CHAPITRE XII
trant, qui semblait dire : Etes-vous réellement en possession de ce litre à ma confiance, ou parlez-vous ainsi par pur hasard?
A ce regard interrogateur Fairford répondit par un sourire d'intelligence.
Ce fut néanmoins sans que les muscles de fer de la physionomie du vieillard se détendissent, qu'il laissa tomber de ses lèvres, avec une sorte d'insouciance, le contre-signe : Pas assez clair pour mettre une cargaison à terre.
— La peste soit des almanachs d'Aberdeen î
— La peste soit des fous qui perdent le temps! repartit Thomas Trumbull. Ne pouviez-vous me dire cela tout d'abord? — rester à perdre son temps , exposés aux regards des curieux, et en pleine rue , encore ! — Entrez , — entrez.
Il introduisit son visiteur dans le sombre vestibule de la maison, et referma soigneusement la porte ; passant alors la tète dans l'entrebâillement d'une porte intérieure, conduisant à une pièce d'où partait un bruit de voix annonçant que la famille y était réunie, il dit à voix haute : C'est une œuvre de nécessité et de merci. — JMalachie, prenez le livre;
— vous chanterez six doubles versets du Psaume cxix, — et vous pourrez prendre un texte dans les lamentations. Puis il ajouta à voix basse : Malachie, voyez à leur donner une bordée de doctrine qui les retienne jusqu'à mon retour-, sans quoi ces étourneaux-!à quitteront la maison pour aller au cabaret perdre un temps précieux, et peut-être se mettre dans le cas de manquer la marée du matin.
Une réponse inarticulée annonça l'acquiescement de IMalachie aux ordres qui lui étaient imposés , et M. Trumbull, fermant la porte à double tour, mit la clef dans sa poche en murmurant quelque chose de bien fermé, bien gardé. Puis, recommandant à son visiteur de prendre garde à ses pieds et de ne pas faire de bruit, il lui fit traverser la maison et le fit entrer, par une porte de derrière, dans un petit jardin. Une allée couverte les conduisit , sans qu'ils pussent être vus d'aucun voisin, jusqu'à une porte pratiquée dans le mur d'enceinte. Trumbull ayant ouvert cette porte, ils se trouvèrent dans une écurie à trois stalles, dont l'une était occupée par un cheval qui se mit à hennir à leur entrée.
— Paix! paix! cria le vieillard, en même temps qu'il api)uyait son exhortation au silence d'une poignée d'avoine qu'il jeta dans la mangeoire; et le cheval, trouvant ainsi une occupation à sa convenance, ne fit bientôt plus entendre que le bruit habituel de la provende broyée entre deux mâchoires.
Comme le jour baissait rapidement , le vieillard, avec beaucoup plus de vivacité que n'en aurait fait supposer l'immobilité rigide de sa physionomie , eut en un instant fermé les volets, atteint un l>n(iuet et des allumettes, et allumé une lanterne qu'il plaça sur le colïVe à avoine Alors s'adrcssant à Fairford : Nous sonioies seuls ici, jeune homme,
284 REDGANTLET.
lui dit-il^ et comme nous avons déjà perdu un peu de temps, soyez assez bon pour me dire ce qui vous amène. Est-ce jjour ad'aire, ou pour autre chose?
— L'afTaire que j'ai avec vous , monsieur Trumbull , est de vous demander que vous me trouviez le moyen de remettre cette lettre de M. Maxwell de Summertrees au laird de Redgantlet.
— Ilum ! — fâcheuse affaire! — Pate-Maxwell veut-il toujours être, le vieil homme? — toujours Pate-en-Péril , — Cou-en-Péril , à ce que je vois. — Montrez-moi cette lettre.
Il l'examina avec grande attention , la tournant et la retournant , et regardant le cachet de très près. — Tout est en règle, à ce que je voisj elle porte le signe particulier de hâte et d'urgence. Je bénis mon Créateur de ce que je ne suis ni un grand personnage ni un compagnon des grands ; et ainsi je ne pense à tout cela que pour les aider en affaires. A^ous êtes tout-à-fait étranger à ces quartiers , je le garantis.
Fairford répondit affirmativement.
— Oui , — je ne les ai jamais vus faire un choix plus sage. — Il faut que j'appelle quelqu'un pour vous indiquer ce que vous avez à faire ; — un moment , nous devons aller le trouver, je crois. Vous m'êtes bien recommandé, l'ami, et sans doute on sait à qui on se fie-, autrement vous en pourriez voir plus que je n'aimerais à en montrer, et plus que je n'en montre d'habitude dans le cours ordinaire des affaires.
A ces mots il posa sa lanterne à terre, à côté du poteau de l'une des stalles vides , tira un petit ressort qui le fixait au sol, et poussant alors le poteau de côté, mit à découvert une trappe étroite. — Suivez-moi , dit-il ; puis il s'enfonça dans la descente souterraine à laquelle cette ouverture cachée donnait accès.
Fairford s'y plongea après lui, non sans appréhensions de plus d'une sorte , mais bien décidé à poursuivre l'aventure.
La descente, qui n'avait pas plus de six pieds, conduisait à un passage très étroit , qui semblait avoir été construit dans l'intention expresse de n'en pas permettre l'accès à quiconque serait d'un pouce plus gros que son conducteur. Une petite pièce voûtée , d'environ huit pieds carrés, les reçut à l'extrémité de cet étroit corridor. M. Trumbull y laissa Fairford seul , et retourna sur ses pas pour un instant , afin , ditil , de refermer la trappe secrète.
Ce départ ne fut pas du goût de Fairford , car il le laissait dans une obscurité complète , outre que sa respiration était singulièrement affectée d'une odeur suffocante d'eau-de-vie et d'autres articles d'une saveur plus (orte qu'agréable aux poumons. Il fut donc bien aise d'entendre son guide revenir sur ses pas. Rentré sous la voûte où il avait laissé Alan, IM. Trumbull ouvrit une porte étroite , mais très forte, pratitiuée dans la muraille, et introduisit Fairford dans un immense magasin de barriques d'eau-de-vie et d'autres marchandises de contrebande.