CHAPITRE XII
Fairford tressaillit, regarda le prévôt en face, et n'ouvrit pas la bouche ; tandis que i\I. Crosbie , de l'air satisfait d'un homme qui est enfln arrivé à l'accomplissement d'un grand devoir, au prix d'un sacrifice considérable, faisait signe à Alan de la tète et de l'œil, comme pour donner plus de force à son conseil. Puis , avalant un grand verre de punch, il ajouta, en poussant un soupir comme un homme soulagé d'un pesant fardeau : Je suis un homme tout franc , monsieur Fairford.
— Un homme tout franc? dit Maxwell, qui rentrait en ce moment , la lettre à la main. — Prévôt , je ne vous ai jamais entendu employer ce mot-là que quand vous aviez à jouer quoique tour de votre métier.
Le prévôt parut assez sot , et le laird de Summertrees jeta un regard pénétrant et soupçonneux sur Alan Fairford, qui le soutint avec une intrépidité d'avocat. — Il y eut un moment de silence.
— J'essayais, dit enfin le prévôt , de dissuader notre jeune ami de son aventureuse expédition.
— Et moi, dit Fairford , je suis décidé à la poursuivre. En me fiant à vous , monsieur Maxwell , je pense me reposer, comme je vous l'ai dit, sur la parole d'un gentilhomme.
— Je vous garantis de toutes conséquences sérieuses, répondit Maxwell ; — vous devez vous attendre à quelques inconvénients.
— J'y serai résigné , et je suis prêt à en courir le risque.
— En ce cas , il faut aller...
— Je vous laisse seuls , messieurs , interrompit le prévôt en se levant ; quand vous aurez fini ce que vous avez à vous dire, vous me retrouverez à la table à thé de ma femme.
— Et jamais vieille femme plus accomplie n'a humé le souchong, dit Maxwell quand M. Crosbie eut refermé la porte après lui; il est toujours de l'avis du dernier qui lui parle, quel qu'il soit. — Et pourtant, parce que c'est un homme à paroles mielleuses , et qu'il sait toujours donner à ses raisons des dehors plausibles, et qu'il est assez bien apparenté, et surtout parce que jamais personne n'a pu découvrir s'il est whig ou tory, voici la troisième fois qu'ils l'ont fait prévôt I — Mais revenons à notre affaire. Cette lettre, monsieur Fairford, continua-t-il en lui remettant une missive cachetée , est adressée , comme vous voyez , à M. H*** de B***, et contient une recommandation pour vous près de ce gentleman; il est connu aussi sous son nom de famille de Kedgantlet , mais on le lui donne moins fréquemment, attendu (jue ce dernier nom est mentionné d'une façon tantst)it peu dé.sagréable dans certain acte du j)arlement. Je ne doute pas (lu'il ne vous tranquillise sur la sûreté de votre ami, et que d'ici à peu do temps il ne lui rende la liberté, — dans la supposition , bien entendu, où il en serait maintenant privé. IMais le premier point est de découvrir où il est — et avant que je ne vous mette au fait de ce préliminaire indisi)eusable , U faut que vous me donniez voire parole
%7S^. RKDGANTLET.
d'honneur de n'informer personne , ni de vive voix ni pur écrit, de l'expédition à laquelle vous vous dispose?.
— Comment , monsieur? repartit Alan ; pouvez-vous croire que je ne prendrais pas la précaution d'informer quelqu'un de l'expédition (jue je suis sur le point d'entreprendre, aiin quen cas d'accident on sache où je suis et dans quel dessein j'y suis allé?
— jEt vous, monsieur, répliqua Maxwell du môme ton, pouvez-vous croire que je mette la sùretédcmon ami non seulement entre vos mains, mais encore entre les mains de toute personne à qui vous croirez devoir vous confier, et qui peut user de cette connaissance pour le perdre ? — Non — non 5 — j'ai engagé ma parole pour votre sûreté : il faut que vous me donniez la vôtre de tenir tout ceci secret. — Donnant, donnant, — vous savez.
Alan Fairford ne put s'empôcher de penser que par celte obligation de garder le secret toute l'alTaire prenait une couleur nouvelle et assez inquiétante ; mais réfléchissant que la liberté de son ami dépendait peutêtre de son adhésion à la condition qui lui était faite , il la don:ia dans les termes prescrits, et avec la résolution de tenir sa parole.
— Maintenant, monsieur, ajouta-t-il, où dois-je aller avec celle lettre? M. Herries est-il à Brokenburn ?
— Non ; je ne pense pas qu'il y revienne avant q^^ l'affaire des filets soit oubliée, et je ne le lui conseillerais pas non plus : — les quakers , avec toute leur longanimité , peuvent garder rancune aussi long-temps que d'autres ; et quoique je n'aie pas la prudence de M. le prévôt , qui refuse de savoir où sont cachés ses amis en temps d'adversité, de crainte, peut-être, qu'on ne lui demande de contribuer à les secourir, je ne crois pas cependant qu'il soit nécessaire ni prudent de m'enquérir de toutes les allées et venues de Redganllet , le pauvre homme , afin de rester parfaitement libre de répondre;, si on m'interroge , que je ne sais rien de tout cela. Il faut donc que vous vous en alliez à Annan trouver le vieux Tom Trumbull, — Tam Turnpenny, comme on l'appelle , — et il est sur qu'il saura où est Picdgantlet , ou que du moins il trouvera quelqu'un qui saur^ le dire. Mais vous pouvez compter que le vieux Turnpenny ne répondra à aucune question sur ce sujet avant que vous ne lui ayez donné le mot de passe. Pour cela il vous faudra lui demander l'âge de la lune ; s'il répond .- Pas assez clair pour mettre une cargaison à terre, vous devez dire : Peste soit des almanachs d' Aberdeen ! et sur ce il entrera en communication sans réserve avec vous. — Et maintenant, je vous conseillerais de ne pas perdre de temps, car le mot de passe change souvent 5 — et veillez bien sur vous au milieu de ces rôdeurs de nuit , car ni les lois ni les hommes de loi ne sont en très haute faveur auprès d'eux.
— Je pars à l'instant même, dit le jeune avocat ; je vais seulement dire adieu au piévôt et à mistress Crosbie , puis je monte à cheval sans