — La vérité est , sir John , qu'il n'y avait personne autre dans la chambre que Dougal 3Iac Galium le sommelier. Mais, comme Votre Honneur le sait , il a suivi son vieux maître.
— Voilà qui est encore très malheureux, Stephen, dit sir John sans que sa voix changeât; d'une note. Celui à qui vous avez remis l'argent est mort, — celui qui a été témoin du paiement est mort aussi , — l'argent , qui aurait dû se trouver, n'a été vu de personne, et personne n'en a entendu parler. Comment puis-je croire tout cela?
Stephen. — Je ne sais pas , Votre Honneur ; mais voici un bout de memorandum des pièces qui formaient la somme. Car, Dieu me soit en aidel j'avais emprunté de vingt bourses ; et à coup sûr chacun de ceux qui sont notés là attestera par son grand serment à quel effet j'avais emprunté l'argent.
Sir John. — Je ne doute pas que vous n'ayez emprunté l'argent, Steenie. C'est le paiement fait à mon père dont j'ai besoin d'avoir quelque preuve.
Stephen. — L'argent doit être dans la maison , sir John. Et puisque Votre Honneur ne l'a pas eu, et que le défunt laird ne peut pas l'avoir emporté avec lui , peut-être bien que quelqu'un des gens de la maison peut l'avoir vu.
Sir John. — Nous allons interroger les domestiques, Stephen ; c'est trop juste.
Mais valets et servantes, pages et palefreniers, tous répondirent sans broncher qu'ils n'avaient pas vu de sac d'argent tel que mon grand-
LETTRE XI. 12t
père le dépeignait. Le pire , c'est que malheureusement il n'avait dit à personne d'entre eux qu'il venait payer ses loyers. Une des filles lui avait vu quelque chose sous le bras, mais elle avait pensé que c'était sa cornemuse.
Sir John Redgantlet ordonna aux domestiques de quitter la chambre, puis il dit à mon grand-père: Maintenant , Steenie, vous voyez que j'ai fait tout ce que vous désiriez ; et comme je ne doute guère que vous ne sachiez mieux que personne où trouver l'argent, je vous en prie, sans humeur et par intérêt pour vous-même, terminez cette scène fâcheuse, Steenie; car il faut payer ou déguerpir.
— Le Seigneur vous pardonne l'opinion que vous avez de moi , dit Stephen , qui avait presque perdu l'esprit 5 — je suis un honnête homme.
— Et moi aussi , Stephen , dit Son Honneur ; tous ceux qui sont dans la maison sont des honnêtes gens, j'espère. S'il y a un fripon parmi nous, ce doit être celui-là qui fait une histoire qu'il ne peut prouver. — Il se tut un moment, puis il reprit d'un ton plus sévère : Si je comprends bien votre manigance, monsieur, vous voudriez tirer avantage de certains bruits malicieux que l'on fait courir sur ma famille , et en particulier sur la mort subite de mon père, pour me subtiliser l'argent, et peut-être attaquer ma réputation en insinuant qne j'ai reçu la rente que je vous demande, — Où suppo.sez-vous que cet argent puisse être? j'insiste pour le savoir.
Mon grand-père vit que toutes les apparences se tournaient tellement contre lui, qu'il en devint presque désespéré ; — cependant il se dandinait d'un pied sur l'autre, regardait tous les coins de la chambre, et ne répondait pas.
— Parlez, drôle! s'écria le laird en prenant le regard de son père , un regard tout particulier qu'il avait quand il était en colère : — on aurait dit que les plis de son front y formaient cette ressemblance effrayante avec un fer à cheval. — Parlez, monsieur! — Je uma: connaître votre pensée. — Supposez-vous que j'aie cet argent?
— Je suis bien loin de dire cela. Votre Honneur.
— Accusez-vous quelqu'un de mes gens de l'avoir pris?
— Je répugnerais à accuser ceux qui peuvent être innocents ; et si quelqu'un d'eux est coupable , je n'en ai pas la preuve.
— S'il y a un mot de vérité dans votre histoire , il faut que l'argent .soit quelque part; je vous demande où vous pensez qu'il soit ? — Je veux une réponse précise.
— En enfer , si vous voulez que je vous dise ce que j'en pense , repartit mon grand-père poussé à l'extrémité ; — en enfer , avec votre père , son singe et .son sidlct d'argent !
Il descendit l'escalier en courant (carie .salon n'était pas une place pour lui après de telles paroles), et il entcii lit le laird qui jurait sang
122 REBGANTLÊT.
et passion après lui aussi fort qu'avait jamais juré sir Robert, et qui demandait en maugréant après le bailli et l'onîcier de la baronnie.
Mon f^rand-père courut chez son principal créancier ( celui qu'on nommait Laurie l.apraik ) , pour voir s'il pourrait tirer quelque chose de lui ; mais quand il eut dit son histoire , il ne lui en revint que des gros rtiots : — Voleur, mendiant, banqueroutier, c'étaient les termes les plus doux. Et par dessus le marclié , Laurie fut rechercher la vieille histoire de ce qu'avait fait jadis mon grand-père, lui reprochant d'avoir trempé la main dans le sang des saints, comme si un tenancier avait pu faire autrement que de monter à cheval quand son seigneur l'ordonnait , et un seigneur comrtiesir Robert Redgantlet , encore î Mon grandpère perdit patience, et tandis <iue lui et Laurie en étaient à se pren;!re presque aux cheveux , il fut assez malavisé pour attaquer les opinions de Lapraik aussi bien que sa personne, et lui dire des choses qui Ilrent venir la chair de poule à ceux qui les entendirent ; — il était hors de lui, et il avait vécu dans son temps avec une race qui ne se gênait guère.
Enfin ils se quittèrent, et mon grand-père, pour retourner chez lui, avait à traverser le bois de Pitmurkie , qui est tout plein de sapins ftoirs , comme on dit. — Je connais le bois, mais les sapins peuvent être hoirs ou blancs, pour ce que j'en peux dire. — A l'entrée du bois il y a un commun, et sur le bord du commun un petit cabaret isolé, qui était alors tenu par une femme qui devait se nommer Tibbie Faw ; le pauvre Steenie y demanda un mutchkin d'eau-de-vie , car il n'avait rien pris de toute la journée. Tibbie voulait absolument lui faire manger un morceau, mais il ne voulut pas en entendre parler, ni même ôler le pied de rétrier; et il avala toute l'eau-de-vie en deux traits et en portant deux toasts ; — le premier était : — A la mémoire de sir Robert Redgantlet , et puisse-t-il n'être jamais tranquille dans sa tombe tant qu'il n'aura pas fait justice à son pauvre fermier! le second : — A la santé de l'Ennemi de Ihi^mme, si seulement il veut me rendre le sac d'argent , ou me dire ce qu'il est devenu ; — car il voyait (jue tout le monde allait le regarder comme un voleur et un fripon, et pour lui c'était pis que môme la ruine de sa maison et la perte de lout ce qu'il possédait.
11 se remit en route, sans se soucier quel chemin il suivait. La soirée était devenue sombre, et les arbres la rendaient encore plus noire; il laissait la bête suivre la route qu'elle voulait à travers le bois. Voilà que tout-à-coup, de fatigué et épuisé qu'il était auparavant , le cheval se mit à regimber, à courir et à arpenter le bois, (pie mon grand-père en avait peine à se tenir en selle. Sur quoi un cavalier, paraissant loutà-coup près de lui, lui dit : Vous avez là un*' bète qui a bien du feii, l'ami -, voulez-vous la ventlre ? En même temps il toucha le cou du chevai avec sa Cravache . et la bote reprit son petit trot et son pas trébuchant.
LETTRE XI. m
— Mais son ardeur lui passe vite, ce me semble , continua l'élrangei- ; c'est comme le courage de bien des gens, ciiii se croient capables de grandes choses jusqu'à ce qu'ils soient à l'épreuve.
Mob gi-and-pére l'écouta à peine, et il donna de l'éperon à son cheval, avec un Je vous souhaite le bonsoir, l'ami.
iMais il y a apparence que l'étranger n'était pas de ceux qui se rebutent aisément ; car n'importe qUel pas Steenie fil prendi'e à sa monture, il était toujours à C(jté de lui. A la fm mon grand-pèt^e Steenie Steenson se sentit moitié fàché , et, s'il faut dire la vérité , moitié effrayé.
— Qu'est-ce que vous me voulez, l'ami? dit-il. Si vous êtes un voieiir, je n'ai pas d'argotit ; si vous êtes un honnête homme qui cherchiez compagnie, je n'ai le cœur ni à rire ni à parler; si c'est votre chemin que vous voulez savoir, c'est tout au plus si je sais lé itiiéh.
— SI vous voulez me conter votre chagrin , dit l'étrarigei^, vous voyez en moi quelqu'un qui n'a pas son pareil pour aider ses amis, (quoique j'aie été moi-môme bien maltraité dans le monde.
Si bien que mon grând-père , pour se soulager le coeur pliitôt que par aucun espoir de secours, lui conta l'histoire d'un bout à l'autre.
— C'est un cas fort embarrassant, dit l'étranger; pourtant je crois polivoir vous aider.
— Si vous pouvez me prêter l'argent, monsieur, et me donner un long terme .Te ne vois pas d'autre secours possible sur tet-re.
— Mais il peut y en avoir quelque autre soiis terre, repai-tit l'étranger. Allons, je veux être franc avec vous-, je pourrais vous prêter l'ai-gentsur billet, mais peut-être mes conditions ne vous conviendraientelles pas. Or, je puis vous dire qufe votre Vieiit laird est troublé dans sa tombe par vos malédictions et les lamentations de votre famille, et que si vous osez vous aventurer à aller le trouver, il vous donnera la quittatice.
Les cheveux de mon grand-père se dressèrent sur sa tête à cotte proposition ; mais il [lonsa (jue son compagnon pouvait être quehjue mauvais plaisant qui cherchait à l'elTrayer, et tiui peut-être finirait par lui prêter l'at-gen t. Avec cela l'oau-de-vie lui donnait de la hardiesse, et le déi^espoir encore plus: il répondit qu'il aurait le courage daller chercher la quittance jusqu'A la porte de l'enfer et même un peu plus loin. — L'étranger se mit à rire.
Ils chevauchaient donc au plus épais du bois, quand soudainement le cheval s'arrêta à la ()orte d'une grande maison -, et s'il n'avait pas su qu'il en était à dix milles, mon grand-pere se serait cru au chAteau de Redganllct. Ils entn rentdans la premiere cour, après avoii- passé les barrières et la vieille herse: et toute la façade de la maison était éclairée, et on y entendait les cornemuses el les violons, avec le même bruit et los mômes danses qu'il y en avait d'habitude chez sir Robert à Pâques et à Noël, et autres grandes fôtes pareilles. Ils mirent pied à terre, et
J 24 REDGANTLET.
mon grand-père , à ce qu'il lui sembla , attacha son cheval à l'anneau môme où il avait déjà noué la bride le malin , quand il était venu voir le jeune sir John.
— lion Dieu ! se dit mon grand-père , est-ce que la mort de sir Robert ne serait qu'un rôve?
Il frappa à la porte d'entrée comme il en avait l'habitude , et sa vieille connaissance Dougal Mac Callum — selon son habitude aussi — vint ouvrir la porte et lui dit : Steenie le Piper ', vous voilà, mon garçon? Sir Robert demande après vous à cor et à cri.
Mon grand-père était comme un homme au milieu d'un rôve : — il se retourna du côté de l'étranger, mais il n'était plus là. A la fin il essaya de dire : Ha ! Dougal DriveoNver, vous êtes encore en vie? Je vous croyais mort.
— Ne vous embarrassez pas de moi, dit Dougal , mais prenez garde à vous-, et ayez soin de ne rien prendre de personne ici , ni manger, ni boisson , ni argent , excepté la quittance qui vous appartient.
A ces mots il conduisit mon grand-père à travers les salles et les passages que Steenie connaissait bien, jusque dans le vieux salon de chêne; et là il se chantait autant de chansons profanes, et il se buvait autant de vin, et il se disait autant de blasphèmes et de paroles grivoises, qu'il s'en était jamais chanté, bu et dit au temps que le château de Redgantlet était le plus joyeux.
