‹ RedgauntletChapitre 43 sur 152 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

avait tellement l'esprit altier de son père , qu'il devint impatient de la contrainte domestique , résista à lautoritc paternelle , et finalement s'enfuit de la maison de son père, abjura ses opinions politiques, et s'attira son mortel déplaisir en se joignant aux adhérents de Baliol. On dit que son père maudit dans sa fureur son fils dégénéré , et jura que s'il le rencontrait il périrait de sa main. Cependant les circonstances semblaient promettre un dédommagement à la perte que le chevalier avait faite de son fils. Lady Albéric Redgantlet se trouvait de nouveau , après nombre d'années, dans une situation qui offrait à son époux l'espoir d'un héritier plus docile au devoir.

» Mais le vif intérêt qu'il prenait à l'état de sa femme, et les ménagements que cet état demandait, n'empochèrent pas Albéric de s'engager dans l'entreprise de Douglas et de IMoray. Il avait été le premier à l'attaque du château , et il fut le dernier à la poursuite de Baliol , dispersant et taillant en pièces le peu d'intrépides partisans qui s'efforçaient de protéger l'usurpateur dans sa fuite.

» Tous avaient été successivement vaincus ou tués , et le formidable Redgantlet , l'ennemi mortel de la maison de Baliol , n'était plus qu'à deux longueurs de lance du fugitif Edouard , engagé dans une passe étroite , quand un jeune homme , un des derniers qui fussent restés près de l'usurpateur dans sa fuite , se jeta entre eux , reçut le choc de Redgantlet, et fut désarçonné et renversé. Le casque se détacha de sa tête , et les rayons du soleil , qui en ce moment se levait sur le Soiway, montrèrent au chevalier les traits de son fils désobéissant , et portant les couleurs de l'usurpateur.

» Redgantlet voyait son fils gisant devant les pieds de son cheval , mais il voyait aussi Baliol , l'usurpateur de la couronne d'Ecosse, encore à sa portée, et n'étant séparé de lui que par le corps étendu de son partisan renversé. Sans s'arrêter à s'informer si le jeune Edouard était blessé , il enfonça les éperons dans les flancs de son cheval , voulant franchir d'un saut cet obstacle; mais sa tentative fut malheureuse. Le coursier fit bien un bond en avant ; mais il ne put dépasser assez le corps du jeune homme, et un de ses pieds de derrière le frappa au front comme il se relevait. Le coup fut mortel. Il n'est pas besoin d'ajouter que la poursuite cessa , et que Baliol put échapper.

» Redgantlet , tout féroce qu'on le représente , fut cependant accablé de l'idée du crime qu'il avait commis. Quand il revint à son château, ce fut pour y trouver de nouveaux chagrins domestiques. Sa femme avait été prématurément saisie des douleurs de l'enfantement en apprenant la terrible catastrophe qui avait eu lieu. La naissance d'un enfant mâle lui coûta la vie. Redgantlet resta pendant plus de vingt-quatre heures près du corps inanimé de celle qui venait de lui être enlevée, sans changer ni de physionomie ni d'attitude , autant (jue ses domestiques épouvantés purent le remarquer. L'abbé de Drundeman lui fit en-

232 REDGANTLET.

tendre en vain des paroles de consolation. Douglas , qui était venu visiter dans son aflliclion un patriote si distingué par son zèle, réussit mieux à réveiller son attention. Il lit sonner par les trompettes un air de guerre anglais dans la cour du château, et Redgantlel, s'élançant tout-à-coup sur ses armes , sembla retrouver le sentiment de l'existence qu'il avait perdu dans l'étendue de son malheur.

» De ce moment , quelles que pussent être ses sensations intérieures, il ne laissa plus paraître extérieurement aucune émotion. Douglas fit apporter l'enfant ^ mais le cœur de fer des soldats eux-mêmes fut frappé d'horreur en voyant que la loi mystérieuse de la nature avait imprimé la cause de la mort de sa mère et le témoignage du crime de son père sur l'innocent visage du nouveau-né , dont le front portait la marque distinctive d'un fer à cheval en miniature. Redganllet lui-même le lit remarquer à Douglas , en lui disant avec un affreux sourire : Il aurait dû être ensanglanté.

