CHAPITRE XV
— Oui , il serait assez froid demain matin , sans doute ^ mais c'est un bon cœur, et il ne se refroidira pas sitôt , si je puis l'empêcher, repartit le capitaine de Jenny la Sauteuse'.
— Hé bien , capitaine , si vous voulez risquer votre cou pour celui d'un autre , pourquoi ne le conduiriez-vous pas à Fairladies chez les vieilles filles?
— Quoil chez les miss Arthuret, — chez ces vieilles haridelles papistes I Mais n'importe; je l'y conduirai. — Je les ai vues recueillir l'équipage de tout un sloop échoué sur les Sables.
— Tous pouvez pourtant courir quelques risques pour aller à Fairladies ; car je vous dis qu'il sont répandus par tout le pays.
— N'importe ; — je puis avoir la chance d'en coucher encore quelques uns, dit vivement Nanty. — Allons, garçons, dépêchons. Tout est-il chargé ?
— Oui , oui , capitaine; en un tour de main nous sommes prêts, répondit la troupe.
— Au diable vos capitaines ! — avez-vous envie que je sois pendu si je suis pris? — Tout le monde est égal ici.
— Un coup en partant , dit le père Crackenthorp en tendant un flacon à Nanty Ewart.
— Pas la vingtième partie d'une goutte , dit Nanty. Je n'ai pas besoin de courage à la hollandaise ; — j'ai toujours le cœur assez dispos (luand il y a ciiance de se battre. Et puis , si je vis ivre , je veux mourir le cerveau libre. — Approchez, Jephson ; de toutes ces brutes, c'est vous qui avez le plus d'humanité. — Mettons ce garçon entre nous deux sur un cheval tranquille, et je réponds que nous l'y maintiendrons.
Comme ils soulevaient Fairford de terre , il poussa un profond gémis- S(;ment, et demanda d'une voix 'faible où on allait le conduire.
— A un endroit où vous serez aussi tranquille et à votre aise qu'une souris dans son trou, dit Nanty, si tant est que nous puissions vous y conduire sans encombre. — Adieu , père Crackenthorp ; — empoisonnez le quartier-maître si vous pouvez.
Les chevaux chargés se mirent alors en route au grand trot , à la file les uns des autres sur une seule ligne, et montés de deux en deux par un vigoureux gaillard dont le sarrau cachait les armes que portaient la plupart de ces hommes déterminés. Ewart venait à l'arrière-garde , et ave!' l'aide du vieux Jephson maintenait son jeune compagnon droit en selle. Alan laissait échapper de temps à autre un sourd gémissement; et Nanty, plus touché de la situation du jeune homme qu'on ne l'eût attendu de ses habitudes , cherchait à le distraire et à le réconforter en lui parlant de l'endroit où ils le conduisaient : — ses consolations étant néanmoins fréquemment interrompues par la nécessité d'interpeller ses gens , et beaucoup d'entre elles se perdant dans le bruit de la marche des chevaux et du cliquetis des chaînettes.
310 REDGANTLET,
— Voyez-vous , camarade , vous serez en sûreté à Fairladies; — bonne vieille maison , et d'assez bonnes filles, si ce n'étaient pas des papistes.
— Ohé 1 Jack Lowther I est-ce que vous ne pouvez pas tenir la ligne et
vous taire , fils de ? Si bien qu'étant de bonne famille , et ayant du
bien, les vieilles sont devenues des espèces de saintes, de nonnes, et cœtera. L'endroit qu'elles habitent était il y a long-temps une sorte de boutique de nonnes, comme il y en a encore en Flandre; de sorte qu'on les appelle les Vestales deFairladies : — ce qui peut être ou ne pas être,
— je ne m'en mets guère en peine. — Blinkinsop, tenez votre langue , et allez au diable I — Si bien que grâce à de grandes aumônes et à de bons dîners elles sont considérées du riche et du pauvre , et qu'on ferme les yeux sur leurs accointances avec les papistes. Il y a dans la maison foison de prêtres, de vigoureux jeunes étudiants, et autre bétail de môme espèce ; — c'est une vraie ruche de ces gens-là. — Ce n'en est qu'une plus grande honte au gouvernement d'envoyer les dragons aux trousses de quelques honnêtes garçons qui apportent une goutte d'eaude-vie aux vieilles femmes d'Angleterre, et de laisser ces gueux-là faire
ainsi la contrebande de papisme 1 Ecoutez ! — n'est-ce pas un coup
de sifïlet? — Non , ce n'est qu'un pluvier. Jem Collier, allez donner un coup d'œil en avant; — nous les rencontrerons aux High Whins ou dans le creux de Brotthole, ou nulle part. Prenez une centaine de pas d'avance, je vous dis, et regardez bien. — Ces miss Arthurets nourrissent celui qui a faim , vêtissent celui (jui est nu , et cœtera^ — toutes choses que mon père avait l'habitude de qualifier de sales haillons , bien qu'il en profitât tout autant que bien d'autres. — Au diable le cheval qui ne fait que broncher! Le père Crackenthorp mériterait d'être luimôme envoyé à tous les diables, pour mettre en pareil danger le cou d'un honnête garçon I
Par ces propos et par beaucoup d'autres du môme genre, inspirés par les meilleures intentions, Nanty aggravait encore les souffrances d'Alan Fairford, déjà torturé par la rude allure du cheval, et dont la voix enrouée du marin déchirait le tympan et augmentait le mal de tôle. Complètement passif , cependant, il n'essaya même pas de répondre; et, de fait, ses soufl'rances corporelles étaient si vives en ce moment , et absorbaient tellement toutes ses facultés, qu'il lui eût été impossible de penser à sa situation, lors même qu'y penser eût pu l'améliorer.
Ils s'éloignaient des bords de la mer; mais dans quelle direction? c'est ce dont Alan n'avait nul moyen de s'assurer. Ils parcoururent d'abord des bruyères et des dunes sableuses, ils traversèrent plus d'un ruisseau ( qu'on nomme bechs dans ces quart iers-là ) , quelques uns d'une profondeur considérable, puis enfin ils arrivèrent à un pays cultivé, divisé, selon l'usage de l'agriculture anglaise, en un grand nombre de petits cliamps ou closes, sépares jiar des berges élevées tapissées de broussailles et dominées par dos haios vives, entre lesquelles