CHAPITRE XYI. M
— Départir, répondit Alan , sous la condition que vous garantirez ma sûreté près de l'homme extraordinaire qui s'est conduit d'une manière si illégale à l'égard de mon ami Darsie Latimer.
— Ne portez pas de jugement précipité , jeune homme, repartit le père. Redgantlet a, quant au jeune Darsie, les droils d'un tuteur sur son pupille, et conséquemment celui de lui prescrire le lieu de sa résidence,bien qu'il puisse avoir choisi d'une manière peu judicieuse les moyens par lesquels il croit devoir faire valoir son autorité.
— Ces droits sont abrogés par sa position de proscrit , répliqua vivement Fairford.
— Sans doute , monsieur, dit le prêtre , souriant de la promptitude a la réplique du jeune avocat, — sans doute, aux yeux de ceux qui reconnaissent la justice de la proscription -, — mais c"est ce que je ne fais pas. — Au surplus, monsieur, voici la garantie; — jetez les yeux sur le con-, tenu, et ne vous faites pas une seconde fois le porteur des lettres d'Urie.
Fairford lut ce qui suit :
« 3l0N BOxN AMI,
« Nous vous envoyons un jeune homme qui désire savoir quelle est la situation de votre pupille depuis qu'il est rentré sous votre autorité paternelle , et qui espère obtenir de vous la liberté de votre parent. Nous recommandons ceci à votre prudence, désapprouvant hautement, en même temps, tout emploi de la force on de la Contrainte quand on peut l'éviter, et désirant conséquemment que le porteur réussisse dans sa négociation. En tout cas, cependant, le porteur a notre parole que ni sa sûreté ni sa liberté ne seraient exposées, et en conséquence vous aurez à vous y conformer strictement, par le prix que vous attachez à notre honneur et au vôtre. Nous souhaitons en outre avoir avec vous un entretien dans un aussi bref délai que possible , ayant à vbU's faire part d'afTaires de confiance. A cet effet nous désirons que vous vous rendiez ici en toute liàte, et sur ce nous vous adressons nos salutations cordiales.
— Vous comprenez, monsieur, reprit le père Bona venture dès quM vit qu'Alan avait achevé la lecture de sa lettre , qu'en acceptant la charge de cette missive vous vous engagez à en attendre l'effet avant de recourir à ce que vous appelez des moyens légaux pour la délivrance de votre ami.
— Voici quelques chiffres ajoutés à cette lettre , dit Fairford après l'avoir lue avec attention; — puis-jc vous demander ce qu'ils signifient?
— Ils ont rapport à mes propres affaires, répondit le père d'un ton bref 5 ils ne concernent en rien les vôtres.
— 11 me semble pourtant naturel de supposer
— Piien ne doit se supposer (lui suit incompaliblc avec mon honneur, interrompit le prêtre ; quand un homme comme moi accorde une laveur, il s'attend à ce qu'elle sera acceptée avec gratitude ou refusée avec une reconnaissance respectueuse ^ — mais jamais elle ne doit ôtre un objet ni de questions ni de discussion.
— J'accepterai donc votre lettre, dit Fairford après une minute de réilexion-, et les remerciements que vous attendez de moi vous seront amplement acquis si le résultat répond aux espérances que vous me donnez.
— Dieu seul dispose de l'événement^ l'homme emploie les moyens. — Tous comprenez bien qu'en acceptant cette commission, vous vous engagez d'honneur à attendre l'effet de ma lettre sur M. Redgantlet avant d'avoir recours aux dénonciations et aux warrants des gens de loi ?
— C'est à quoi je me tiens pour engagé, comme homme de bonne foi et d'honneur, dit Fairford.
— Bien, je me lie à vous. Je vous dirai maintenant qu'un exprés, dépêché par moi la nuit dernière, a, je l'espère, amené Redgantlet à un endroit beaucoup plus rapproché, et où il ne penserait pas qu'il fût sur à lui d'exercer aucune violence sur votre ami, lors même qu'il serait assez téméraire pour suivre l'avis de M, Maxwell de Summertrees plutôt que de se conformer à mes ordres. Maintenant nous nous comprenons.
Il étendit la main vers Alan ; celui-ci allait la prendre et la serrer dans la sienne, pour lui engager sa foi de la manière accoutumée, quand le père Bonaventure ht vivement deux pas en arrière. Avant qu'Alan eût eu le temps de faire aucun commentaire sur cet étrange procédé, une petite porte dérobée recouverte d'une tapisserie s'ouvrit tout-à-coup, et une dame entra dans l'appartement avec la soudaineté d'une apparition. Ce n'était ni l'une ni l'autre des deux miss Arthuret; c'était une femme à la fleur de l'âge et dans tout l'éclat de la beauté , grande, blonde, et d'un aspect imposant. Ses cheveux, nuancés d'un or pâle , retombaient en boucles sur un front qui aurait pu convenir à Junon elle-même , ainsi que la majestueuse expression de son grand œil bleu. Les contours de ses épaules et de son sein étaient admirables, et sa peau d'une blancheur éblouissante. Elle inclinait quelque peu à l'embonpoint, non pourtant au-delà de ce que comportait son âge, qui paraissait toucher à la trentaine-, sa démarche était celle d'une reine, mais c'était le port de Vasti et non celui d'Esther : — non la beauté timide, mais la beauté fiere et imposante.
Le père Bonaventure se leva à demi sur le sofa d'un air courroucé et comme mécontent de cette intrusion. — Qu'est-ce, madame? dit-il d'un ton assez sec; qui nous procure l'honneur de votre compagnie?