Seulement , le Seigneur nous soit en garde ! quelle assemblée d'effrayants convives était assise autour de la table! — Mon grand-père en connaissait beaucoup qui étaient partis depuis long -temps pour leur dernière demeure , car il avait joué de sa cornemuse dans la salle de Redgantlet à l'occasion de la mort de la plupart d'entre eux. Il vit là le farouche Middleton , et le dissolu Rothes , et l'astucieux Lauderdale, et Dalyell avec sa tête chauve et sa barbe qui lui descendait à la ceinture; Earlshall , la main encore rougie du sang de Cameron; et le sauvage Bonshaw, qui lia les membres du bienheureux M. Cargill au point que le sang en sortit; et Dumbarton Douglas, traître à la fois à son pays et à son roi. Là se trouvait le sanguinaire avocat Mac Kenyie , qui , pour son esprit et sa sagesse mondaine, avait été un dieu auprès des autres. Là aussi était Claverhouse, aussi beau que de son vivant, avec ses longs cheveux bruns bouclés, tombant en touffes sur sa cotte de bufile galonnée, et sa main gauche toujours à son épaule droite pour cacher la blessure que la balle d'argent y avait faite'. Il était assis à l'écart des autres, et il les regardait d'un air triste et hautain, tandis (jue tout le reste criait, chantait et riait, que la salle en retentissait. Mais leurs rires étaient de temps à autre effroyablement
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distors ; et les éclats de leur gaieté se changeaient alors en sons si étranges, que les ongles de mon grand-père en devenaient bleus, et qu'il se sentait glacé jusqu'à la moelle des os.
Ceux qui servaient à table étaient précisément les soldats pervers qui avaient été sur terre les exécuteurs de leurs œuvres et de leurs cruautés. Là se trouvait Nethertown le Long, qui avait aidé à prendre Argyle ; et celui qui fit la sommation à l'évoque , le Tambour du Diable; et les cruels soldats de la garde avec leurs habits galonnés j et les sauvages Amorrhéensde l'Highland, qui versaient le sang comme de l'eau -, et nombre de domestiques orgueilleux, hautains de cœur et sanguinaires , rampant devant les riches et les rendant encore plus méchants qu'ils n'auraient été; réduisant le pauvre en poussière , quand les grands l'avaient mis en pièces. Et bien d'autres encore allaient et venaient aussi occupés de leur service que s'ils avaient été en vie.
Sir Robert Redgantlet, au milieu de cette horrible orgie, cria d'une voix tonnante à Steenie Piper de s'approcher du haut bout de la table où il était assis; il avait les jambes étendues devant lui et enveloppées de flanelle , avec ses pistolets d'arçon près de lui , et le long sabre posé contre son fauteuil, tout enfin disposé précisément comme la dernière fois que mon grand-père avait vu le laird sur terre. — Jusqu'au coussin pour le singe était à coté de lui , mais la bêle n'y était pas : — ce n'était pas son heure, apparemment; car il entendit quelqu'un dire, au moment où il approchait : Est-ce que le Major n'est pas encore venu ? — à quoi un autre répondit : Le singe sera ici de bonne heure ce matin. Et quand mon grand-père se fut approché , sir Robert , ou son ombre , ou le diable sous sa ressemblance, lui dit : Hé bien, Piper, avezvous réglé avec mon fils pour l'année de loyer ?
Steenie eut grand'peine à réunir assez de force pour répondre que sir John ne voulait pas régler sans la quittance de Son Honneur.
— Vous l'aurez pour un air de cornemuse , Steenie , dit l'apparence de sir Robert. — Jouez-nous Wed hoodlcd Luchte ■ .
C'était un air que mon grand-père avait appris d'un sorcier, qui l'avait entendu quand ils rendaient leur culte à Satan dans leurs assemblées. IMon grand-père lavait quelquefois joué dans les orgies de Redgantlet Castle , mais toujours un peu à contre-cœur ; en ce moment il devint froid rien qu'à l'entendre nommer, et il dit pour s'excuser qu'il n'avait pas sa cornemuse avec lui.
— Mac Callum, membre de Relzébuth , dit le terrible sir Robert , apporte à Steenie la cornemuse que je garde pour lui,
3Iac Callum apporta une cornemuse; qui aurait pu servir au piper de Donald des Iles. IMais il do!ina un coup de coude à mon grand-père en la lui i)résentant-, et jetant à la dérobée sur l'instrument un coup
' Bien dandiné , la mère.
126 REDGANTÎ.PT
(J'œil attentif, Steenie vit que les tuyaux en étaient d'acier , et chaufTés ^ bl^nc : 3.i bien qu'il fut suflisamment avprti de n'y pas porter la main. Il s'excusa donc une seconde fois, en disant que la faiblesse et la frayeur ne lui laisseraient pas assez de souille pour remplir la poche de la cornemuse.
— En ce cîls il faut boire et manger, Steenie, reprit la figure-, car npHS ne faisons gucre autre chose ici , et on s'entend mal entre homme rppu et homme affamé.
Or, c'étaient précisément les paroles que le sanguinaire comte de Douglas avait employées pour retenir le niessager du roi pendant qu'il faisait trancher la tète de I>Iac Lellan de Bombie , à Tbreave Castle ' ; et cela mit Steenie de plus en plus sur ses gardes. Si bien qu'il parla en homme, et dit qu'il ne venait ni pour manger, ni pour boire , ni pour jouer de la cornemuse, mais simplement pour avoir ce qui lui était du ; — pour savoir ce qu'était devenu l'argent qu'il avait donné , et avoir quittance. Et il se sentait en ce moment-là tant de courage , qu'il dit à sir Robert que par conscience — (il n'avait pas la liberté de prononcer le saint nom) — et au nom de la paix et du repos qu'il espérait , il ne devait pas semer des pièges autour de lui, mais bien plutôt lui donner ce qui lui était dû.
Le fantôme grinça des dents et se mit à rire ; mais il prit la quittance d'un grand portefeuille , et la tendit à Steenie. — A'oilà votre reçu , misérable chien , lui dit-il, et quant à l'argent, mon animal de fils peut le chercher dans le Berceau du Chat.
Mon grand-père se répandit en remerciements, et il allait se retirer
(juand sir Robert lui cria : Un moment, souOleur de notes, fils de !
je n'ai pas lini avec toi. Ici nous ne faisons rien pour rien ; il faut que tu reviennes dans un an , jour pour jour, payer à ton maître l'homnjage que tu me dois pour ma protection.
La langue de mon grand-père se délia subitement , et il répondit en élevant la voix : Je m'en réfère à la volonté de Dieu et non à la vôtre.
Il n'eut pas plus tôt prontmcé le mot que tout redevint sombre et noir autour de lui ; et il tomba sur le sol avec une telle force, qu'il en perdit à la fois le souille et les sens.
Combien de temps Steenie resta-t-il là , c'est ce qu'il ne put dire ; quand il revint à lui il était étendu dans le vieux cimetière de la paroisse de Redgantlet, juste à la porte du caveau de la famille , pt l'écusson du vieux chevalier sir Robert précisément au-dessus de sa tête. Autour de lui l'herbe et les pierres des tombes étaient couvertes d'une épaisse rusée , et son cheval paissait tranquillement à côté des deux vaches du ministre. Steenie aurait pensé que tout cela n'était qu'un rêve , s'il n'a- Y4)t pas eu la quittance à la main , bel et bien écrite et signée par le
> Le lecteur est renvoyé pour les détails à l'histoire d'Ecosse de Pitscotlie. (W. S.)
vieux laird -, seulement les dernières lettres de son nom étaient mal tracées , comme de la main d'un homme saisi d'une douleur subite.
L'esprit cruellement troublé il quitta cette place terrible , remonta à cheval , se rendit au milieu du brouillard à lledganllet Castle , et obtint à grand'peine de parler au laird.
— Hé bien, banqueroutier insolvable (ce furent les premiers motSy , m'avez-vous apporté mon argent ?
— Non, répondit mon grand-père, mais j'ai apporté à Votre Honneur le reçu de sir Robert.
— Comment , drôle ? — le reçu de sir Robert I — Vous me disiez qu'il ne vous en avait pas donné.
— Plaît-il à Votre Honneur de voir si ce bout d'écrit est en règle? Sir John examina la quittance avec beaucoup d'attention , ligne par
ligne, lettre par lettre 5 et à la fin regardant la date que mon grandpère n'avait pas remarquée , il lut: Du lieu de ma destination, ce vingtcinq novembre. — Quoi! s'écria-t-il , — c'était hier! — Misérable, il faut que tu aies été chercher ceci en enfer.
— Je tiens ce reçu du père de Votre Honneur , dit Steenie ; — qu'il soit au ciel ou en enfer, c'est ce que je ne sais pas.
— Je vous dénoncerai comme sorcier au conseil privé ! reprit sir John. Je vous renverrai à votre maître le diable , à l'aide d'une barrique de poix et d'une torche.
— Mon intention est de tout rapporter moi-même au presbytère, et de lui dire tout ce que j'ai vu la nuit dernière ^ car ce sont des choses dont il est plus en état déjuger qu'un pauvre ignorant tel que moi.
Sir John ne répondit rien; il se recueillit un moment, puis demanda le récit de toute l'histoire. Mon grand-père la lui rapporta de point en point comme je vous l'ai racontée 5 — mot pour mot , ni plus ni moins.
Sir John garda de nouveau le silence pendant assez long-temps, puis enfin il reprit d'un ton calme : Steenie, cette histoire que vous venez de me raconter touche à l'honneur de plus d'une noble famille, outre la mienne ; et si c'est un mensonge imaginé pour vous tirer d'alîaire avec moi , le moins que vous puissiez attendre est d'avoir la langue percée d'un fer rouge , ce qui ne sera guère plus doux que de vous brûler les doigts aux tuyaux rougis d'une cornemuse. Il est pourtant possible (lue ce soit vrai, Steenie, et si l'argent se retrouve, je ne saurai qu'en penser. — Mais où prendre le Berceau du Chat ? 11 ne manijue pas de chats dans le vieux château , mais je pense qu'ils mettent bas sans le cérémonial d'un lit ou d'un berceau.
— Nous ferions bien de demander à Hutcheon, dit mon grand-père ^ il connaît tous les coins perdus du château aussi bien que... aussi bien qu'un autre domestique qui n'y est plus , et que je ne me soucierais pas de nommer.
Alors Hutcheon que l'on questionna leur dit qu'une tourelle en ruines
voisine de l'horloge , abandonnée depuis long-temps et où on ne pouvait pénétrer qu'au moyen d'une échelle, attendu que la seule ouverture qu'elle eût était à l'extérieur et bien au-dessus des créneaux , était autrefois nommée le Cerceau du Chat.
— J'y vais à l'instant même, dit sir John 5 et prenant (Dieu sait à quelle intention ) un des pistolets de son père restés sur la table de la salle depuis le soir de sa mort , il courut aux créneaux.
C'était un endroit dangereux à escalader , car l'échelle était vieille et vermoulue, et il y manquait un ou deux échelons. Pourtant sir John monta et passa à demi le corps par l'ouverture de la tourelle , où il interceptait le peu de lumière qui arrivait à l'intérieur. Quelque chose se jette sur lui avec force , et le pousse comme pour le faire tomber en arrière ; — le pistolet du chevalier part, et Ilutcheon, qui tenait l'échelle, ainsi que mon grand-père qui était à côté de lui, entendirent un hurlement perçant. Une minute après sir John jette du haut de la tourelle le corps du singe , en leur criant que l'argent est retrouvé et qu'ils montent l'aider. Et il est sûr que le sac d'argent était là , outre bien d'autres choses qui avaient disparu depuis long-temps. Et quand sir John eut bien passé la tourelle en revue, il conduisit mon grand -père dans la salle à manger, lui prit la main , lui parla affectueusement , lui dit qu'il était bien fâché d'avoir douté de sa parole, et que dorénavant il serait pour lui un bon maître , afin de le dédommager.
— Et maintenant, Steenie , continua sir John , quoique votre vision tourne, au total, à l'honneur de mon père, puisqu'elle le montre comme un honnête homme qui, même après sa mort, a voulu que justice soit faite à un pauvre homme, néanmoins vous sentez que les gens malintentionnés pourraient faire là-dessus |de mauvais commentaires , touchant le salut de son âme. Ainsi je crois que ce que nous pouvons faire de mieux est de tout mettre sur le dos de cette méchante bête , le Major "Weir, et de ne rien dire de votre rêve dans le bois de Pitmurkie. A'ous aviez bu trop d'eau-de-vie pour être bien sur de toutes les circonstances; et cette quittance , Sleenie (sa main tremblait en la tenant), est un document d'une étrange espèce , et je crois que nous ferons bien de la mettre tranquillement au feu.
— Mordieu! tout étrange qu'il est, c'est la seule sûreté que j'aie pour mes loyers , fit mon grand-père, qui craignit peut-être de perdre le bénéfice de la décharge de sir Robert.
— J'en porterai le montant à votre crédit dans le livre d'arrentage, répliqua sir John , et je vous donnerai un acquit de ma propre main , et cela ici môme. Et si vous pouvez tenir votre langue sur cette affairelà , Steenie , à partir de ce terme je baisserai votre loyer.
