‹ RedgauntletChapitre 45 sur 152 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

espions et les délateurs sont des maux nécessaires, que tout homme intègre déteste, et dont pourtant tout homme prudent doit user s'il ne veut agir et combattre en aveugle. Mais rien ne peut justilier l'emploi personnel de la fausseté et de la trahison.

— Vous avez dit à M. Alexandre Fairford, continuai-je avec la môme hardiesse, car je commençais à m'apercevoir que c'était la meilleure partie que je pusse jouer, — vous lui avez dit que j'étais le fils de Ralph Latimer de Langcote-Hall? — Comment accordez-vous ceci avec votre assertion de tout-à-l'heure , que mon nom n'est pas Latimer?

11 rougit en répondant à cette question. — Le vieux fou de radoteur a menti, dit-il, ou peut-être m'a-t-il mal compris. J'ai dit que ce gentleman pouvait être votre père. A vrai dire , je désirais que vous vinssiez visiter l'Angleterre, votre pays natal, parce qu'alors mes droits sur vous reprenaient toute leur force.

Ceci m'expliquait pleinement le sens de la recommandation qui m';:vait été souvent faite, que si j'avais quelque égard pour ma sûreté je me gardasse de franchir le Border du sud ; et je maudis ma propre folie qui m'avait fait voltiger comme un moucheron autour de la bougie, jusqu'à ce que je fusse tombé par ma faute dans le malheur dont je m'étais joué. — Quels sont ces droils, repris-je, que vous réclamez sur moi? — A quelle fin vous proposez-vous de les faire servir?

— A une fin importante, vous pouvez en être certain, répondit M. Herries; mais je n'ai intention, quanta présent, de vous en faire connaître ni la nature ni l'étendue. A'ous pouvez juger de son importance par ce fait, que pour me mettre en possession complète de votre personne je suis descendu à me mêler aux gens qui ont détruit la pêcherie de ce misérable quaker. Il est assez vrai que je le méprisais , et que j'étais mécontent de l'avide industrie avec laquelle il ruinait un noble exercice; mais si cela n'était pas entré dans mes vues à votre sujet, il aurait pu, quant à moi , conserver ses filets à pieux jusqu'à ce (lue la marée montante et descendante cessât de se faire sentir dans le Solway.

— Hélas I lui dis-je , ceci double le regret que j'éprouve d'avoir été la cause involontaire du malheur d'un homme honnête et bienveillant.

— Ne vous chagrinez pas pour cela, repartit Herries^ l'honnête Josué est de ceux qui savent , à force de longues prières , se mettre en possession de la maison de la veuve : — il réparera promptement ses pertes. Quand ils éprouvent quelque mésaventure, lui et les autres jargonneurs l'inscrivent au débit du Ciel, et, en guise de dédommagement, ils se permettent des friponneries sans remords jusqu'à ce qu'ils aient rétabli l'équilibre de la balance ou qu'ils l'aient fait pencher de leur côté. Assez sur ce point quant à présent, — il faut que je change immédiatement de quartiers \ car bien que je ne craigne pas qu'un excès de zèle chez M. le juge de paix Foxley ni chez son grellier les conduise à aucune mesure extrême , néanmoins le malheureux hasard qui a fait

m rëdgantlêt.

que j'ai été i*econnii par ce misérable foil peut faire qu'il leur soit plus dilTicile de fermer les yeux sur moi , et il ne me faut pas mettre leur patience à une trop rude épreuve. Il faut vous préparer à m'accompagner, soit comme prisonnier, soit comme compagnon ; dans ce dernier Cas, vous devrez me donner votre parole d'honneur de ne pas chercher à vous évader. Si vous étiez assez malavisé pour enfreindre votre parole une fois engagée , Soyez sûr que je Vous ferais sauter la cervelle sans le moindre scrupule.

— J'ignore vos plans et vos projets, répliquai-je, et je ne puis que les croire dangereui. Je n'ai pas intention d'aggraver ma situation présente par une résistance inutile à la force supérieure qui me retient prisonnier ; mais je ne renoncerai pas au droit de revendiquer ma liberté naturelle si une occasion favorable se présentait. J'aime donc mieux être votre prisonnier que votre allié.

— C'est parler loyalement , dit-il 5 non pourtant sans une teinte de la restriction précautionneuse d'un homme élevé dans la bonne ville d'Edimbourg. Pour ma part, je ne vous imposerai aucune rigueur inutile-, votre voyage se fera, au contraire, avec autant de commodité que le comporte la surveillance que je dois exercer sur vous. Vous sentez'vous assez fort pour voyager à cheval , ou préférez-vous une voiture? Le premier mode de transport est le mieux approprié au pays que nous avons à traverser ; mais je vous laisse la liberté du choix.