» Bien qu'ému de compassion pour son frère d'armes, et quoique cuirassé contre les émotions vives par les habitudes de la guerre civile , Douglas frissonna à cette vue , et montra le désir de quitter une maison condamnée à être la scène de telles horreurs. Comme dernier avis, au moment de partir, il exhorta Albéric Redgantlet à faire un pèlerinage à la chapelle de Saint-Ninian de Wliiteherne , regardée alors comme une châsse d'une grande sainteté; puis il s'éloigna avec une précipitation qui aurait pu encore aggraver, s'il eût été possible , l'état d'abandon de son malheureux ami. Mais la douleur du chevalier paraissait ne pouvoir plus s'augmenter. Sir Albéric fit déposer le corps de son fils assassiné et celui de la mère auprès l'un de l'autre dans l'ancienne chapelle du château , après avoir eu recours à l'habileté d'un célèbre chirurgien du temps pour les embaumer 5 et on dit que pendant bien des semaines il passa plusieurs heures chaque nuit dans le caveau où ils reposaient.

» Enfin il entreprit le pèlerinage de M'hiteherne-, il s'y confessa pour la première fois depuis son malheur, et reçut l'absolution d'un vieux moine qui depuis mourut en odeur de sainteté. On rapporte qu'il fut alors prédit à Redgantlet qu'à cause de son patriotisme inébranlable sa famille continuerait d'être puissante au milieu des changements qu'amènerait l'avenir-, mais qu'en châtiment de sa cruauté implacable envers son propre fils, le Ciel avait décrété que la valeur de sa race serait toujours infructueuse, et que la cause qu'ils épouseraient ne prosjiérerait jamais.

» Se soumettant à la pénitence qui lui fut imposée, on croit qu'Albéric fut en pèlerinage, soit à Rome, soit même au Saint-Sépulcre. Il fut universellement regardé comme mort; et ce ne fut que treize ans après, lors de la grande bataille de Durham, livrée entre David Hruce et la reine Philippa d'Angleterre, qu'un chevalier, qui portait un fera cheval pour cimier et qui s'était fait remarquer par sa valeur intrépide

CHAPTRE yiir. 233

et désespérée, ayant à la fin été renversé et tué, on reconnut en lui le brave et malheureux sir Albéric Redgantlet. »

— Et le signe fatal s'est-il transmis à toute la postérité de cette malheureuse maison? demandai-je, quand Herries eut achevé son récit.

— De tout temps on l'a dit, répondit Herries, et on le croit encore. Mais peut-être y a-t-il ici, dans le témoignage populaire, quelque chose de cette imagination qui se crée ce qu'elle croit voir. Certainement, de môme que d'autres familles ont des particularités qui les distinguent, celle des Redgantlet est marquée, chez la plupart de ses membres, par une singulière disposition des plis du front, que l'on suppose venir du Ills de leur ancêtre Albéric , le frère de ce malheureux Edouard qui avait péri d'une manière si déplorable. Il est certain qu'il semble y avoir eu un sort sur la maison de Redgantlet , car elle s'est presque toujours trouvée du côté vaincu dans les dissensions civiles qui ont divisé le royaume d'Ecosse, depuis le temps de David Bruce jusqu'à la courageuse et si malheureuse tentative du chevalier Charles Edouard.

Il poussa un profond soupir en prononçant ces derniers mots, en homme que le sujet a entraîné à un enchaînement de réflexions pénibles.

— Et moi , m'écriai-je, suis-je donc issu de cette race infortunée? — Lui appartenez-vous aussi? — et si cela est, pourquoi ai-je à supporter la contrainte d'une prison et de mauvais traitements de la part d'un parent?

— Pas de questions quant à présent, me dit-il. Ma conduite envers vous n'est pas le résultat du choix, mais de la nécessité. Vous fûtes enlevé à votre famille et aux soins de votre tuteur légal parla timidité et la tendresse ignorante de votre mère, incapable d'apprécier les arguments et les sentiments de ceux qui préfèrent l'honneur et les principes à la fortune et même à la vie. Le jeune faucon qui n'a connu que les soins maternels doit être dompté par la privation de la lumière et du soleil avant que le fauconnier lui puisse donner l'essor.