— liien des remerciements à Votre Honneur, dit Steenie, qui vit aisément de quel coin le vent souillait. Sans doute je me conformerai à tous les ordres de Votre Honneur j seulement je voudrais bien parler
de cela à quelque habile ministre , car je ne trouve pas à mon goût l'espèce de rendez-vous que le père de Votre Honneur...
— Ne donnez pas au fantôme le titre de mon père , interrompit sir John.
— Hé bien , alors , la chose qui lui ressemblait tant ; — il m'a parlé de retourner le trouver d'aujourd'hui en un an . et c'est un poids sur ma conscience.
— Hé bien donc, si vous avez l'esprit tellement en peine, vous pouvez parler au ministre de la paroisse-, c'est un homme prudent, qui aura égard à l'honneur de notre famille, d'autant plus qu'il peut avoir besoin de mon patronage.
A ces conditions , mon grand-père consentit sans peine à ce que la quittance fût brûlée , et le laird la jeta dans l'àtre de sa propre main. Mais elle ne brûla pas , pour cela ; elle s'envola par le tuyau de la cheminée , avec une queue d'étincelles , et en sifflant comme une fusée.
Mon grand-père se rendit à la manse , et le ministre, quand il eut entendu l'histoire, dit que son opinion était que bien que mon grandpère eût été bien loin dans cette dangereuse afTaire, pourtant comme il avait refusé les arrhes du diable (car telle était l'offre de manger et de boire), et qu'il avait refusé également de rendre hommage en jouant de la cornemuse sur son ordre, il espérait, pouvu que Sleenie tînt une conduite circonspecte , que Satan ne pourrait tirer grand avantage de ce qui était arrivé. Et, de fait, mon grand-père renonça long-temps de lui-môme à la cornemuse et à l'eau-de-vie. — Ce ne fut que quand l'année fut expirée , et le jour fatal passé, qu'il reprit le violon et but l'usquebaugh ou le tippenny '.
Sir John raconta l'histoire du singe comme il voulut; et il y a des gens qui croient encore aujourd'hui que dans toute l'afTaire il n'y a pas autre chose que la nature voleuse de la hôte ; et il en est que vous n'empêcheriez pas d'affirmer que ce n'était pas du tout l'Ancien Ennemi que Dougal et mon grand-père virent dans la chambre du laird, mais seulement la méchante créature , le Major, accroupie sur le cercueil ; et (|ue quant au coup de siOlct du laird qu'on entendit après sa mort, la sale bète pouvait le donner aussi bien que le laird lui-même, sinon mieux. Mais le Ciel connaît la vérité, qui se répandit pour la première fois par la bouche de la femme du ministre , après que sir John et son propre mari furent tous deux morts. Et alors mon grand-père, qui était affaibli de corps, mais non pas de jugement ni de mémoire — du moins pas assez pour que ce soit la peine d'en parler, — fut obligé de conter à ses amis le vrai de la chose , pour l'honneur de sa réputation. Autrement il aurait pu être accusé de sorcellerie \
' Forme «Vossaise de tuopenmj, bière à deux pence , ou quatre sous. — L'usquebaugh est une eau-do-vie de grains. ( L. V. ) ' f'oijex la note C , Gq du Tolume.
130 REDGANTLET.
Les ombres du soir s'épaississaient autour de nous quand mon conducteur termina sa longue narration par cette moralité: — Vous voyez, mon garçon , que ce n'est pas chose sûre que de prendre pour guide un passant qui vous est étranger, quand vous vous trouvez en pays inconnu.
— Je n'aurais pas tiré cette conséquence , répliquai-je. L'aventure de votre grand-père fut heureuse pour lui , qu'elle sauva de la ruine et du désespoir-, elle fut heureuse aussi pour son propriétaire, qu'elle empocha de commettre une grande injustice.
— Oui , mais ils ont eu tous les deux à en avaler la sauce , plus tôt ou plus tard ^ — ce qui fut différé ne fut pas perdu. Sir John mourut qu'il n'avait guère que soixante ans , et sa mort ressembla à une maladie d'un instant. Et quant à mon grand-pere , quoiqu'il soit parti de ce monde chargé d'années , il y a néanmoins mon père , bomme vigoureux de quarante-cinq ans, qui tomba entre les mancherons de sa charrue pour ne pas se relever, et qui ne laissa d'autre enfant que moi , pauvre créature aveugle, privée de son père et de sa mère, et qui ne pouvait ni travailler ni manquer. Les choses allèrent assez bien d'abord; car sir Redwald Redgantlet , fils unique de sir John et petit-fils du vieux sir R.obert, et le dernier de l'bonorable maison, hélas I nous retira la ferme et me prit dans sa maison pour avoir soin de moi. Il aimait la musique et j'eiis les meilleurs maîtres que l'Angleterre et l'Ecosse purent me donner. Je passai bien des joyeuses années avec lui ; mais, hélas! il prit parti pour le Prétendant avec d'autres gentilshommes en quarantecinq, et Je n'en dirai pas plus là-dessus-, je n'ai jamais eu la tète
bien solide depuis que je l'ai perdu , et si j'ajoute un mot de plus , du diable si j'aurai le cœur de jouer un seul air ce soir. — Regardez donc, mon garçon , reprit-il d'un ton différent ^ vous devriez voir maintetiant les lumières du glen de Brokenburn.
^JUtJULAJ' AS. .M.JIS ASL A3 9i:i,SSLIIS..W.iJ.ai.3i.M>.3.i '/) 119 HSnii. .OSi StSL^ll SS. ia.SXJlS.lS AiLJl5JU.A5,Jl9.JlS, JUL*
Ï.E MEME AU MEME
Tam Luter fut leur ménestrel ; bon Dieu , quel talent c'était ! il joua si haut et chanta si bien, que Towsie en eut la transe. Il surpassa le vieux Lightfoot , et imita les airs de France. Il se comporta en homme discret, et donna ce jour-là la danse moresque sur la pelouse de l'église du Christ. Le roi Jacques I'^
;E continue de vous écrire fort au long, quoique le sujet puisse [paraître quelque peu manquer d'intérêt. Que les grâces de la ^narration et la part que chacun de nous prend à ce qui regarde J? l'autre fassent donc compensation pour son peu d'importance. N^ Nous autres fous d'imagination , qui nous laissons tromper, O comme Malvolio, par nos propres visions, nous avons pourtant cet avantage sur les sages de la terre, que nous avons à notre disposilk>n la réserve complète de nos jouissances, et que nous pouvons nous servir à nous-mêmes un banquet intellectuel , sans avoir grand besoin du secours des objets en dehors de nous. C'est bien, à coup sûr, quclqiie chose comme le festin que le Barmecide servit à Alnaschar , et nous ne pouvons nous attendre à engraisser à un tel régime. Mais aussi nous n'avons à craindre ni cette satiété ni ces nausées qui suivent souvent les repas d'une nature plus grossière et plus matérielle. Au total, je n'en dis pas moins , avec l'Ode aux Châteaux en Espagne :
« Donne-moi les espérances , qui jamais n'affligent le cœur ; donne-moi tes richesses qui n'ont point d'ailes pour fuir ; dunne-moi le bonheur que tes visions promettent; donne-moi ton amitié, consolation de la misère!»
Ainsi donc, en dépit de ton sourire solennel et du grave branlement de tête que j'aperçois d'ici , je continuerai d'appeler sur mes aventures, quelque ordinaires qu'elles soient , autant d'intérêt que je pourrai, lors même que cet intérêt ne devrait son existence qu'à mon imagination ; et je ne cesserai pas d'infliger à tes yeux condamnés à cette tâche la peine de parcourir les feuillets où je consignerai ma narration. IMa dernière épître s'interrompt au moment où nous étions sur le
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point de descendre dans le glen de Brokcnburn , par le dangereux sentier que j'avais déjà suivi en croupe derrière un enragé cavalier, et où j'allais maintenant m'exposer sous la direction d'un guide bien précaire, celle d'un aveugle.
La nuit s'approchait rapidement -, mais cet inconvénient n'en était pas un pour^mon guide, qui continuait d'avancer, comme auparavant, avec une sûreté de pied tout instinctive , de sorte que nous atteignîmes bientôt le bas de la descente, et que je pus voir une lumière partir du cottage où j'avais naguère trouvé un refuge. Ce n'était pas là, toutefois, que tendait notre course. Nous laissâmes sur notre gauche l'habitation dujlaird, et suivant le détour du ruisseau dont nous descendions le cours , nous approchâmes bientôt du petit hameau qui s'était élevé au confluent du cours d'eau , probablement à raison de la commodité qu'il offrait là comme havre pour les bateaux pêcheurs. Nous nous trouvâmes en face d'une chaumière assez grande , quoique basse , qui paraissait bien éclairée 5 car non seulement la lumière s'apercevait à chaque fenêtre et à chaque ouverture de ses frêles parvis, mais on la voyait sortir des interstices et des crevasses du toit , composé de bardeaux goudronnés, en partie recouverts de chaume et de ces plaques de terre gazonnée que vous nommez divot.
Tandis que mon attention était ainsi occupée , celle de mon compagnon était attirée par un bruit de sons cadencés pareils à des bonds sur le plancher mêlés de quelques notes de musique extrêmement faibles, sons dont les organes pénétrants de Willie reconnurent tout d'abord la nature, bien que pour moi ils fussent presque imperceptibles. Le vieillard frappa la terre de son bâton par un mouvement de colère violente.
— Cette misérable racaille de pêcheurs! s'écria-t-il ; ces fils de î
ils ont amené un autre musicien sur mes brisées! ce sont de si grands gueux, ces smogglers-là ', qu'il faut qu'ils mettent de la contrebande jusque dans leur musique ; mais je vais vous les malmener mieux que pas un jaugeur- du pays. — Un moment! — écoutez! Ce n'est pas un violon , au surplus -, c'est ce bâtard de Simon Sowport de Nicol-Forest , avec sa cornemuse et son tambourin ; — je vais lui tambouriner les épaules ! Que j'aie une fois la main gauche à sa cravate, et vous verrez ce que fera la main droite. Allons , mon garçon , — allons , — ce n'est plus le moment de regarder où vous mettez vos pieds. Et il partit en allongeant le pas et m'entraînant avec lui.
Je n'étais pas tout-à-fait à Taise en sa compagnie; car maintenant que sa fierté de ménestrel était froissée , cet homme n'avait plus rien des dehors calmes, décents , je dirais presque respectables, que je lui avais vus tout-à-I'heure quand il me faisait son récit : sa mine était
' Smiigalers, contrebandiers.
' Gaujcr, commis de l'excise. (L. V.)
celle d'un vagabond turbulent , batailleur et emporté. Aussi quand nous entrâmes dans la vaste salle où un grand nombre de pécheurs, avec leurs femmes et leurs filles, étaient en train de manger, de boire et de danser, j'eus quelque crainte que la violence de mon compagnon ne nous valût une médiocre réception.
Mais l'acclamation générale de bienvenue qui salua l'entrée de Willie l'Errant, — les félicitations cordiales, — les apostrophes répétées : A votre santé, Willie ! — où avez-vous été , diable d'aveugle ? — les invitations qui lui arrivaient de toutes parts de faire raison de leurs toasts'; — pardessus tout, la promptitude avec laquelle on imposa silence au malencontreux /)i/jer et à son tambourin .- — tout donna au vieillard une assurance si positive que ni son importance ni sa popularité n'étaient diminuées , qu'il oublia aussitôt son accès de jalousie , et quittant le ton de dignité blessée qu'il avait eu d'abord, il en prit un plus convenable pour recevoir un accueil si empressé. Les jeunes gens et les femmes se pressèrent autour de lui pour lui dire combien ils avaient craint que quelque accident ne l'eût retenu , et l'informer que deux ou trois garçons étaient partis à sa recherche.
— Ce n'est pas un accident , grâce au Ciel, dit Willie , mais l'absence de ce paresseux coquin de Rob le Coureur, mon camarade , qui n'est pas venu me retrouver sur les Sables ; mais je vous amène à sa place un brave compagnon qui en vaut douze comme lui, le misérable pendard.
— Et qu'est-ce que vo's no's avez amenés, Wallis, mon brave? crièrent à la fois une douzaine de voix , en même temps que tous les yeux se tournaient sur votre humble serviteur, qui faisait aussi bonne contenance que possible, quoique tous ces regards ainsi braqués sur lui ne le missent pas fort à son aise.
— J'ie r'connais à sa cravate brodée, dit un quidam 5 c'est Gil Hobson, l'alerte tailleur de Burgh. — Vous êtes le bienvenu en Ecosse, coquin de chipe-pièces , ajouta-t-il en me tendant une main épatée, à peu près blanche comme le dos d'un blaireau , et des dimensions les plus formidables.
— Gil Hobson ? — Gil Whoreson ' ! s'écria Willie l'Errant; c'est| un garçon qui fait , à ce que je crois , son apprentissage du métier de quaker chez le vieux Josué Geddes.
