CHAPITRE IX
Tandis que tout cela me traversait rapidement l'esprit, j'entendis mon ci-devant ami qui recommençait sous ma fenêtre, pour la troisième fois, l'air d'où son propre surnom lui était probablement venu, quand il fut interrompu par ses rustiques auditeurs,
— Si tu n'sais pas jouer d'autre air que celui-là , l'ami , tu ferais mieux d'prendre ton sac et tes flûtes et de lever l'pied. Le squire va revenir tout-à-l'heure , ou maître jN'ixon , et nous allons voir qu'est-ce qui paiera les violons.
— Oh I ohl pensai-je, si je n'ai pas à affronter d'oreilles plus fines que celles de mes amis Jan et Dorcas, je puis risquer une épreuve. — Et je me mis à chanter , comme exprimant le mieux mon état de captivité , deux ou trois vers du cent trente-septième psaume:
« Assis au bord du Qeuve où règne Babylone , Nous pleurions nos malheurs. »
Les gens de la ferme s'étaient tus pour m'écouter, et quand je cessai je les entendis se dire entre eux à demi-voix et d'un ton de commisération : Hélas , pauvre àme î un si gentil garçon avoir perdu l'esprit !
— En ce cas , dit Willie assez haut pour que je pusse l'entendre, je ne connais rien de bon comme un air de violon pour lui redresser les idées. Et il attaqua avec autant de feu que de vigueur les cadences animées de l'air écossais dont je me rappelai sur-le-champ les paroles :
« Sidle, mon garçon , J'arrive à Ion aide ; Siffle , mon garçon , Et suis ma leçon.
Quand le vieux barbon Qui toujours t'excède En perdrait la raison , Siffle , mon garçon , J'arrive à ton aide. »
J'entendis bientôt un bruit résonnant de pas dans la cour, d'oii je conclus que Jan et Dorcas dansaient une gigue en sabots , à la mode du Cumberland. Sous le couvert de ce bruit , je tâchai de répundie au signal de Willie, en sifflant, aussi haut que je le pus.-
« VcB€E , venez à mon secours, Quand tout le monde m'abandonne. »
Il mit aussitôt les danseurs hors de mesure, en changeant brusquement d'air pour jouer :
« P.ccevcz-cn ma main pour gage , Je ne vous trahirai jamais. »
joyeuse, et qui n'ait entendu l'air s'adapter au toast avec un rare bonheur. Le vieux Niel Govi ,«t son fils Mlbaaiel, réussissaicut pariaiteuieiit eu ces sortes d'eocasiuns. ( W. s.)
Je ne doutai plus qu'une communication ne fût heureusement établie entre nous, et que si j'avais une opportunité de parler au pauvre musicien , je ne le trouvasse disposé à se charger de ma lettre pour la mettre à la poste , ou à invoquer l'assistance de quelque actif magistrat ou celle du commandant de la place de Carlisle , en un mot à faire tout ce que je lui pourrais indiquer, dans les limites de son pouvoir, pour contribuer à ma délivrance. Mais vouloir échanger des paroles avec lui aurait été courir le risque d'éveiller les soupçons de Dorcas, sinon de son stupide Corydon. La cécité de mon allié ne lui permettait pas de recevoir les communications par signes que j'aurais pu lui faire de la fenêtre,— alors môme que la prudence m'eût permis de les risquer; — de sorte que, malgré la nature détournée et susceptible de fausse interprétation du mode de communication que nous avions adopté , je ne vis rien de mieux à faire que de le continuer, me fiant à ma pénétration et à celle de mon correspondant pour appliquer aux sons le sens que nous y attacherions de part et d'autre. Je pensai bien à faire entendre les paroles mêmes de quelque chanson significative, mais je craignis d'éveiller parla le soupçon. Je cherchai donc à indiquer mon changement très prochain de résidence, en sifflant l'air bien connu par lequel se terminent d'ordinaire en Ecosse toutes les parties de danse :
« Bonsoir la compagnie , Que la joie soit avec vous tous , Je n'puis plus rester avec vous.
Mon affaire est finie ,
Car tout le monde ici
Voudrait me voir parti. »
Il semblait que Tintelligence de Willie devançât de beaucoup la mienne , et que, de même qu'un sourd est habitué à ce qu'on lui parle par signes, il saisissait dès les premières notes le sens complet de ce que je voulais lui dire. A peine avais-je commencé mon air qu'il l'accompagna sur son violon , de façon tout à la fois à montrer qu'il me comprenait , et à empêcher les autres de faire attention à ce que je sifflais.
Sa réponse fut presque immédiate , et m'arriva sous la forme d'un vieil air guerrier : Eh ! Johnnie , mon brave garçon, mets ton chapeau sur Voreille. Je repassai les paroles dans mon esprit , et je m'arrêtai au couplet suivant , comme le plus applicable aux circonstances où je me trouvais :
« Sur le coin de l'oreille enfonce ton chapeau,
Fais-toi coquet , fais-toi bien beau ,
Car nous allons à la frontière.
Sur le coin de l'oreille enfonce ton chapeau;
Nous allons leur frotter la peau. »
Si cet air faisait allusion, comme je l'espère, à quelque chance de