‹ Reflets de Rome [microform]; Rome vue par les écrivains de Montaigne à Goethe, de Chateaubriand à Anatole FranceChapitre 10 sur 17 · LA ROME CATHOLIQUE VUE PAR CHATEAUBRIAND, GŒTHE ET LOUIS VEUILLOT · texte numérisé non relu

LA ROME CATHOLIQUE VUE PAR CHATEAUBRIAND, GŒTHE ET LOUIS VEUILLOT

a Qui jamais parlera de Rome avec indifférence? »

(L. Veuillot, le Parfum de Rome.)

Faible part faite au catholicisme dans les impressions de Chateaubriand : une phrase harmonieuse, une prière éloquente. — Chateaubriand reproche à Gœthe son Paganisme.

Goethe et les cérémonies ecclésiastiques. Diogénisme protestant et impressions esthétiques.

Un converti de Rome : Louis Veuillot. — Comment il juge Chateaubriand et Gœthe. — Belles pages de foi catholique. Rome et Lorette. Le Parfum de Rome. — Ferveur mystique, et adoration de la Rome spirituelle.

Sainte-Beuve a défini briand un épicurien qui lique{^). Et, ailleurs (2), il a « Il y a des hommes qui ont (indépendamment du fond Chateaubriand, Fontanes;

excellemment Chateaua r imagination cathoencore précisé en disant :

l'imagination catholique de la croyance) : ainsi les pompes du culte, la

(i) Causeries du Lundi, II, p. I4S- (2) Portraits littéraires, III, p. 543-

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solennité des fêtes, Tordre des cérémonies, l'encens, tout cet ensemble les touche et les émeut. » Ailleurs enfin Sainte-Beuve cite ce beau morceau extrait d'une lettre de Chateaubriand à Mme Récamier qui montre son talent 0 encore dans tout son plein et dans sa plus grande manière » :

Rome, mercredi 15 avril 1829.

Je commence cette lettre le mercredi saint au soir, au sortir de la chapelle Sixtine, après avoir assisté à Ténèbres et entendu chanter leMiserere. Je me souvenais que vous m'aviez parlé de cette belle cérémonie, et j'en étais, à cause de cela, cent fois plus touché. C'est vraiment incomparable — cette clarté qui meurt par degrés, ces ombres qui enveloppent peu à peu les merveilles de Michel- Ange; tous ces cardinaux à genoux; ce nouveau pape prosterné lui-même au pied de l'autel où, quelques jours avant, j'avais vu son prédécesseur; cet admirable chant de souffrance et de miséricorde, s'élevant par intervalles dans le silence de la nuit; l'idée d'un Dieu mourant sur la croix pour expier les crimes et les faiblesses des hommes ; Rome et tous ses souvenirs sous les voûtes du Vatican — que n'étiez-vous là avec moi! J'aime jusqu'à ces cierges dont la lumière étouffée laissait échapper une fumée blanche, image d'une vie subitement éteinte. C'est une belle chose que Rome pour tout oublier, pour mépriser tout et pour mourir.

Le critique des Lundis, si peu suspect de partialité pour Chateaubriand, laisse éclater alors son admiration pour un tel peintre et qui vient ici d'exprimer, comme on vient de le voir, toute la poésie de la Rome catholique (i).

(1) Causeries du Lundi, XIV, p. 318.

Certes jamais éloge ne fut mieux mérité, mais ce qui stupéfie, c'est de constater la très faible part que tient la poésie de la Rome catholique dans les impressions de Chateaubriand à Rome. A qui s'en étonnerait ou s'en indignerait, il faut rappeler d'abord que Chateaubriand voulait écrire une vingtaine de lettres d'apparat sur Rome et qu'il n'en a écrit qu'une seule, celle à M. de Fontanes. On pourrait faire observer aussi que les pompes du culte, la solennité des fêtes, l'harmonie des chants, l'encens, les cérémonies, et tout ce qui peut enchanter une imagination catholique, avait été célébré avec une belle ampleur par Chateaubriand dans son Génie^ du Christianisme publié un an avant son premier séjour à Rome. On peut le regretter, car le spectacle de la Rome ecclésiastique, vue directement par le peintre, aurait conféré à ses tableaux plus d'ampleur encore, de splendeur et d'éclat. Mais Chateaubriand était un artiste trop impressionniste pour reprendre à nouveaux frais un sujet déjà traité, trop vite ennuyé aussi et dégoûté des images qu'il saisissait au vol pour les fixer deux fois dans le noble cadre de sa prose rythmique. Adieu^jeaniers^ve^^

faites!