— Je sens que mes forces reviennent peu à peu , répondis-je, et je préférerais de beaucoup voyager à cheval. On est , ajoutai-je , tellement clos dans une voiture

— Eton y est si facilement gardé, interrompit Harries, en me regardant comme s'il avait voulu lire jusqu'au fond de ma pensée, — que sans doute vous regardez le cheval comme offrant plus de chances pour une évasion.

— 3Ies pensées m'appartiennent, lui dis-je; et bien que vous teniez ma personne prisoimière, elles échappent à votre contrôle.

— Oh! je puis lire le livre sans tourner les feuillets, répliquâ-t-il. Mais je vous recommande de vous garder de toute tentative téméraire, et j'aurai soin de veiller à ce qu'il ne soit pas en votre pouvoir d'en risquer aucune qui ait chance de réussite. On a amplement pourvu à vos besoins en linge et en autres objets nécessaires à quelqu'un dans votre situation. Cristal Nixon vous servira de valet, — je devrais peut-être dire de femme de chambre '. Votre costume de voyage vous paraîtra peutêtre singulier, mais il est toi que le veulent les circonstances, et si vous faitesdilTicultéde vous servir dos objets préparés pour votre usage, la manière dont vous voyagerez sera aussi incommode que l'a été celle qui vous a amené ici. — Adieu. — Nous nous connaissons maintenant

• Cette expression est en français dans le texte.

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mieux Tun l'autre que nous ne nous connaissions ; — ce ne sera pas ma faute si notre plus grande intimité ultérieure n'a pas pour conséquence une opinion mutuellement plus favorable.

IMe souhaitant alors civilement le bonsoir, il me laissa à mes réflexions; seulement il se retourna pour me dire que nous nous mettrions en route le lendemain au point du jour au plus tard , et peut-être même plus tôt 5 puis il ajouta, comme par compliment, qu'il supposait qu'étant chasseur , je devais toujours être prêt à partir au premier signal.

Nous nous sommes donc expliqués, cet homme singulier et moi. Je puis jusqu'à un certain point apprécier ses vues. Il a adopté une ligne politique surannée et désespérée, et, d'après je ne sais quel prétendu lien de tutèleou de parenté sur lequel il n'a pas daigné s'expliquer, mais qu'il parait avoir su faire passer pour argent comptant près d'un sot juge de paix de campagne et de son fripon de gredier, il s'arroge le droit de diriger et de contrôler mes mouvements. Le danger qui m'attendait en Angleterre, et auquel j'aurais pu échapper si j'étais resté en Ecosse, résultait sans doute de l'autorité de cet homme. Mais ce que ma pauvre mère pouvait craindre pour moi dans mon enfance, — ces dangers contre lesquels mon ami Samuel Grifliths s'elTorce de me prémunir depuis que j'ai atteint l'âge de raison, sont maintenant, à ce qu'il semble, tombés sur moi; et, sous un prétexte légal, je suis retenu prisonnier, de la manière certainement la plus illégale , par un homme à qui même sa conduite politique aurait fait perdre les droits qu'il eût pu avoir. N'importe , — mon parti est bien pris : — ni la persuasion ni les menaces ne me forceront d'entrer dans les projets désespérés que cet homme médite. Que je sois dans le monde un être aussi insignifiant que ma vie passée semble l'indiquer, ou que par ma naissance et ma fortune j'aie une importance qui puisse faire de moi une acquisition désirable pour une faction politique (ce que paraîtrait annoncer la conduite de mon adversaire), dans l'un comme dans l'autre cas ma résolution est arrêtée. Ceux qui liront ce journal, s'il est parcouru par des yeux impartiaux, jugeront sainement de moi ; et si on me regarde comme un fou d'être venu m'exposer inutilement au danger, on n'aura pas du moins lieu de me regarder comme un lâche ou un apostat, maintenant que je m'y trouve enveloppé. J'ai été élevé dans des sentiments d'attachement pour la famille régnante ; je vivrai et mourrai dans ces sentiments. J'ai à la vérité quelque idée que M. Ilerries s'est déjà aperçu que je suis d'un métal moins malléable qu'il ne l'avait cru d'abord. Des lettres de mon cher Alan Fairford, contenant un tableau chargé de mon instabilité d'humeur, se trouvaient dans le portefeuille où, de l'aveu de mon prétendu tuteur, son domestique se permit de fureter la nuit que je passai à Brokenburn, et où, je m'en souviens, mes habiLs mouillés, avec ce que contenaient mes poches, furent, avec l'étourderie d'un jeune voyageur, imprudemment remis aux soins d'un domestique

REDGANTLET.

étranger. Et puis mon hôte et ami, le digne et bon M. Alexandre Fairford, a pu aussi, et avec justice , parler à cet homme de mes légèretés. Il verra pourtant qu'il a fait une fausse estime sur ces plausibles données, car...

Mais il faut m'interrompre pour le moment.

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