CHAPITRE XYI
Le père semblait habitué à de tels hommages, quelque profonds qu'ils pussent être -, il se tourna légèrement d'abord vers une des deux sœurs, puis vers l'autre , et il répondit à leur révérence par une gracieuse inclination de tète, qui n'allait certainement pas jusqu'à un salut. Mais il passa sans leur adresser la parole , et sembla leur faire ainsi entendre que leur présence dans l'appartement n'était pas nécessaire.
Elles se glissèrent en conséquence hors de la chambre, se retirant à reculons , les mains jointes et les yeux levés au ciel , comme si elles eussent imploré la bénédiction du saint homme auquel elles témoignaient une si haute vénération. La porte de l'appartement se referma sur elles, mais non assez vite pour que Fairford n'eût pas eu le temps de voir qu'un ou deux hommes se tenaient dans la galerie; il remarqua aussi, contrairement à ce qu'il avait toujours observé jusqu'alors, que la porte ne fut pas extérieurement fermée à clef.
— Ces bonnes âmes craignent-elles que ce dieu de leur idolâtrie coure quelque danger avec moi? se dit Fairford en lui-même. Mais il n'eut pas le temps de faire d'autres réflexions, car déjà l'étranger se trouvait au milieu de l'appartement.
Fairford se leva pour le recevoir respectueusement ; mais lorsqu'il porta les yeux sur son visiteur, il crut s'apercevoir que le père évitait son regard. Les raisons qu'il avait de garder l'incognito sulTisaient pour expliquer cette réserve, et Faiiford se hâta de baisser les yeux à son tour afin de ne pas l'embarrasser -, mais quand il les releva il trouva ceux de l'étranger attachés sur lui avec tant de fixité, qu'il en perdit presque contenance. Durant ce temps ils étaient restés debout.
— Prenez votre siège , monsieur, dit le père ; vous n'êtes pas encore fort-
II parlait du ton d'un homme qui permet à un inférieur de s'asseoir en sa présence; sa voix était pleine et mélodieuse.
Quelc.ue peu étonné de se sentir dominé par des airs de supériorité qui ne pouvaient être légitimés que par l'influence que la religion aurait donnée à celui qui les avait pris, Fairford obéit cependant et s'assit, comme s'il eût été mù par des ressorts , et assez en peine de conserver le pied d'égalité sur lequel il sentait qu'il se devait maintenir. L'étranger garda l'avantage qu'il avait obtenu.
— Je suis informé, monsieur, que votre nom est Fairford, dit-il. Alan répondit par une inclination de tôte.
— Avocat au barreau d'Ecosse. Il y a dans l'ouest, je crois, une famille noble et éminente appelée Fairford de Fairford ?
Alan trouva cette observation singulière de la part d'un ecclésiastique que son nom de père Bouaventure indi(]uait être étranger; il se borna à répondre qu'il croyait que cetle famille existait en effet.
— Lui ôtes-vous allié, monsieur Fairford? poursuivit le questionneur.
— Je n'ai aucun droit à l'honneur d'une telle prétention , répondit
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Fairford. L'industrie a tiré ma l'amillo d'une siluation inférieure et obscure -, — je n'ai de droit héréditaire à des distinctions d'aucune sorte. — Puis-je demander le motif de ces questions ?
— Vous le connaîtrez tout-à-l'heure , dit le père Bonaventure, qui avait reçu avec un hem! sec et mécontent l'aveu que faisait le jeune homme de sa naissance plébéienne. Puis il lui fit signe de garder le silence , et reprit ses questions :
— Quoique vous ne soyez pas homme de condition , vous êtes sans doute, monsieur, par vos sentiments et votre éducation , homme d'honneur et gentleman ?
— Je l'espère ainsi , monsieur , dit Alan , dont les joues se colorèrent ; je n'ai pas été habitué à le voir mettre en doute.
— Patience, jeune homme, reprit l'imperturbable questionneur ; — nous traitons une affaire sérieuse , et il ne faut pas qu'une vaine étiquette nous empêche de la discuter sérieusement. — Vous savez probablement que vous parlez à une personne proscrite par les lois sévères et injustes du gouvernement actuel?
— Je connais le statut 1700 , chapitre 3 , qui bannit du royaume les prêtres papistes, et punit de mort , sur jugement sommaire , toute personne ainsi bannie qui rentrerait dans le pays. La loi anglaise est, je crois, également sévère. Mais je n'ai nul moyen de savoir, monsieur, si vous êtes une de ces personnes, et je crois que la prudence doit vous engager à garder vos secrets.
— Cela suffît, monsieur; je ne crains pas qu'il puisse résulter pour moi aucune conséquence fâcheuse de ce que vous m'aurez vu dans cette maison.
— Non , assurément. Je me regarde moi-même comme redevable de la vie aux dames de Fairladies \ et ce .serait de ma part bassement reconnaître leurs soins , que dem'ingérer dans les secrets de ce toit hospitalier, ou de divulguer ce que j'y aurais pu voir ou entendre. Y rencontrerais-je le Prétendant lui-même, il n'aurait rien à craindre de mon indiscrétion , même au risque de dévier par là quelque peu de mon loyalisme.
— Le Prétendant! répéta le prêtre, en appuyant sur le mot avec quelque aigreur; mais il se radoucit aussitôt , et il ajouta : Nul doute , au surplus , que cette personne soit un prétendant, et quelques gens pensent que ses prétentions ne sont pas mal fondées. Mais avant d'aborder la politique, permettez-moi de dire que je suis étonné qu'un homme de vos opinions ait des habitudes d'intimité avec M. Maxwell de Summertres et M. de Redgantlet, et serve d'intermédiaire dans leurs relations.
— Pardon , monsieur ; je n'aspire nullement à l'honneur d'être réputé leur conlident ou leur intermédiaire. Mes relations avec ces messieurs se bornent à une seule affaire , à une affaire qui m'intéresse vive-