CHAPITRE ï
de feuilleter au lieu de lire ( habitude vers laquelle nous éprouvons parfois une forte propension ) , les particularités suivantes ne seront pas superflues.
M. Saunders Fairford , ainsi qu'on le nommait habituellement, était un homme d'affaires de la vieille école , modéré dans ses mémoires de frais et dhonoraires , économe jusqu'à la parcimonie dans ses dépenses, d'une probité scrupuleuse dans la conduite de ses propres affaires et de celles de ses clients , mais instruit par une longue expérience à observer les mouvements des autres d'un œil de défiance et de soupçon. Ponctuel comme l'horloge de Saint-Giles , le petit vieillard, net, frais et dispos , arrivait invariablement au coup de neuf heures au seuil de la salle du palais, ou tout au moins au haut de Back Stairs ", proprement vêtu d'un habillement complet couleur tabac, avec des bas de soie ou de laine , selon la saison. Une perruque ronde et un petit chapeau tricorne, des souliers aussi luisants que si le cirage de Warren y eût passé, des boucles de souliers en argent et une boucle de col en or, complétaient son costume connu de tout le palais , auquel il faut ajouter un petit bouquet en été et un brin de houx en hiver. Ses manières répondaient à son extérieur, c'est-à-dire qu'elles étaient d'une politesse scrupuleuse, et même passablement formalistes. Il était un des anciens de l'église ", et, naturellement, tout dévoué au roi George et au gouvernement, ainsi qu'il l'avait montré en prenant les armes pour leur cause. Toutefois , comme il avait des clients et des rapports d'affaires dans les familles des deux partis, il apportait un soin particulier à employer toutes ces phrases de convention que la civilité du temps avait imaginées , comme formes de langage également admissibles dans les opinions adverses. Ainsi, il parlait quelquefois du Chevalier, mais jamais du Prince, ce qui aurait été sacrifier ses propres principes, ni du Prétendant, ce qui aurait pu blesser ceux des autres. Il appelait habituellement la Rebellion Vaffairc de 1/45, et parlait de quiconque y avait pris part comme d'une personne qui avait été dehors à une certaine époque \ Si bien qu'au total IM. Fairford était un homme très aimé et très respecté de tous les partis, bien que ses amis n'eussent pas été fâchés qu'il
■ Escaliers de derrière. La disposition des abords de notre Paiais-dc-Justicc de Paris, notamment du côté de la cour de Ilarlay, peut donner au lecteur une idée de celle que notre auteur indique ici. (L. V,)
' Quelque chose d'analogue à la dignité de marguillicr. (L. V.)
^ i*o/j7esvc écossaise à iaucieiine mode. Tels étaient littéralement les points de civilité observés dans la société au temps de la jeunesse de l'auteur, époque où il n'était pas rare de trouver dans une compagnie réunie par le hasard des personnes qui avaient pris les armes de l'un ou de l'autre côté dans les dissensions politiques de 1745. Hien, selon l'impression qui.m'en est restée, ne pouvait être plus conforme aux lois du savoir-vivre et du décorum que les égards que ces anciens ennemis témoignaient de part et d'autre àleurs préventions mutuelles. Mais ici je parle en général. J'ai été témoin d'une ou deux explosions. (W. S.)
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donnai k diner plus souvent, attendu que sa petite cave contenait certains vieux vins de ciioix, dont, en ces rares occasions, il n'était pas avare.
Tout le plaisir de cet excellent homme, si méthodique dans ses habitudes do la vieille roche , était, outre celui qu'il trouvait réellement dans ses occupations de chaque jour, l'espoir de voir son (ils Alan, le seul fruit d'une union que la mort avait prématurément dissoute , atteindre ce qui aux yeux du père était le comble de toutes les distinctions : — le rang et la réputation d'un avocat bien acclienté.
Chaque profession a sur les honneurs du monde des idées particulières-, et celles de M. Fairford à cet égard roulaient dans ut\ cercle si limité et si exclusif, qu'il n'appréciait d'autres objets d'ambition que ceux qu'elles lui présentaient. Il aurait frissonné à la pensée qu'Alan songeât à acquérir le renom d'un héros, et les lauriers non moins stériles de la littérature n'auraient obtenu de lui que le sourire du dédain ; c'était par le chemin du barreau, et par celui-là seulement, qu'il désirait le voir s'élever à une position éminente^ et les chances de réussite ou de non-succès étaient toute la pensée de son père durant le jour, et le sujet de ses rêves pendant la nuit.
