‹ RedgauntletChapitre 75 sur 152 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

— Grand Dieul pensa-t-il , se peul-il que ce réprouvé à cheveux blancs ose réunir sa fanriille au pied du trône de son Créateur, ayant sur lui un pareil recueil d'infamies? Cela n'est pas douteux, cependant; le livre est relié à la manière des ouvrages de devotion , et sûrement le misérable, dans son ivresse, a confondu les volumes qu'il portait sur lui comme il confondait les jours de la semaine.

Saisi du dégoût qu'inspirent d'ordinaire aux jeunes gens d'un esprit élevé les vices de la vieillesse , Alan se bâta de fermer le livre avec un mouvement de répugnance , et le lança dans la mer aussi loin de lui qu'il le put. 11 eut alors recours à son Sallusle , qu'il avait d'abord voulu prendre. Au moment où il ouvrait le livre, Nanty Ewart, qui , placé derrière lui , avait tout vu, prit la parole pour lui en dire son sentiment.

— Je pense, camarade , que si vous èles si fort scandalisé de quelques petites gaudrioles, qui, après tout, ne font de mal à personne, vous auriez mieux fait de me donner le livre que de le jeter dans le Solway.

— J'espère, monsieur, repartit civilement Fairford, que vous êtes dans l'habitude de lire de meilleurs livres.

— INIa foi, reprit Nanty, le petit texte de Genève aidant, je serais en étal tout comme vous de lire mon Salluste ; et prenant le volume des mains d'Alan, il se mit à lire, avec l'accent écossais : « Ljitur ex divitiis jutentutem luxuria atque ai'aritia cum siiperbid invaxere ; raperc , consiimcrey sua pan:i pendere , aliéna cupere ; pudorem, amiciliam, pudintiam, divina atque humana promiscua, nihil pensi neque modcrati habere '. >■ — Voilà un fier soufflet à la face d'un honnête garçon qui a fait le métier de boucanier I — Jamais il ne put garder un groal de ce qu'il avait, dites-vous, ni tenir ses doigts à l'écart du bien des autres? fi, ami Crispus I ta morale est aussi âpre et aussi austère que Ion style ; — l'une n'a pas plus de merci que l'autre n'a de grâce. Sur mon Ame I c'est un mauvais procédé que de faire des réllexions personnelles sur une ancienne connaissance, qui cherche à renouer civilement avec vous après une séparation de près de vingt ans. Sur mon âme, niaitre Salluste mérite plus que la Mère IMinuit d'aller flotter sur le Solway I

— Peut-être, à (jueUjues égards, mérite-l-il de nous un meilleur traitement; car s'il dépeint le vice sous de vives couleurs, il semble ([ue ce soit dans le but de le faire généralement détester.

— Bon, bon. J'ai entendu parler des sortes vigilianœ ^ et j'ose dire que les sortes tallustianœ ont tout autant de titres à la confiance. J'ai consulté l'honnête Crispus pour mon compte, et j'ai eu un camoudet

■ Sir Henri SIcunrI d'Alianlon traduit ainsi ce jjassapc : « La jeunesse , instruite à regarder les richesses romnie le souverain bien , devint une ('\i'\c docile à l'école de la luxure, la rapacité et la profusion se donnèrent la main. Insouciante de son propre bien, elle convoita celui des autres; lionle et remords, modestie et retenue, tout disparut devant cette corruption. » ff^orks of SuUiiii, uitli orujitud Essuys , vol. Il, p. 17. (W. S.)

pour mes peines. Voyons maintenant : j'ouvre le livre à votre intention, et voici ce qui me tombe tout daijoi-tl suus les yeux — voyez : — « Caiilina... omnium fldgiliosQruni atque facinosoritm çircùm se habebat. » — Et plus bas : « Eliam si quis à culpa vacuus in amiciliam ejus incidcrat , (juotidiano iisu per similisque ciclcris efjicicbatur '. » C'est ce que j'appelle parler clairement de la part du vieux llomain, monsieur Fairlord Et, par parentbèse, c'est un excellent nom pour un homme de loi ».

— Tout homme de loi que je suis, jo ne vous comprends pas.

— lié bien, alors, je vais essayer d'une autre manière de me faire comprendre, tout comme pourrait faire ce vieux coquin, cet hypocrite de Turnpenny. Je suis bien aise que vous sachiez que je connais aussi bien ma IJible (jue mon ami Salluste. — Prenant alors un accent nasillard, il se mit à réciter lentement le texte suivant de l'Ecriture : «• En conséquence David partit, et vint à la caverne d'Adullam. Et tous ceux qui étaient dans la détresse, tous ceux qui avaient des dettes, tous peux qui étaient mécontents , se rassemblèrent autour de |ui , et il devint leur chef. » Que pensez-vous de cela ? ajouta-t-il, changeant subitement de ton. Ai-je mis le doigt dessus , maintenant ?

— Vous en êtes aussi loin que jamais.

— Comment, diable! et vous servez de frégate entre Summer trees et le laird! Dites cela aux soldats de maiine, — les marins ne le croiront pas ^ Au surplus i vous faites bien d'être circonspect, puisque vous ne pouve? dire qui a r<iisoq ou qui a toi t. — Mais vous n'avez pas l'air à voire aise; — c'est seulement l'air froid du malin. — Voulez-vous une canette de Ilip ^ on un jorum de rumbû chaud ^? — Préférez-vous épisier la grosse bouline ( montrant un Ilacon d'eau-de-vie ) ? — Voulezvous un quid ^? — ou bien une pipe? — ou bien un cigare? — Voulezvous une prise de tabac, au moins, pour vous dégager le cerveau et vous éclaircir les idées?

Fairford n'accepta aucune de ces propositions amicales.

— Ma foi , alors , continua E>Yart , si vous ne voulez rien faire pour notre cqmmerce franc , il faut que je pousse nioi-môme à la consommation.

A ces mots il prit un grand verre d'eau -de-yie.

> Après avoir 6nun[iér<S les défauts des associés de Calilioa. l'auteur ajoulç : « S'il arrivait que (|ueiqu'nn encore exempt des souillures du vice vînt pour son malheur à être entraîné dans l'amitié de Catilina , les eflets de leurs relations et de pièges adroitement préparés avaient l)ienlôt subjugué tous ses scrupules, et ne tardaient pas à l'assimilera ses instituteurs,» — J forks vj Satlu.\t,uiili orii/innl /CsS(iijs,\m\. II, p. 19. (W. S.)

■^ Nanty, dans sa proaonciaUou écossaise, donne ici à Fairford le sens de (air word, Uellcs paroles. {L. V.)

■i phrase provcj-biajp. {\j. Y.)

♦ Jiçiisson cofnposée do bière el d'eai^-dc-vie, relevée par du sucre et du citron. ;l. V.)

5 I\um coupé d'eau cl de sucre. L. V.)

6 Pour atd. Chique , ou labac à mûcher. (L. V.)

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