— Quel métier est-ce ça , mon brave ? demanda l'homme à la poigne couleur de blaireau.
(§ — Faire l'hypocrite et mentir, répondit Willie , — ce qui produisit un tonnerre d'éclats de rire ; mais j'enseigne un meilleur métier au jeune homme : c'est de fôter la table et le violon.
■ Grossier jeu de mois doublement intraduisible , el quant à la consonnance et quant au sens, friioreson signifie Jitn de p (L, V.)
134 REDGANTLEt.
La conduite de Willie , en m'annonçant ainsi à peu près sous mon véritable caractère, était contraire à nos conventions. Je ne fus ce^ pendant pas fâché qu'il eût agi ainsi 5 car si ces hommes grossiers et sauvages fussent venus à s'apercevoir qu'on leur en imposait, la conséquence de cette découverte aurait pu avoir pour nous deux de fâcheuses consé(iuences, et puis j'étais affranchi du fali^ant effort de soutenir un rôle d'emprunt. L'honorable compagnie , sauf peut-être une ou deux jeunes filles dont les regards exprimaient le désir d'une plus ample connaissance, ne s'embarrassa bientôt plus de moi ; et tandis que les plus vieux reprenaient leurs sièges près d'un immense bol , ou plutôt d'un chaudron fumant de punch à l'eau-de-vie, les jeunes se mirent eu place pour la danse, et crièrent à Willie de commencer.
Après m'avoir brièvement recommandé de songer à mon honneur, «attendu que les pêcheurs avaient des oreilles, si les poissons n'en avaient pas, » W^illie partit d'une manière brillante, et moi je le suivis, de façon, assurément, à ne pas faire rougir mon compagnon, qui de temps à autre m'adressait un signe de tête approbateur. Les danses , naturellement, étaient des gigues et des reels écossaises, avec des figures à deux , variées de strathspeys et de hornpipes en guise d'intermèdes ; et le manque de grâce chez les exécutants était amplement compensé par la justesse de l'oreille, la vigueur et la précision des pas, et cette agilité qui caractérise les exercices des jeunes gens du iXord. Je me sentais animé par la gaieté qui m'entourait, ainsi que par l'admirable exécution de Willie et par ses fréquents « bien , mon garçon ! courage î » — et s'il faut dire la vérité, je trouvais infiniment plus de plaisir à cette fête rustique que ne m'en ont jamais donné les bals et les concerts plus cérémonieux de votre glorieuse métropole, auxquels j'ai quelquefois assisté. Peut-être ceci provenait-il de ce que j'étais pour la matrone qui présidait à la réunion de Brokenburn-Foot , un personnage de toute autre importance que je n'ai jamais eu les moyens de le devenir pour la renommée de miss Nickie IMurray, patronnesse de vos assemblées d'Edimbourg. Celle dont je parle était une bonne réjouie qui pouvait compter la trentaine. Ses doigts étaient chargés de je ne sais combien de bagues d'argent et de trois ou quatre anneaux d'or, et ses nombreux jupons, bleus, blancs et rouges, laissaient généreu.sement voir des jambes chaussées de bas de laine d'agneau la plus fine et la plus blanche, et qui sortaient de souliers de conlouan d'Espagne serrés par des boucles d'argent. Elle prit l'initiative en ma faveur, et déclara que le brave jeune homme ne devait pas se tuer à jouer, et qu'il fallait qu'il vint dniser r.ne couple de danses.
— Et qu'est-ce que je vais devenir, dame Martin? dit Willie.
— Ce que vous allez devenir? repartit la dame ; le bon Dieu bénisse votre vieille barbel vous pourriez jouer vingt heures de suite, et
LETTRE XIT. jgg
mettre tous les danseurs du pays sur les dents avant de lâcher votre archet , excepté pour boire ou autre chose comme ça.
— Vraiment , dame , fit Willie , vous n'avez pas si grand tort ; ainsi donc , si mon camarade va se mettre en danse , il faut que vous me donniez mon coup à boire, et puis vous pourrez sauter comme Madge de Middlebie.
Un verre plein arriva bientôt pour Willie; mais pendant qu'il le vidait , je vis entrer dans la salle une société qui fixa tout d'abord mon attention , et suspendit la galanterie avec laquelle j'allais offrir ma main à la Thétys aux fraîches couleurs, ;\ la taille bien prise et aux bas bien blancs, qui avait obtenu mon affranchissement de la tâche musicale à laquelle je m'étais soumis.
Ce n'était rien moins que la soudaine apparition de la vieille femme que le laird avait appelé. i Mabel, de Cristal Nixon, le serviteur mâle, et de la jeune personne qui au souper nous avait dit le benedicite.
Cette jeune personne — Alan , tu es à demi sorcier à ta manière — cette jeune personne dont je n'ai pas fait le portrait, et que pour cette raison-là môme tu as soupçonné ne pas être pour moi un objet inditTé' rent, — elle ne me l'est pas en effet, je le dis à regret, autant que le voudrait la prudence. Je n'emploierai pas le mot amour en cette occasion -, car je l'ai trop souvent appliqué à des caprices et à des fantaisies pa.s.sagères pour échapper à ta critique si je me hasardais à l'appliquer maintenant. C'est un mot, je dois le confesser, que j'ai employé — un romancier dirait profané — un peu trop souvent, eu égard au petit nombre d'années qui ont passé sur ma tête. Mais, sérieusement, la jolie chapelaine de Brokenburn m'a souvent occupé l'esprit quand elle n'y avait que faire ; et si cela te peut servir à t'expliquer les motifs de mon séjour prolongé dans ce pays , et de ma fantaisie de jouer le rôle de compagnon de Willie , hé bien , je te permets de le prendre comme tel : — permission dont tu n'as pas besoin de me remercier beaucoup, attendu que tu n'aurais pas manqué de la prendre, que je te l'eusse donnée ou non.
Tels étant mes sentiments , juge avec quelle sensation je dus voir cette jeune fille remarquablement belle , pareille à un rayon de soleil perçant les nuages, entrer dans la salle de danse; non, toutefois, comme une égale, mais de l'air d'une supérieure venant honorer de sa présenci; une réunion joyeuse de ses inférieurs. Le vieillard et la vieille femme la suivaient , la mine aussi sinistre que la sienne était séduisante, semblable à deux des plus tristes mois d'hiver escortant mai aux yeux brillants.
Lorsqu'elle entra — sois étonné si tu veux — elle portait une mante verte telle que tu m'as dépeinte celle de ta jolie cliente, ce qui me confirma dans le soupçon que j'avais déjà eu que ma chapelaine et ta visiteuse n'étaient qu'une seule et même pcrsumie. Dès qu'elle m'eut
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reconnu, ses traits changèrent d'expression. Elle remit sa mante à Mabel , et après avoir hésité un instant, comme ne sachant si elle devait rester ou se retirer, elle s'avança dans la salle d'un air calme et digne, tout le monde lui faisant place , les hommes lui ôtant leur bonnet et les femmes lui faisant des révérences respectueuses , tandis qu'elle prenait une chaise qu'on lui avait avancée un peu à l'écart des autres.
Il y eut alors un moment d'arrêt, jusqu'à ce que la maîtresse des cérémonies, avec une politesse gauche, mais affectueuse, se fût empressée d'offrir un verre de vin à la jeune dame , offre qui fut d'abord refusée, et qui fut enfin acceptée , jusque là seulement (jue saluant à la ronde la joyeuse compagnie, la jolie visiteuse leur souhaita à tous santé et gaieté ; puis , après avoir porté le verre à ses lèvres , elle le reposa sur l'assiette. Une seconde pause s'ensuivit ; et je ne songeai pas immédiatement, dans le trouble où m'avait mis cette apparition inattendue, que c'était à moi à y mettre fin. Enfin un murmure s'éleva autour de moi , car, par suite de ce qui s'était passé tout-à-l'heure, on m'attendait pour commencer la danse.
— C'garçon-là a le diable au corps , disait-on à demi-voix dans plus d'un groupe ; — a-t-on jamais vu un musicien honteux?
Enfin un vénérable Triton , appuyant sa remontrance d'une bourrade vigoureuse sur l'épaule, me cria : En place, — en place ! faites-nous voir comme vous savez sauter. — Toutes les filles attendent.
Je me levai , je sautai à bas du gradin qui nous servait d'orchestre , et arrangeant mes idées aussi rapidement que je le pus , je m'avançai jusqu'au bout de la salle. Là , au lieu d'offrir ma main à la Thétys aux pieds blancs que j'ai mentionnée , je m'aventurai à en faire l'offre à la Mante Verte.
Les beaux yeux de la nymphe semblèrent s'ouvrir d'étonnement à l'audace de ma demande ; et je compris aussi , aux murmures que j'entendis autour de moi, qu'elle surprenait, que peut-être même elle offensait les assistants. jN'éanmoins, après l'émotion du premier moment , elle tourna la tète vers moi , et se redressant d'un air de hauteur, en femme qui veut montrer qu'elle connaît toute l'étendue de sa condescendance, elle me tendit sa main, comme une princesse honorant un écuyer de bas degré.
Il y a de l'affectation en tout ceci, pensai-je en moi-môme, si la mante verte ne porte pas un faux témoignage ; — car une jeune danio ne fait pas de visite et n'écrit pas de lettres à un avocat pour intervenir dans les mouvements de ceux dont elles ne font pas plus de cas que cette nymphe ne fait de moi. Lors même que je serais trompé par une ressemblance de mantes , je n'en suis pas moins intéressé à montrer que je suis, jusqu'à un certain point, digne de la faveur qu'elle m'a accordée avec tant d'a|)parat et de réserve.
La danse que l'on devait exécuter était la vieille gigue écossaise, dans
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laquelle vous savez que je ne faisais pas d'ordinaire trop mauvaise figure chez La Pique , tandis que les coups d'archet que ce grand professeur t'appliquait sur les jarrets t'avertissaient habituellement de la gaucherie de tes mouvements. Le choix de l'air fut laissé à mon camarade AVillie, qui , après avoir vidé son verre , attaqua traîtreusement l'air si populaire et si bien connu de
« La femme du quaker danse joyeusement, Et le quaker danse de niènic. »
D'assourdissants éclats de rire partirent à mes dépens, et j'aurais été anéanti , n'eùt-ce été que le sourire qui relevait la lèvre de ma danseuse avait une expression autre que celle delà raillerie, et semblait dire : Ne prenez pas cela à cœur. Aussi ne m'en affectai-je pas, Alan. Ma partenaire dansa admirablement, et moi en homme décidé, si je ne pouvais éviter d'être éclipsé, à ne pas me laisser rejeter tout-à-fait dans l'ombre.
Je t'assure que notre danse, aussi bien que la musique de Willie, auraient mérité des spectateurs et des auditeurs moins grossiers; mais alors nous n'aurions pas été salués des acclamations et des applaudissements enthousiastes qui nous accompagnèrent pendant que je donnais la main à ma danseuse jusqu'à sa chaise, et que je prenais place auprès d'elle, comme quelqu'un qui avait droit d'avoir les attentions d'usage en pareil cas. Elle était visiblement embarrassée; mais j'étais résolu à ne pas remarquer sa confusion , et à mettre à profit cette occasion de m'a>surer si l'esprit de cette belle créature était digne de l'enveloppe que la nature lui avait donnée.
Néanmoins, de quelque courage que je me fusse armé pour prendre cette résolution , tu ne peux que trop bien deviner quelles dlflîcultés je dus nécessairement éprouver à la mettre à exécution -, car le défaut de rapports habituels avec ce sexe qui exerce sur nous un tel charme, m'a donné une sotte timidité qui ne difi'ère de la tienne que par un peu moins de gaucherie. Et puis elle était si belle et prenait un tel air de dignité, qu'il m'était impossible de ne pas tomber dans la fatale erreur de supposer ne pouvoir lui adresser la parole que pour lui dire des choses spirituelles et bien tournées ; et dans la torture à laquelle , dans cette persuasion, je me mis aussitôt l'esprit, pas une seule idée ne se présenta que le sens commun ne la rejetât aussitôt , soit comme tendant au galimathias, soit comme n'étant qu'un lieu commun suranné, plat et usé. 11 me semblait que je n'étais plus maître de mon jugement, mais que tour à tour j'avais l'esprit sous la domination d'Aldiborontiphoscophornio et de son facétieux ami Kigdum-Fuiniidos. Combien en ce moment ne portai-je pas envie à notre ami .Tack Olivier, qui étale si complaisammentsa pacotille de petit parlage , et qui , ne doutant jamais de sa faculté d'amuser ceux qui l'écoutent, la fait passer pour comptant parmi les jolies femmes ([u'il approche , et remplit les intervalles de son
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babil par sa parfaite connaissance du maniement de l'éventail , du service du flacon , et des autres devoirs du cavalière serviente. J'en essayai quelques uns, mais gauchement, je suppose^ du moins la dame à la Mante Veite les reçut-elle comme une princesse accepte l'hommage d'un rustre.