Les dispositions d'Alan Fairford, aussi bien que ses talents, étaient de nature à encourager cette attente. Aune grande pénétration d'esprit il joignait les habitudes d'un zèle patient pour de longues études, habitudes développées sans doute parla disciplinedela maison paternelle, à laquelle, généralement parlant , il se conformait avec la dernière docilité , ne manifestant nul désir de distractions plus longues ou plus fréquentes que n'en comportaieut les inquiètes et sévères restrictions de son père. Lorsqu'il se laissait aller à quelque folie de jeune homme, M. Alexandre Fairford en rejetait obligeamment tout le blâme sur le compagnon plus vif et plus dissipé de son fils, sur Darsie Latimer.
Ce jeune homme, ainsi que le lecteur doit le savoir, avait été reçu dans la maison de M. Alexandre Fairford à une époque où certaines faiblesses de constitution qui avaient abrégé la vie de l'épouse qu'il venait de perdre commençaient à se montrer dans l'enfant qu'elle lui avait laissé, et où le père était naturellement disposé à céder aux moindres désirs de son fils. Le jeune Anglais était en état de payer une pension assez considérable , mais pour M. Fairford c'était une considération de nulle Importance -, il sulïisait que sa présence parût rendre Alan content et heureux. Il était forcé d'accorder que Darsie était « un aimable garçon quoique étourdi -, » et ce n'aurait pas été sans peine qu'il se serait débarrassé de lui et des appréhensions que lui occasionnaient ses légèretés , satis l'excursion volontaire qui donna lieu à la correspondance précédente, excursion dont M. Fairford se réjouissait secrètement, comme d'un moyen de séparer Alan d'un compagnon trop dissipé, au moins jusqu'à ce que le premier se fù{]livré aux devoirs de son aride et laborieuse profession , et qu'il s'en fût fait une habitude.
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i\Iais l'absence de Darsie fut loin de hâter l'elTet que ÎM. Fairfurd le père en désirait et qu'il en avait attendu. Les jeunes gens étaient unis par les liens de la plus étroite intimité; d'autant plus étroite^ que ni l'un ni l'autre ne cherchait à admettre personne en tiers dans leur société, ni ne le désirait. Alan Fairford était ennemi du monde par l'efTet d'une réserve naturelle de caractère , et Darsie Latimer lui ressemblait en ce point, par suite d'un sentiment pénible de son origine inconnue, ignorance particulièrement affligeante dans un pays où tout le monde , petit et grand, est en quelque sorte généalogiste de profession. Les deux jeunes gens étaient tout l'un pour l'autre 5 il n'est donc pas étonnant que leur séparation eût été pénible , et que ses elTets sur Alan Fairford, joints à l'inquiétude occasionnée par la teneur des lettres de son ami, eussent de beaucoup dépassé ce à quoi le père d'Alan s'était attendu. Le jeune homme se livrait comme d'habitude à ses occupations, à ses études, et aux examens auxquels il était assujetti, mais non plus avec le zèle et l'application qu'il avait précédemment montrés; aussi son père , qui l'observait avec inquiétude , ne vit que trop clairement que le cœur d'Alan était avec son ami absent.
Un philosophe aurait donné libre cours à ce torrent de sensibilité , dans l'espoir d'en diminuer par cela môme la violence , et aurait permis aux jeunes gens de rester quelque temps ensemble , afin que leur intimité ne se rompît que graduellement; mais M. Fairford ne vit que le moyen plus direct d'une contrainte continue , que cependant il désirait voiler de quelque prétexte plausible. Dans l'anxiété qu'il éprouvait à cette occasion , il avait été trouver une vieille connaissance , Peter Drudgeit , que le lecteur connaît déjà quelque peu. — Alan perdait l'esprit , lui dit-il , et ça allait de mal en pis ; il s'attendait à chaque moment à le voir lever le pied pour courir à la chasse à l'oie sauvage après cet évaporé de Latimer. AVill Sampson, le loueur de chevaux de Candlemakcr- Piow, lui avait dit en confidence qu'Alan était venu choisir une bonne bête, pour aller passer quelques jours hors d'Edimbourg. Quant à s'y opposer directement , — il ne pouvait s'empêcher de penser à la manière dont sa pauvre mère lui avait été enlevée. — Il aurait voulu qu'il fût enchaîné à quelque affaire qui lui donnât du fil à retordre ; peu importait qu'il fût bien ou mal payé, pourvu seulement que ce fût une affaire qui lui tînt la corde au pied au moins jusqu'à la fin de la session , ne serait-ce que par respect humain.