Je fus épouvanté de cette déclaration, qui semblait me menacer d'une captivité dont la durée serait longue et le terme dangereux. Je jugeai cependant que le mieux était de montrer une certaine énergie , et d'y mêler en même temps un ton de conciliation. — Monsieur Herries, lui dis-je (si ce nom vous appartient en effet), laissons ici de côté ce ton de mystère et d'intimidation dans lequel vous semblez disposé à envelopper ce qui me touche. Depuis long-temps , hélas I je suis privé des soins de cette mère affectionnée à laquelle vous faites allusion ; — depuis longtemps je suis confié à des étrangers, — et forcé deme conduire d'après les inspirations de mon propre esprit. — Le malheur, — l'isolement précoce , — m'ont donné le droit d'agir par moi-môme -, et la contrainte ne me privera pas du privilège (lu'apprécie le plus un Anglais.

— A'ain jargon du jour, dit Herries d'un ton de mépris. Nul mortel n'a le privilège du libre arbitre; nous sommes tous enchaînés par les

234 REDGANTLET.

liens da devoir, — notre sentier moral est limité parles règles de l'honneur, — nos actions les plus indiderentes ne sont que des mailles du filet de la destinée dans lequel nous sommes tous enveloppés.

Il parcourut la chambre à grands pas, et poursuivit d'un ton d'enthousiasme, qui, joint à d'autres parties de sa conduite, semblerait indiquer une imagination surexcitée, si l'ensemble de ses discours et de SCS actions ne contredisaient pas cette impression.

— Rien, dit-il d'un ton chaleureux quoique mélancolique, — rien n"est l'œuvre du hasard, — rien n'est la conséquence de la libre volonté. La liberté dont l'Anglais se vante ne lui donne guère plus d'indépendance réelle que le despotisme d'un sultan de TOrient n'en laisse à son esclave. L'usurpateur, Guillaume de Nassau, sortit pour la chasse , et crut sans doute que c'était par un acte de son bon plaisir royal que le cheval de sa victime assassinée avait été préparé pour lui. î\Iais le ciel avait d'autres vues; et avant que le soleil fût élevé sur l'horizon , un faux pas de l'animal sur un misérable obstacle, sur une taupinière, coûta à l'orgueilleux cavalier la vie et la couronne qu'il avait usurpée. Pensez-vous que de tirer les rênes plus d'un côté ou de l'autre eût pu faire éviter cet obstacle insignifiant qui se trouva sur le chemin? — je vous dis (lu'il y était aussi inévitablement placé qu'aurait pu l'être la longue chaîne du Caucase. Oui, jeune homme, en agissant et en souffrant, nous ne faisons que remplir le rôle que nous a assigné la Destinée , directrice supreme de ce drame étrange. Nous ne pouvons rien faire qui ne nous soit prescrit, rien dire qui ne nous soit dicté : et néanmoins nous parlons de libre arbitre, de liberté de pensée et d'action, comme si Richard ne devait pas mourir et Richmond être vainqueur, là précisément où l'auteur a décidé qu'il en serait ainsi !

Il se tut, et continua de marcher de long en large, les bras croisés et les yeux baissés. Le bruit de ses pas et le son de sa voix me rappelèrent que lors de ma première rencontre avec cet homme singulier, je l'avais entendu se livrer de même à de longs soliloques dans sa chambre solitaire. Je fis la remarque qu'à l'exemple d'autres jacobites, il avait adopté, dans sa haine invétérée contre la mémoire du roi Guillaume, l'opinion enfantée par l'esprit de parti, que le jour de son fatal accident le roi montait un cheval qui avait autrefois appartenu au malheureux sir John Friend , exécuté pour haute trahison en 169G.

JVIon intérêt n'était pas d'irriter, mais bien plutôt, s'il était possible, de calmer celui au pouvoir de qui je me trouvais si singulièrement placé. Quand je crus que la fermentation doses idées s'était jusqu'à un certain point apaisée, je lui répondis : Je ne veux pas discuter une question d'une aussi subtile métaphysique que celle qui cherche à déterminer les limites entre le libre aibilre et la prédestination ; cette question me parait même au-dessus de ma comi)réhension. Espérons que nous pourrons vivre honorablement et mourir dans des sentiments d'espé-

Page 1