Cependant le plancher restait vide ; et comme la gaieté de l'assemblée paraissait quelque peu entravée , je m'aventurai , comme dernier expédient, à proposer un menuet. Elle me remercia , et me dit avec assez de hauteur qu'elle était là pour encourager 4'innocent plaisir de ces bonnes gens, mais n'était pas disposée à donner en spectacle, pour leur amusement, sa médiocre exécution.
Elle se tut un moment, comme attendant que je suggérasse quelque chose; et lorsqu'elle vit que je restais silencieux et l'air piqué, elle me dit, avec une gracieuse inclination de tôte : Pour ne pas vous refuser, cependant, j'accepterai une contredanse, si vous voulez bien.
Quel âne il fallait que je fusse, Alan, pour ne pas avoir prévenu son désir! N'aurais-j8 pas dû remarquer que Mabel et Cristal avaient installé à droite et à gauche de son siège leurs physionomies refrognées, pareilles au double support des armoiries royales? — l'homme épais, court, velu et hérissé comme le lion-, la femme sèche, pincée, longue, maigre et la mine affamée comme la licorne. J'aurais dû songer que, sous l'inspection immédiate de ces deux vigilants sauvages, nos communications, tant que nous étions à nos places, seraient difficiles, et qu'un menuet n'était nullement propice à la conversation: au lieu que le bruit, l'exercice et la confusion d'une contredanse, où les danseurs inexpérimentés se rencontrent et s'embrouillent de temps à autre, forçant ainsi les autres couples à s'arrêter une minute chaque fois, indépendamment des repos plus réguliers fournis par la danse môme , donnent la plus grande facilité possible pour échanger en temps opportun une ou deux paroles, sans être exposés à l'observation.
Nous ne faisions que commencer, quand une opportunité de ce genre se présenta. — Il n'est peut-être pas très convenable à moi , me dit ma danseuse avec beaucoup de douceur et de modestie , de paraître me souvenir d'une connaissance qui n'est pas réclamée; mais, si je ne me trompe, je parle à ÎNF. Darsie Latimer?
— Darsie Latimer est en effet la personne qui a en ce moment l'honneur et le bonheur
J'allais me lancer dans cette fausse roule du compliment ; mais elle y coupa court. — Et pourquoi, reprit-elle, monsieur Latimer est-il ici sous im déguisement, ou du moins jouant un rôle indigne d'un homme bien élevé? — Je vous demande pardon , continua-t-elle ; — je ne voudrais pas vous faire de peine, mais assurément faire d'un homme de cette sorte un associé....
Elle dirigea son regard vers mon ami Willie, et se tut. — Je me sentis honteux de moi-même jusqu'au fond de l'àme, et je me hàlai de répondre que c'était une folie que le manque d'occupation m'avait suggérée, et que je ne pouvais regretter, puisque je lui devais le plaisir dont je jouissais en ce mument.
Sans paraître faire attention à mon compliment, elle saisit la prochaine occasion qui se présenta pour me dire : Monsieur Latimer permettra-t-il à une étrangère qui lui veut du bien de iui demander s'il est convenable qu'à son âge d'activité il soit assez dépourvu d'occupation pour être disposé à adopter une société si peu relevée dans la seule vue d'un frivole amusement?
— Vous êtes sévère , madame , répondis-je ; pourtant je ne puis me regarder comme aviU en me mêlant à une société où je rencontre....
.Te m'arrêtai court, sentant que je donnais à ma réponse un tour désobligeant. Vargumcntiim ad hominem, le dernier auquel un homme poli ait recours , peut cependant être justifié par les circonstances, mais rarement ou jamais Y argumentum ad fœminam.
Elle remplit elle-même la lacune que j'avais laissée. — Où vous me. rencontrez, voulez-vous dire? Mais le cas est dilTérent. Je suis obligée par mon malheureux sort de régler mes mouvements sur la volonté des autres, et de me trouver en des lieux où je serais charmée de ne pas être. D'ailleurs , sauf ces quelques minutes , je ne participe pas aux plaisirs de cette assemblée; — j'y suis comme spectatrice seulement, et accompagnée de mes domestiques. Votre situation est différente ; — vous êtes ici par choix, prenant et fournissant votre part des plaisirs d'une classe fort au-dessous de vous par l'éducation , la naissance et la fortune. — Si je vous parle durement, monsieur Latimer, ajouta-t-elle du ton le plus doux, mes intentions sont bonnes.
Je fus confondu de ce discours , « fort de la sévérité d'une jeune sagesse ; » tout ce que j'aurais voulu répondre de vif et de piquant s'effaça de ma pensée ; et je lui dis , avec une gravité égale à la sienne :
— J'ai reçu , il est vrai, une meilleure éducntion que ces pauvres gens ; mais vous, madame, que je remercie de vos obligeantes remontrances, il faut que vous sachiez de ma condition plus que je n'en sais moi-même.
— Cai' je n'ose dire que je leur sois supérieur ni par la naissance ni i)ar la fortune, jiuisque je ne sais rien de la i)remière, et que l'autre est enveloppée d'un nuage impénétrable.
— Et pourquoi votre ignorance sur ces deux points vous pousseraitelle vers une société basse et des habitudes de désœuvrement ? Est-il digne d'un homme d'attendre que la fortune fasse tomber ses rayons sur lui, quand il peut se distinguer par le déploiement de son énergie? — Les routes du savoir ne vous sont- elles pas ouvertes? — n'avez-vous pas devant vous la carrière d'une nol^lc ambition , — celle des armes? — Mais non , — non pas celle des armes : elle vous a déjà coûté trop cher.
HO REDGANTLET.
— Je serai ce que vous voudrez que je sois, m'écriai-je avec feu ; — vous n'avez qu'à me désigner ma carrière , et vous verrez si je n'y entre pas avec énergie , ne serait-ce que parce que vous me l'aurez commandé.
— Non pas parce que je vous le commande , répliqua la jeune fille , mais parce que la raison , le sens commun , le courage , en un mot , parce que le soin de votre sûreté, vous donnent le môme conseil.
— Du moins permettez-moi de dire que la raison et le bon sens n'ont jamais revêtu une plus belle forme de persuasion, me hàtai-je d'ajouter ^ car elle s'était détournée, — et elle ne me donna pas^ d'autre opportunité de continuer ce que j'avais à dire, jusqu'au prochain repos qu'amena la danse. — Je repris alors, déterminé à obtenir une explication : Vous avez aussi parlé de courage , madame , et , dans la môme phrase, de dangers personnels. L'idée que je me fais du courage me persuade qu'il y a lâcheté à reculer devant des dangers d'un caractère douteux. Vous, madame, qui paraissez si bien connaître ma destinée que je pourrais vous nommer mon ange gardien , dites-moi ce que sont ces dangers , que je puisse juger si le courage m'ordonne de les affronter ou de les fuir.
Cet appel direct l'embarrassa évidemment.
— Vous me faites payer cher les conseils d'humanité que je vous donne , répliqua-t-elle enfin ; je prends , je le confesse , intérêt à votre sort, et cependant je n'ose vous dire d'où provient cet intérêt. Je ne suis pas libre non plus de dire qui vous avez à craindre , ni pourquoi vous êtes en danger ; mais il n'en est pas moins vrai que ce danger est proche et imminent. Ne m'en demandez pas plus, mais par égard pour vous-même éloignez-vous de ce pays. Ailleurs vous êtes en sûreté; — ici vous ne faites que provoquer votre destinée.
— Mais suis-je donc condamné à quitter ainsi l'être qui presque seul au monde m'ait montré des marques d'intérêt? — Ne dites pas cela I — dites que nous nous reverrons, et l'espérance sera l'astre conducteur de ma course !
— Il est plus que probable, me répondit-elle , — beaucoup plus que probable que nous ne nous reverrons jamais. Ce que je fais maintenant pour vous est tout ce qui peut être en mon pouvoir; c'est le secours que je donnerais à un aveugle que je verrais s'approcherdu bord d'un précipice. Cela ne doit exciter nulle surprise, et ne demande nulle reconnaissance.
A ces mots elle se détourna de nouveau , et elle ne m'adressa plus la parole jusqu'au moment où la danse fut sur le point de finir. — N'essayez plus de me parler de la soirée, me dit-elle alors, quittez la compagnie aussitôt que vous pourrez, mais non pas trop brusquement, et que Dieu soit avec vous I
Je la reconduisis jusqu'à son siège , et je ne quittai pas la belle main que je tenais sans cxi)rimer par une douce pression les sentiments qui
LETTRE XII. Ul
m'agitaient. Elle rougitMégèrement et retira sa main, mais sans colère. Voyant les yeux de Cristal et de Mabel durement fixés sur moi , je m'inclinai profondément et m'éloignai d'elle 5 — mon cœur s'attristant et ma vue se troublant malgré moi chaque fois que le mouvement de la foule s'interposait entre nous.
Blon intention était de rejoindre mon camarade Willie et de reprendre mon archet avec tout le courage que j'y pourrais mettre , quoiqu'en ce moment j'eusse donné la moitié de mon revenu pour un instant de solitude. Mais la retraite me fut coupée par dame Martin, avec la franchise — si ce mot ne jure pas ici — d'une coquette de village , qui va droit au but.
— Dà, gars, vous paraissez bientôt las, pour danser si légèrement? Mieux vaut bidet qui va au pas tout un jour, que cheval qui court un mille , et puis qu' c'est fini.
C'était un défi en forme , et je ne pouvais me refuser à l'accepter. D'ailleurs il m'était aisé de voir que dame Martin était la reine de la fête -jCt j'avais autour de moi tant de physionomies rudes et singulières, que je n'étais nullement certain de ne pas avoir besoin de quelque protection. Je saisis la main qu'elle m'abandonna sans peine et nous prîmes place à la danse. Si je ne m'en tirai pas avec toute la précision et la souplesse que j'avais tout-à-l'heure essayé d'atteindre, du moins je répondis à l'attente de ma danseuse , qui dit, et jura presque , que j'étais la perle des danseurs 5 en même temps que piquée d'émulation elle frétillait comme un chevreau , faisait claquer ses doigts comme des castagnettes, poussait des cris de bacchante et bondissait du plancher comme une balle, — au point que la couleur de ses jarretières n'était plus un mystère réservé. Peut-être en faisait-elle d'autant moins un secret , qu'elles étaient bleu-ciel et brodées en agent.
Il fut un temps où tout cela m'aurait amusé ; ou pour mieux dire la nuit dernière est, depuis quatre ans, le seul moment dont je me souvienne où je n'aurais pu y trouver du plaisir. Pourtant je ne saurais vous dire combien alors il me tardait d'être délivré de dame Martin. J'aurais presque souhaité qu'elle se foulât un de ces bas de jambes si bien tirés qui la servaient si alertement ; et quand , au milieu de ses cabrioles exagérées, je vis ma première danseuse quitter la salle, en jetant, à ce qu'il me parut, un regard de mon côté, cette impatience à continuer la danse s'accrut en moi à tel point, qu'il s'en fallut peu que je ne feignisse moi-môme une entorse ou une foulure , pour mettre fin à l'exercice. 3Iais je voyais autour de moi des troupes de vieilles femmes qui toutes avaient Fair de posséder quelque recette souveraine contre un accident de ce genre , et me rappelant Gil Bias et sa maladie prétendue dans la caverne des voleurs, je jugeai tout aussi sage do jouer jeu loyal avec dame Martin, et de danser jusqu'à ce qu'elle crût devoir me remercier. J'y mis môme de la résolution , et vers la fin de la danse je sautai
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et je m'élançai du plancher aussi haut et aussi perpendiculairement que dame IMartin elle-même , ce qui me valut , je t'assure , des tonnerres d'applaudissements , car le vulgaire préfère toujours à la grâce la force et l'agilité. Enfin, dame Martin ne put danser davantage ; et moi, me réjouissant tintérieurement de ma délivrance, je la reconduisis à une chaise , et usai de mon privilège de partner pour m'y placer près d'elle.
— He(jh, sirs '! exclama dame Martin, que j'suis lasse I En vérité, jeune homme, j'crois qu'vous m'avez presque essouITlée à mort.
Tout ce que je pus faire pour expier ce qu'on m'imputait lut d'aller chercher quelques rafraîchissements , qui furent acceptés sans difficultés.
— J'ai été heureux en danseuses , lui dis-je : d'abord cette jolie jeune dame, et puis vous, mistress Martin.