Peter Drudgeit entra dans les sentiments de son vieil ami , car Peter avait un fils qui, sans rien écouter, voulait absolument changer les bouts de manches de futaine déchirée et tachée d'encre pour l'uniforme bleu à revers blancs ; et, comme le sait le lecteur, il suggéra l'idée d'engager notre ami Alan dans l'affaire du pauvre Peter Peebles, qui venait d'être laissée vacante par la désertion du jeune Dumtoustie., dont en môme temps la défection se ti-ouverait cachée: ce
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qui serait, dit Driidgeit, « abattre deux chiens d'un seul coup de pierre. »
Après ces explications, le lecteur n'imputera pas à un homme d'autant de sens et d'expérience (\ue M. Alexandre Fairford cette curiosité hasardeuse et impatiente avec laquelle des enfunts jettent un jeune chien à l'eau, uniquement pour voir si l'animal sait nager. Quelle que fût sa confiance dans les talents de son (ils , lesquels étaient réellement remarquables, il aurait été bien fâché de lui imposer, pour sa première apparition au barreau , la tâche de plaider une cause dillicile et compliquée, s'il n'y eût vu un moyen de détourner le jeune homme d'une démaiche que les habitudes de penser du père lui présentaient comme des plus fatales au début de son tils dans le monde.
Entre deux maux, M. Fairford choisit celui qui lui parut le moindre-, et pareil à un brave ollicier envoyant son fils au combat, il aima mieux le voir mourir sur la brèche que déserter le champ de bataille avec déshonneur. Il ne l'abandonna pourtant pas sans assistance à ses propres forces. Comme Alphée précédant Hercule aux étubles d'Augias, il affronta le premier la masse effrayante du dossier de Peter Peebles. Le vieillard trouva un plaisir tout particulier à placer sous un point de vue clair et direct les faits essentiels de cette cause, que l'incurie et les bévues des précédents procureurs de Peter avaient transformée en un chaos inintelligible où le fonds avait disparu sous la forme ^ et tels furent son habileté et son labeur, qu'après deux ou trois jours d'un travail opiniâtre il fut en état d'exposer au jeune avocat les points principaux de la cause, de manière à les rendre à la fois clairs et compréhensibles. Aidé d'un procureur si affectionné et si infatigable , Alan Fairford , quand vint le jour où la cause devait être appelée , put prendre le chemin du palais, accompagné de son père, qui oubliait ses appréhensions pour l'encourager , avec quelque confiance que sa réputation ne perdrait rien à cette épreuve dillicile.
A la porte du palais ils rencontrèrent le pauvre Peter Peebles, affublé, selon son usage, de sa petite perruque surmontée de son chapeau. Il s'empara [du jeune avocat comme un lion de sa proie. — Comment vous va , monsieur Alan ? — comment vous va ? — Le grand jour est venu, à la fin, — un jour dont on se souviendra long-temps au palais. — Peter Peebles contre Plainstanes , — procès joints , — débats contradictoires , — en tète de role pour aujourd'hui. — Je n'ai pas pu fermer l'œil de la semaine à force d'y penser, et je jurerais que le lord président lui-même n'en a pas dormi non plus ; — car quelle cause 1 ÏNIais votre père m'a fait boire un coup de trop l'autre soir ; ça n'est pas dans l'ordre de mêler l'eau-de-vie aux affaires, monsieur Fairford. J'aurais été toutà-fait gris si j'avais bu autant que vous vouliez me faire boire tous les deux. Mais il y a temps pour tout , et si vous voulez dîner avec moi après l'affaire , ou , ce qui est la môme chose , ou peut-être mieux , si