— Laissez donc, avec vos flagorneries , repartit dame Martin. Allez , allez , gars ; n'soufflez pas d'cette façon-là dans les oreilles des gens. Moi et miss^Lilias comparées ensemble ! non , non , gars , — 0</ ' / elle est peut-être bien de quatre ou cinq ans plus jeune que celles qui ont mon âge, — sans parler de ses galants attifets.
— C'est la fille du laird ? dis-je du ton le plus indifférent que je pus prendre.
— Sa fille , mon garçon ? Non , non 5 c'est seulement sa nièce , — et c'est lui tenir d'assez près, m'est avis.
— Oui vraiment ; je croyais qu'elle portait le nom du laird.
— Elle porte son nom à elle , Liiias.
— Et n'en a-t-elle pas d'autre?
— Qu'est-ce qu'elle en a besoin d'un autre jusqu'à ce qu'elle ait un mari ? répondit m*^Thétys, un peu piquée, peut-être, que je fisse rouler la conversation sur ma première danseuse plutôt que sur ellemême.
Il y eut un court moment de silence, que dame Martin rompit en disant : Voilà qu'on se remet en place.
— C'est vrai , dis-je , n'ayant pas envie de recommencer les rudes cabrioles de tout-à-l'heure ; il faut que j'aille aider le vieux Willie.
Avant que j'eusse pu me dégager, j'entendis la pauvre Thétys s'adresser à une espèce de Triton en jaquette bleue de marinier et en irowsers ^ (dont, par parenthèse, elle avait refusé la main au commencement de la soirée), pour lui dire qu'elle était maintenant disposée à danser avec lui.
— Hében , dansez, ma chérie, répliqua le vindicatif habitant des eaux
« Sorte d'iaterjeclion écossaisse. (L. V.)
' Pelil juron familier. (W. S.)
3 Culottes larges et courtes que portent les matelots. (L. V.)
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sans lui offrir la main ; y n'nianque pas d'place pour vous , ajouta-t-il en lui montrant le plancher de la salle.
Certain de m'ètre fait un ennemi , et peut-être deux , je me hâtai de revenir à ma première place à côté de Willie, et je repris mon archet. Mais je pus m'apercevoir que ma conduite avait fait une impression défavorable ^ les mots : « beau muguet », — moitié de gcnile », — et enfin l'épithète encore plus alarmante d'espion, commencèrent à me bourdonner aux oreilles , et je fus bien soulagé quand l'apparition à la porte du visage de Sam , déjà muni d' une canette de punch qu'il était en train d'expédier, me donna l'assurance que mes moyens de retraite étaient à ma portée. J'en dis quelque chose à Willie, qui probablement avait entendu plus que moi des murmures de la compagnie ; car il me répondit à demi-voix : Oui , oui , — allez-vous-en ; vous êtes déjà resté trop longtemps ici : — filez adroitement; ne leur laissez pas voir que vous décampez.
Je glissai une demi-guinée dans la main du vieillard. — Boni bon! fit-il; voilà des folies! Mais je ne vous refuse pas, comptant que vous en avez les moyens. — Allez-vous-en; — et si quelqu'un vous arrête, appelez-moi.
D'après son avis , je me glissai le long de la salle , comme pour chercher une danseuse; et ayant rejoint Sam , que je n'arrachai pas sans peine à sa canette, nous quittâmes le cottage ensemble de façon à attirer l'attention le moins possible. Les chevaux étaient attachés sous un hangar voisin; et comme la lune élait levée, et que je connaissais maintenant le chemin, tout mauvais et tout diliicile qu'il est, nous ne tardâmes pas à gagner Shepherd's-Bush , où la vieille hôtesse nous attendait avec quelque inquiétude : car, me dit-elle , plus d'une personne partie d'ici ou des villages voisins pour aller à Brokenburn n'en est pas revenue saine et sauve comme vous. — Willie l'Errant, ajouta-t-elle, a sans doute été une sorte de protection.
Ici la femme de l'aveugle, qui était à fumer dans un coin de la cheminée, se mit à chanter les louanges de « son Willie, » comme elle disait, et chercha à éveiller de nouveau ma générosité , en me dépeignant les dangers auxquels, assurait-elle, l'appui de son mari m'avait assurément fait échapper. Mais je n'étais pas en ce moment-là d'humeur à me laisser soutirer plus d'argent, et je fus me mettre au lit en toute hâte , plein de pensées diverses.
Depuis lors j'ai passé deux jours ici et à Mont-Shaaron , tantôt lisant tantôt décrivant cette importante relation , tantôt formant des plans pour revoir la charmante Lilias, ou bien, — en partie, je crois, par esprit de contradiction , — jetant quelquefois la ligne en dépit des scru-
' Gtnileman , homme comme il faut. (L. V.)
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pules de Josué, — quoique l'amusement soit un peu plus de mon goût depuis que je commence à y avoir quelque succès.
Maintenant, mon cher Allan, vous voilà en pleine possession de mon secret ; — ouvrez-moi les profondeurs de votre àme avec la même franchise. Qu'éprouvez-vous pour ce beau feu follet , pour ce lis du désert? Dites-le-moi sans détour^ car quelle que soit l'impression qu'elle ait pu faire sur mon esprit, mon amitié pour Alan Fairford surpasse l'amour que j'aurai jamais pour une femme. Je sais, d'ailleurs, que quand vous aimerez, ce sera « un amour unique , qu'un autre amour ne remplacera jamais. » Une fois allumés dans un sein aussi constant que le vôtre , les feux de l'amour ne s'y éteindront plus qu'avec la vie. Je suis d'un caractère différent et plus volage. Ma main tremblera, sans doute, et j'aurai le cœur serré, quand j'ouvrirai votre prochaine lettre ; mais que j'y trouve une franche confession que cette belle inconnue a fait sur votre gravité une impression pi js profonde que vous ne vous y attendiez , et vous verrez si je saurai arracher la (lèche de ma propre blessure, barbe et pointe. Jusque là, bien que j'aie formé plus d'un plan pour la revoir , vous pouvez compter que je ne ferai aucune démarche pour les réaliser. Je m'en suis abstenu jusciu'ici , et je vous donne ma parole d'honneur que je continuerai de m'en abstenir ; mais qu'avez-vous besoin d'autre assurance de la part de quelqu'un aussi complètement dévoué que vous l'est
P. S. — Je serai sur les épines jusqu'à ce que j'aie reçu votre réponse. Je lis et relis votre lettre, et, sur mon àme! je ne puis découvrir quels sont vos sentiments réels. Parfois il me semble que vous me parlez d'elle sur le ton de la plaisanterie; — d'autres fois il me semble que cela ne saurait être. Faites cesser mon incertitude aussi promptementque possible.
SJU!,.W îî..4l.JW.^,.a9,jl5,M,.fia,JUl..iia-AÏ A5 SISLJI^ V>-aX.W.S)Sl^n.JbLSlS SSLSSi.SiSLI>3.'iSLSLS,J!SiSS.llSL.SlS!.'2SiJiS Stilb
LETlTxE XIII.
ALAN FAIFORD A DARSIE LATIMER.
E VOUS réponds sur-le-champ, selon votre désir; et je suis 'en'écrivant dans une humeur tragi-comique, car j'ai la larme à I l'œil et le sourire sur les lèvres. Assurément, mon cher Darsie , nul autre que vous ne pourrait être aussi généreux , — assurément nul autre ne pourrait être aussi absurde 1 Je me souviens qu'étant enfant vous vouliez faire présent de votre beau fouet neuf à vieille tante Peggy, uniquement parce qu'elle l'admirait; et mamtenant , avec une libéralité aussi peu rélléchic, aussi mal appropriée, vous feriez l'abandon de votre bien -aimée à un jeune sophiste enfumé, qui se soucie de toutes les filles d'Eve comme d'un des cheveux que son occupation est de fendre en quatre. Moi amoureux de votre Lilias, — de votre Mante Verte, — de votre enchanteresse inconnue I — eh ! je l'ai à peine vue cinq minutes , et encore n'ai-je pu distinguer que le bout de son menton. Elle était bien faite, et ce bout de menton promettait on ne peut plus pour le reste du visage -, mais , le Ciel vous soit en aide I elle était venue pour alTaires. Et tomber amoureux d'une jolie cliente sur une simple consultation, serait, pour un avocat, aussi sage que de s'amouracher d'un rayon de soleil passager qui viendrait à dorer sa perruque pendant qu'il serait à l'audience. Je vous donne ma parole que j'ai le cœur intact; et, de plus, je vous assure qu'avant de souffrir qu'une femme vienne s'y installer, il faudra que je lui voie le visage tout entier, sans masque ni mante , et que je sache quelque chose de son caractère, par dessus le marché. Ne vous tourmentez donc pas à cause de moi, mon bon et généreux Darsie; mais, par considération pour vous-même , prenez garde qu'un attachement frivole, contracté si légèrement, ne vous entraîne dans un danger sérieux .
J'éprouve tant d'appréhension à ce sujet, que maintenant que je suis investi des honneurs de la robe, j'aurais abandonné ma carrière au début pour vous aller trouver, si mon père ne s'était avisé de m'attacher j'.ux talons les entraves d'une affaire de ma profession. Je veux vous la conter tout au long, car elle est assez comique; et pourquoi n'écouteriez-vous pas mes aventures judiciaires, aussi bien que moi celles de
votre chevalerie errante et ménétrière?
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Nous étions après dîner, et je réOéchissais à la manière dont je pourrais m'y prendre pour faire part à mon père de la résolution que j'avais formée en moi-môme de partir pour le comté de Dumfries , ou si je ne ferais pas mieux de lever le pied d'abord et de m'excuser par écrit , quand je remarquai dans son regard cette expression particulière qu'il prend d'habitude pour me faire part de ses intentions lorsqu'il soupçonne qu'elles ne me seront pas tout-à-Diit agréables. — Alan, me dit-il, vous portez maintenant une robe 5 — vous avez ouvert boutique, comme nous dirions d'une profession plus mécanique , et sans doute vous vous imaginez que le parquet des cours de justice est jonché de guinées, et que Vous n'avez qu'à vous baisser i)our les prendre?
— J'espère ne pas ignorer qile j'ai â acquérir quelques connaissances et quelque pratique, mon père, répondis-je, et que c'est pour cela que j'ai à me baisser d'abord.
— Bien dit, repartit mon père; — et craignant toujours de donner trop d'encouragement , il ajouta : Tiès bien dit , si les actions répondent aux paroles. Se baisser pour ramasser des connaissances et de la pratique , c'est le mot propre. Tous savez fort bien , Alan , que dans l'autre faculté où l'on étudie Vars medendi , avant que le jeune docteur arrive au chevet des grands, il faut, comme on dit, qu'il coure les hôpitaux, et qu'il guérisse Lazare de ses plaies avant d'être admis à formuler une ordonnance pour le Wche qui a la goutte ou une indigestion
^— Je sais, monsieur, que
— Sileilce ! — n'interrompez pas la cour. — Les chirurgiens aussi ont une pratique utile : c'est de mettre leurs élèves ou lyrones à l'œUvre sur des corps privés de vie et de sentiment , auxquels ils ne peuvent fcertainement faire grand mal, s'ils ne peuvent leur faire du bien ; tandis ^ue par là le tyro ou élève acquiert de l'expérience, et devient en état d'enlever une jambe ou un bras sur un sujet vivant , aussi nettement ijue vous pèleriez un ognon.
— Je crois deviner où vous en voulez venir, mon père ; — et n'élailte Un engagement très particulier
— Ne me parlez pas d'engagements , interrompit-il. Mais , silence I n'interrompez pas la cour.
Mon père, vous le savez, est sujet — cela soit dit en tout i-espect fjlial — à Être un peu prolixe dans ses harangues. Tout ce que j'avais à faire était de m'appuyer sur le dossier de ma chaise et d'écouter.
— Peut-ôtre pensez-vous, Alan, que parce que sans doute j'ai eu main la conduite de quelques actions litigieuses que mes dignes clients hi'ont conliées, je puis avoir l'idée de vous les faire Rrr'wer instantcr, et de vous fournir ainsi une clientèle toute faite, autant que peuvent y contribuer ma propre pratique et ma légère induence^ et sans doute , Alan , c'est ce que j'espère voir arriver un jour. IMais aussi , avant de
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jeter, comme dit le proverbe, mes appâts aux mouotlcs, il finit, pour ma propre réputation , que je sois bien sûr que la mouette puisse y mordre utilement. Qu'en dites-vous?
— Je suis si loin , répondis-je , de désirer avoir une clientèle immédiate , que je consacrerais volontiers quelques jours 'J
— A de plus amples études , voulez-vous dire , Alan ? Mais ce n'est pas là non plus ce qui importe. — 11 faut courir les hôpitaux, — il faut guérir Lazare , — il faut couper et tailler un sujet mort, pour montrer votre habileté.
— Assurément , répliquai-je , je me chargerai avec plaisir de la cause de n'importe quel pauvre client, et j'y donnerai autant de soins que si c'était celle d'un duc -, mais d'ici à deux ou trois jours...
— Vous avez à vous consacrer à une étude approfondie de la cause, Alan ; — à une étude très approfondie , en effet : car vous êtes inscrit pour porter la parole, in pra'setitid dominortim , mardi prochain.
— Moi, mon père I m'écriai-je étonné. — Je n'ai pas encore ouvert la bouche dans Outer-House • .
— Ne vous embarrassez pas de la Cour des Gentils , Alan , 'repartit mon père ; vous arriverez du premier coup dans le sanctuaire , — à pieds joints, comme on dit.
— ÎMais, mon père, réellement je ferais tort à une cause qu'on mé jetterait si à la hâte.
— Vous ne pouvez lui faire tort , Alan , répondit mon père en se frottant les mains d'un air de jubilation ; c'est là la crème de l'affaire , Alan. — C'est précisément, comme je disais tout-à-l'heure, un sujet sur lequel tous les tyrones exercent leurs scalpels depuis quinze ans 5 et comme l'affaire a passé dans dix ou douze mains, et que chacun l'a prise à sa manière, la cause en est venue à ce point que ni Stair ni Arnistoii ne pourraient l'améliorer. Aussi je ne crois pas que même vous s Alan , puissiez lui faire grand mal^ — vous pouvez y acquérii- do l'honneur, mais vous ne pouvez y en perdre.
— Et quel est , je vous prie, le nom de mon heureux client? dis-je d'assez mauvaise grâce , je crois.
— C'est un nom bien connu au palais, me répondit mon père. Pour dire la vérité, je l'attends de moment en moment : c'est Peter Peebles '.
— Peter Peebles ! m'écriais-je étonné ; c'est un fou et un mendiant , — pauvre comme Job et fou comme un lièvre en mars I
— Il y a quinze ans qu'il plaide, repartit mon père d'un ton de commisération qui semblait trouver là une explication suffisante de la triste situation du pauvre dial)le quant à l'esprit et à la bourse.
— Et i»uis, mon pcre , ajoutai-je, il est sur le rôle des indigents et
' Premier degré de juridii-tion des tribunaux d'Écossc. (L. V.) ' f^oyt: la noie D, fin du volume.
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vous savez qu'il y a des avocats spécialement chargés de ces sortes de causes 5 intervenir ici serait de ma part une présomption....
— Silence, Alan I — n'interrompez pas la cour ; — tout cela est arran'^é pour vous comme sur des roulettes. — Il faut que vous sachiez, Alan , que la cause de Peter devait être plaidée par le jeune Dumtoustie, — vous pouvez connaître le gars, — un fils de Dumtoustie de Dumtoustie, membre du parlement pour le comté de ***, et môme neveu du lils cadet du laird, le digne lord Bladderskate, ce qui, comme vous savez, touche d'aussi près aux caractères de peat ' et de sheriff que le tamis est proche parent du crible. Or, Saunders Drudgeit, le secrétaire de mylord, est venu me trouver ce matin au palais , comme un homme qui a perdu l'esprit; car il paraît que le jeune Dumtoustie est un des avocats des pauvres, et que l'affaire de Peter Peebles lui avait été remise en conséquence. Mais dès que l'oison à cervelle éventée eut vu les jyoches ^ (et de fait, Alan, elles ne sont pas des plus minces), la peur l'a pris, il a demandé son cheval , a sauté dessus , et le voilà parti pour la campagne-, si bien, m'a dit Saunders , que mylord perd l'esprit de chagrin et de honte , de voir son neveu abandonner le terrain dès le départ de la course. — Je vous dirai , Saunders, lui ai-je répondu, que si j'étais mylord , et qu'un ami ou un parent à moi quittât la ville tandis que la cour siège, ce parent-là , ou n'importe ce qu'il me serait, ne repasserait jamais le seuil de ma porte. Et alors , Alan , j'ai pensé à vous faire arriver la balle ; et j'ai dit que vous étiez un habile garçon tout frais émoulu, et que si cela obligeait mylord, et cœtera, vous porteriez la parole mardi dans la cause de Peter, et que vous présenteriez quelque honnête excuse de l'absence forcée de votre savant ami , de ce que votre client et la cour y perdraient , et ainsi de suite. Saunders a mordu à la proposition , comme un coq saute sur une groseille ; car, m'a-t-il dit, la seule ressource était de tomber sur un nouveau débarqué à la cour, qui ne sût pas quelle cliarge il prenait sur lui , attendu qu'il n'y avait pas un stagiaire qui fût du pays seulement depuis deux sessions qui n'eût une indigestion à mort de Peter Peebles et de sa cause. Il me conseillait de commencer par vous préparer tout doucement à la chose; mais je lui ai répondu que vous étiez un enfant soumis, Alan, et qu'en ces sortes d'affaires vous n'aviez de volonté et de bon plaisir que les miens.
Que pouvais-je dire , Darsie, en réponse à cet arrangement pris à si bonne intention , — et en môme temps si horriblement contrariant ? — Imiter la défection et la fuite du jeune Dumtoustie , c'était d'un seul coup détruire à jamais les espérances que mon père a de moi ; peut -être môme aurait-ce été le frapper d'un coup mortel, tant est grande l'im-
I Autrefois, un avocat qu'on supposait être sous le patronage particulier d'un juge , était malignement nommé son peai ou pel ( favori ). (W. S. ) ' Sacs à dossiers. (W, S.)
portance qu'il attache à tout ce qui tient à sa profession. Je fus donc obligé de m'incliner tristement en signe d'adhésion , quand mon père , appelant James Wilkinson , lui dit d'apporter les deux bouts de poches qu'il trouverait sur son bureau.
James sortit et rentra aussitôt , pliant sous la charge de deux énormes sacs en cuir bourrés de papiers jusqu'à la gueule, et dont le ventre graisseux, marqué de l'empreinte magique des greffiers de la cour, portait pour étiquette Peebles contre Plainstanes. Cette lourde masse fut déposée sur la table , et mon père , la physionomie illuminée d'un air de satisfaction peu ordinaire, se mit à en tirer les différentes liasses de papiers, attachés, non avec du cordonnet rouge ou de la corde à fouet, mais avec de bonnes et fortes cordes goudronnées , qui auraient pu servir à fixer de petites barques à leurs amarres.
Je fis un dernier effort désespéré pour me débarrasser de la tâche qui m'était imposée. — Je suis réellement effrayé, mon père , dis-je^ cette cause semble si compliquée et il reste si peu de temps pour se préparer, que nous ferions peut-être mieux d'en demander la remise à la session prochaine.
— Comment, monsieur? — comment, Alan? me dit mon père, — voudriez-vous déjà vous dédire, monsieur? — Vous avez accepté la cause du pauvre diable , et si vous n'avez pas vos honoraires en poche, c'est parce qu'il n'en a pas à' vous donner ; et maintenant voudriez-vous dire oui et non tout d'une haleine? — Pensez à votre serment, Alan, et à ce que vous devez à votre père , mon cher enfant.
Encore une fois, que pouvais-je dire ? — Je voyais, à l'air inquiet et alarmé de mon père , que rien ne le chagrinerait plus que de ne pas réussir dans ce qu'il avait résolu, et je lui assurai de nouveau que j'étais prêt à faire de mon mieux malgré le désavantage de ma situation.
— Bien, bien, mon enfant, reprit mon père -, le Seigneur vous accordera de longs jours sur terre , car vous honorez les cheveux blancs de votre père. Vous pouvez trouver de plus habiles conseils, Alan, mais aucun qui vous veuille plus de bien.
Mon père, vous le savez , ne se laisse pas habituellement aller à des expressions affectueuses, et ces expressions sont chez lui d'autant plus touchantes qu'elles sont plus rares. IVIes yeux se remplirent de larmes en voyant les siens briller; et le plaisir que j'éprouvais de lui,en avoir causé un si sensible aurait été sans mélange si je n'avais pensé à vous. Sans ce souvenir, j'aurais attaqué résolument les deux poches, eussent-elles été aussi larges que des sacs à blé. INIais, pour changer en farce une scène grave, la porte s'ouvrit, et Wilkinson introduisit Peter Peebles, '^^-^i^
Vous devez avoir vu cet original , Darsic , (jui , de même que d'autres plaideurs, contiime de hanter les cours de justice, où il a vu s'engloutir temps, fortune et raison. Ces sortes de pauvres fous m'ont quelquefois paru ressembler à ces débris de bâtiments échoués sur les bas-fonds des
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Sables de Goddwin , ou dans les passes de Yarmouth , avertissant lea autres navires de se tenir à l'écart des bancs où ils se sont perdus ; ou plutôt ces clients ruinés sont comme autant d'épouvantails disséminés dans les cours pour écarter les imbéciles de ces théâtres de la chicane. Ledit Peter porte une large redingote usée et rapiécetée, mais soigneusement croisée et fixée par ce qui lui reste de boutons et par nombre d'épingles supplémentaires, de manière à cacher l'état encore plus déplorable de ses autres vêtements. On pouvait cependant voir ses basde garçon de charrue (chaussés de souliers analogues) se rejoindreaux genoux avec une paire de culottes d'un noir rougeàtre; un foulard jadis noir, mais aujourd'hui couleur de rouille, lui entourait le cou de façon à suppléer au linge. Ses cheveux moitié gris, moitié noirs, s'échappaient en mèches ébouriffées autour d'une grande perruque qui me parut faite d'étoupes, et qu'un long usage a tellement rétrécie, qu'elle ne lui couvre plus que le haut de la tète, qu'il surmonte, quand il la couvre, d'un immense chapeau à bords retroussés , que l'on peut voir les jours de tribunaux entre neuf et dix heures, pareil à la bannière d'un ancien chef dans une bataille, dominer le flot mobile et changeant de la foule qui remplit Vouter-house , où ses bizarreries le rendent fréquemment le centre d'un groupe d'enfants espiègles et pétulants qui exercent sur lui tous les tours de leur ingénieux esprit de torture. Sa physionomie, qui jadis était celle d'un bourgeois à la mine ouverte et avenante, est maintenant amaigrie par la pauvreté et les inquiétudes , et a quelque chose d'égaré que lui donne une mobilité du regard qui semble annoncer la folie. Ajoutez à cela une peau ridée et un teint hâve^ des traits barbouillés de tabac et marqués de cet air d'importance propre aux esprits dérangés ; enfin l'habitude de se parler toujours à lui-même. Tel était mon malheureux client; et je dois convenir, Darsie, que ma profession a besoin do rendre de grands services , si , comme il est fort à craindre , elle amène beaucoup d'individus à la passe où celui-ci est arrivé.
Après que nous eûmes été présentés l'un à l'autre avec une bonne dose de cérémonial , présentation durant laquelle il me fut aisé de voir , aux manières de mon père, qu'il désirait relever à mes yeux le caractère de Peter Peebles autant que le permettaient les circonstances ,— Alan , me dit-il , c'est monsieur qui a bien voulu vous accepter pour conseil en place du jeune Dumtoustie.
— Tout-à-fait par égard pour votre père, qui est une vieille connaissance, dit Peter avec un sourire de bienveillance protectrice, —en considération de votre père et de ma vieille intimité avec lord Bladde.r.skate. Autrement, j)er regiam majestatcml j'aurais présenté une pétition et déposé une plainte contre Daniel Dumoustie, avocat, par nom et prénom j — je l'aurais fait, j'en jure par la justice! — Je annuals les formes de la procédure ; ce n'est pas avec moi qu'il faut plaisanter.
Alon père interrompit ici mon client, et lui lit observer qu'ils avaient
fort à faire, aKendii qu'il se proposait de donner an jeune avocat un aperçu des procès conjoints, en vue de le mettre au courant des faits essentiels de la cause, débarrassés de ce qui n'était que points déforme. —. J'en ai fait une courte analyse, monsieur Peebles, ajouta-t-il, ayant passé la nuit dernière et employé une bonne partie de cette matinée à parcourir ces pièces, afin d'éviter quelque embarras à Alan. Je puis main-' tenant lui faire l'exposé de la cause.
— Je le lui ferai moi-même , dit Peter, interrompant irrévérencieu-r sèment son procureur.
— Du tout, répliqua mon père ; je suis quant à présent votre agent.
— C'est mon onzième , dit Peler \ j'en ai un nouveau tous les ans. Jq voudrais pouvoir avoir un habit neuf aussi régulièrement,
— Je suis votre agent quant à présent, reprit mon père ; et vous qui êtes au fait des formes, vous savez que le client expose la cause à l'agent, — l'agent à l'avocat
— L'avocat au lord-ordinaire, continua Peter, maintenant mis en branle comme le battant d'une cloche d'alarme ; — l'ordinaire à V inner-house , le président à la cour. C'est tout juste comme la corde à l'homme, l'homme à la hache, la hache au bœuf, le bœuf à l'eau, l'eau au feu...
— Paix, au nom du Ciel, monsieur Peebles I interrompit mon père, coupant court au chapelet du client j le temps s'écoule , — il faut nous occuper de l'affaire. — Tous savez que vous ne devez pas interrompre la cour. — Hem I hemi — D'après ce résumé il appert....
— Avant que vous commenciez , interrompit Peter Peebles, je vous serai obligé de me faire donner un morceau de pain et de fromage , ou un peu de viande froide , de bouillon , ou n'importe quelle provision alimentaire ; j'étais si impatient de voir votre fils, que je n'ai pu manger une bouchée à dîner.
Charmé au fond de l'àme, je crois, d'avoir une aussi bonne chance de fermer elKcacement la bouche de son client , mon père fit apporter quelque viande froide j et James Wilkin.son , pour l'honneur de la maison , allait y ajouter la bouteille d'eau-de-vie qui était restée sur le buffet, si un coup d'œil de mon père ne la lui eût fait remplacer par de la petite bière. Peter attaqua les provisions avec la voracité d'un lion affamé ; et cette diversion l'occupa si bien , que quoique de temps à autre il levât les yeux sur mon père, pendant que celui-ci exposait la cause, comme s'il eût voulu l'interrompre, cependant sa bouche trouvait toujours une occupation plus agréable, et il revenait chaque fois au bœuf froid avec une avidité qui prouvait que depuis bien du temps il n'avait pas eu pareille occasion de rassasier son appétit. Laissant de côté une bonne partie de la phraséologie légale et nombre de détails de forme , je vais tâcher, on échange de la légende <le votre ménétrier , de vous donner l'histoire d'un plaideur, ou plutôt l'histoire de son procès.
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— Peter Peebles et Paul Plainstanes , dit mon père , entrèrent en
association , en l'année , comme merciers et drapiers , dans le Luc-
kenbooths , et firent de fortes affaires à leur avantage mutuel. Mais il n'est pas besoin de dire au savant avocat que societas est mater discor- (liarum, qu'une association donne souvent matière à procès. L'association s'étant dissoute par consentement mutuel , en l'année , il fallut
apurer les comptes, et après certaines tentatives d'arrangement extrajudiciaire, l'afîaire finit par arriver devant les tribunaux, où elle s'est ramifiée en plusieurs procès distincts, la plupart desquels ont été joints par Vordinaire. C'est sur l'exposé de ces divers procès que l'attention de l'avocat est particulièrement appelée. Il y a l'action originelle de Peebles contre Plainstanes, l'assignant en paiement de 3,000 1. plus ou moins, comme balance à la charge de Plainstanes. Secondement, il y a une contre-action , dans laquelle Plainstanes est demandeur et Peebles défendeur pour 2,500 1., plus ou moins, balance que la partie adverse allègue être due par Peebles. Troisièmement, le septième procureur de M. Peebles conseilla d'intenter une action en apurement de comptes, au moyen de quoi on pourrait établir et justifier la balance qui pourrait se trouver à la charge de l'une ou de l'autre des parties. Quatrièmement , pour répondre au cas hypothétique de la supposition que INf. Peebles pourrait se trouver reliquatairc envers M. Plainstanes, M. Wildgoose', le huitième procureur de M. Peebles, recommanda un multiplepoinding, afin de mettre les parties en présence devant la cour.
Je crus que la tète allait me tourner à cet exposé de procès enchevêtrés les uns dans les autres , et dont on attendait de moi que je prisse connaissance.
— Je comprends, dis-je, que M. Peebles réclame de Plainstanes une somme d'argent; — comment alors peut-il être son débiteur? El s'il n'est pas son débiteur, comment peut-il en venir à un midtiplepoinding, dont le seul énoncé établit que le demandeur reconnaît devoir une certaine somme d'argent, dont il demande à se libérer par mandat judiciaire ^ ?
— Je crains que vous n'y entendiez pas grand'chose', mon ami, dit M. Peebles ; un muUiplepoinding est le remcdium juris k'. j)lns siirde toutes les formes de procès. Je l'ai vu joindre avec un declaratur de mariage. — Votre bœuf est excellent , continua-t-il en .s'adressant à mon père, qui cherchait en vain à reprendre la suite de son exposé ; mais il est un peu épicé. — Le twopenny est fort bon, incontestablement-, pourtant il est
' Oison Sauvage.
2 Mnliiiilepoindiiu/ est , je crois, équivalent à ce qu'en Anjiletcrre on nomme un cas de double disiress, ou double saisie. (W. S.)
D'après la définilion d'Alan, ce serait quelque chose d'équivalent à nos offres réelles. (L. V.)
faible ,— très faible : — plus de houblon que d'orge. — Avec voire permission, je vais goùler de votre bouteille noire.
IMon père se leva vivement pour lui en verser lui-même , et en dose convenable 5 mais , à mon grand amusement , Peter avait déjà saisi la bouteille au cou, et les idées d'hospitalité de mon père étaient beaucoup trop scrupuleuses pour qu'il tentât de la reprendre par des moyens directs. Peter vint donc se remettre à table d'un air triomphant et sa proie à la main.
— Il vous faut UQ verre à vin , dit mon père en forme d'avis ; vous trouverez la liqueur un peu forte.
— Si l'église est trop grande , nous pouvons dire la messe dans le chœur, répondit Peter en se versant l'eau-de-vie dans le gobelet dont il venait de se servir pour boire la petite bière. Qu'est-ce que c'est que cela? de l'usquebaugh ? — De I'e.vu-de-vie , comme je suis un honnête homme ! J'avais presque oublié le nom et le goût de l'eau-de-vie. — 3Ionsieur Fair ford père, à votre bonne santé! (une gorgée d'eaude-vie); — monsieur Alan Fairford , à votre réussite, et puissiez-vous sortir avec honneur de votre entreprise ardue I (une seconde ration de la confortable liqueur fut rejoindre la première). — Et maintenant, monsieur Fairford , quoique vous ayez doimé un résumé passable de ce grand procès, dont a entendu parler quiconque a mis les pieds au palais ( encore à votre santé , en guise d'arrêt interlocutoire), pourtant vous avez omis de dire un mot des saisies-arrêts.
— J'allais y arriver, monsieur Peebles.
— Et de l'action en sursis de paiement des frais.
— J'y arrivais. :
— Et de l'évocation de la procédure à la cour du sheriff.
— J'y arrivais aussi.
— Comme la Tweed arrive à Melrose ', je crois, repartit le plaideur; et alors remplissant son gobelet d'eau-de-vie jusqu'au quart environ de sa hauteur, comme par distraction , il ajouta : Oh ! monsieur Alan Fairford , vous êtes un heureux homme de rencontrer pour votre début une cause telle que la mienne ; c'est en quehjue sorte un spécimen de toutes les causes, mon cher monsieur Alan. Per regiam! il n'y a pas un reniedium juris dans la pratique dont vous n'y trouviez un échantillon. A
votre bonne réussite I — prrrr je crois que je bois de l'eau-de-vie
pure. Mais si la liqueur païenne est [trop forte , nous la baptiserons avec la bière. — Il ajouta quelques gouttes de petite bière à sa boisson , fit une pause , roula les prunelles, cligna de l'œil, et poursuivit : — Monsieur Fairford , — et l'action d'attaque et voies de fait , quand j'obligeai ce misérable Plainstanes à me tirer le nez , à deux pas de la statue du roi Charles, dans Parliament Close: — je le tins là dans ma nasse. Jamais
■ Per (iwbufjes. Ad-dcssiis de Melrose, la Tweed est (rés sinueuse. C'c.sl une circonstance que les lecteurs du Monasi'cre n'auront peut-être pas oubliée. (L. V.j
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personne n'a pu mo dire quelle forme donner à ce procès •, — pas un avocat qui ait jamais vendu du vent n'a pu condescendre à me dire lequel valait mieux de procéder par voie de pétition et de plainte, ad vituiictam puhliram, avec l'agrément de l'avocat du roi, ou par action en voies de i'd\lpenilcnie liie\ cequi serait gagner mon procès d'un seul coup, et sortir de cour par une porte de derrière. — Per regiam ! Ce bœuf et cette eau-de-vie me font une chaleur étonnante au cœur-, — il faut que je revienne à l'aie (et il avala quelques gorgées de petite bière;. Mais l'aie est un peu froide \ il faut que je la corrige par ce qui reste d'eaude-vie.
Il le fit comme il le disait ; puis il continua d'une voix si haute et d'un ton si animé, frappant la table du poing, passant alternativement de son verre à sa tabatière et de sa tabatière à son verre , que mon père , renonçant à l'interrompre, se tut et s'assit tout honteux, souffrant de cette scène et inquiet sur sa conclusion.
— Maintenant, pour en revenir à mon procès favori, — à mon action en attaque et voies de fait, quand j'eus le bonheur de le provoquer à me tirer le nez au seuil môme delà cour, ce qui était justement ce que je voulais, — M. Pest — vous le connaissez , papa Fairford? — le vieux Pcst était pour faire de cela un hamesucksn; car, disait il, on pouvait dire que la cour était — hem ! hem ! — était mon domicile. Je suis là plus que partout ailleurs , et l'essence du hamesucken est de frnpper un homme dans son domicile — faites attention à cela, mon jeune avocat; — si bien qu'il y a espoir que Plainstanes pourra être pendu, comme bien d'autres l'ont été pour moins que cela. Car , mylords, dira Pest aux corps judiciaires , — mylords , le palais est le domicile de Peebles, — attendu que le palais est commune forum, Qi que commune forum est commune domicilium — La fille I apportez un autre verre de whisky et mettez-le en compte. — Il est temps de regagner mon logis. Par la justice ! je ne puis trouver la cannette; — pourtant il me semble qu'il y en a deux. Per regiam! Fairford, — papa Fairford, — prêtez -moi deux pence pour acheter du tabac ; le mien est fini. — Huissier, appelez une autre cause.
La tabatière lui tomba des mains, et son corps, chancelant sur sa chaise, l'aurait suivie si je ne l'avais soutenu.
— C'est intolérable , dit mon père. — Faites venir une chaise à porteur , James Wilkinson , pour porter chez lui cet êtie dégradé , cet ivrogne, cette bête brute.
Quand Peter Peebles, confié aux soins d'un vigoureux Celte «, fut éloigné de cette consultation mémorable , mon père se hâta do rempa-
' Durant le procès.
" Les nijjlilandcrs , ou montagnards d'Ecosse, exercent à Edimbourg les proressions qui demandent de la vigueur corporelle, comme chez nous les Auvergnats, qui sont aussi des débris de l'anlique race celle. (L. V.)
quêter les dossiers, de môme qu'un banquiste dont la représentation a manqué s'empresse de démonter son échoppe. — Yoici mes notes , Alan, me dit-il d'une voix précipitée ; parcourez-les avec soin , — confrontez-les avec les pièces , et mettez-vous le tout dans la tête d'ici à mardi. Plus d'un bon plaidoyer a été prononcé pour un sot client. Ah I écoutez, mon garçon, — écoutez. Je n'ai jamais eu intention de vous frustrer de vos honoraires après que tout sera fait, quoique j'eusse aimé entendre le plaidoyer d'abord -, mais rien de tel que de doimer l'avoine au cheval avant de se mettre en route. Yoici cinq bonnes guinées dans une bourse de soie, — que votre pauvre mère a faite , Alan: — elle aurait été bien heureuse de voir son jeune fils couvert de la robe. — Mais assez là-dessus , — soyez bon fils , et mettez-vous h l'œuvre comme un tigre.
Je me suis mis à l'œuvre, Darsie; car qui pourrait résister à de tels motifs? Avec l'aide de mon père , je me suis rendu maître des détails, quelque embrouillés qu'ils soient ; et mardi je plaiderai pour Peter Peebles comme je plaiderais pour un duc. Et, de fait, tout est si clairement arrangé dans ma tête , que j'ai pu vous écrire cette longue lettre j lettre dans laquelle , toutefois, Peter et son procès occupent assez de place pour vous montrer combien en ce moment ils en occupent dans mon esprit. Encore une fois, veillez attentivement sur vous , et souvenezvous de moi , qui vous suis tout dévoué.
Alan Fairforp.
Par suite de circonstances qui seront mentionnées plus tard , il s'écoula un long intervalle avant que cette lettre arrivât à celui à qui elle était adressée.
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«JIS.M.M JW o: JW M JU..M.JUI.JbLiW.A!, M JW.iiajW.JUJllJU.;a.JUtJU.Jlî^JW JJLJliJU JW.Jlî.iS.M^ jW jU *
CHAPITPlE PPlEMIER.