Certes, dans ses Mémoires d' outre-tombe, en une page écrite un quart de siècle après son premier séjour à Rome, il pourra reprocher, sur un ton assez rogue, à Gœthe, qu'il appelle « le poète de la matière », de n'avoir eu d'enthousiasme à Rome que pour le Jupiter des païens. Et il pourra s'écrier avec une solennité satisfaite : « Je préfère le Dieu de la croix au dieu de l'Olympe! » Il pourra encore dans une lettre à Mme Récamier, du 18 décembre 1828,

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citée dans ces Mémoires, écrire à son amie : « Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le Jugement dernier de Michel- Ange! » Il n'en est pas moins vrai que, dans ses premières impressions directes sur Rome, rien ou presque rien ne révèle la ferveur du croyant, ou simplement l'émotion poétique du catholique d'imagination. Il faut, pour les découvrir, rechercher avec soin les passages qui se rapportent à la Rome catholique et, ces passages trouvés, ils apparaissent, les uns insignifiants et laconiques, les autres un peu voulus, apprêtés et, pour ainsi dire, plaqués sur le fond voluptueux ou désolé du tableau.

Le 29 juin 1803, sortant de l'office pontifical à Saint- Pierre, il écrit à son ami Joubert :

c Le pape Pie VII a une figure admirable : pâle, triste, religieux, toutes les tribulations de l'Eglise sont sur son front. La cérémonie était superbe; dans quelques moments surtout, elle était étonnante; mais chant médiocre, église déserte, point de peuple. »

Il y a dans ce passage plus de calme observation que de ferveur enthousiaste. La vanité de l'homme de lettres s'étale, plus que ne s'affirme l'émotion du catholique croyant, dans cette note du 3 juillet :

a Sa Sainteté m'a reçu hier ; elle m'a fait asseoir de la manière la plus affectueuse. Elle m'a montré obligeamment qu'elle lisait le Génie du Christianisme dont elle avait un volume ouvert sur sa table (i). On ne peut voir un meilleur homme, un

(i) Le procédé est bien ancien^ mais il ne manque jamais son effet.

plus digne prélat, un prince plus simple. » Cet hommage rendu dans ses lettres privées à un chef de l'Église qui choisit si bien ses lectures. Chateaubriand ne s'occupera plus guère de l'Église, de ses pompes, et du culte qu'il se flatte d'avoir restauré

en France.

Une phrase harmonieuse et éloquente sur le bonheur du « chrétien » à Rome, une prière éloquente et harmonieuse que Chateaubriand se rappelle avoir prononcée, sous une forme sans doute moins littéraire, dans le bois d'oliviers qui s'étend aux portes de Tivoli, et dans la petite chapelle blanche dédiée à la madone Quintiliana, voilà la part du catholicisme romain dans la fameuse lettre à M. de Fontanes. Il faut avouer qu'elles est modeste et qu'on pouvait attendre plus et mieux, dans cet ordre d'émotions, du barde éloquent du Génie du Christianisme. Citons du moins le peu que nous avons trouvé. Voici d'abord la phrase d'éloquence :

« S'il est chrétien, ah! comment pourrait-il alors s'arracher de cette terre qui a vu naître un second empire plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui qui l'a précédé, de cette terre où les amis que nous avons perdus, dormant avec les saints dans les catacombes, sous l'œil du Père des fidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers dans leur poussière et semblent plus voisins

des cieux? »

Et voici l'harmonieuse prière, que René, voyant un seul homme prosterné dans la chapelle, l'air très malheureux et absorbé dans la ferveur de sa piété, a ne put s'empêcher » de prononcer :

« Dieu du voyageur, qui avez voulu que le pèlerin

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vous adorât dans cet humble asile, bâti sur les ruines du palais d'un grand de la terre ; mère de douleur, qui avez établi votre culte de miséricorde dans l'héritage de ce Romain malheureux (i), mort loin de son pays, parmi les barbares! nous ne sommes ici que deux fidèles prosternés au pied de votre autel solitaire. Accordez à cet inconnu qui semble si profondément humilié devant vos grandeurs, tout ce qu'il vous demande, faites que les prières de cet homme servent à leur tour à guérir mes infirmités ; afin que ces deux chrétiens qui sont inconnus l'un à l'autre, qui ne se sont rencontrés qu'un instant dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus se voir ici-bas, soient tout étonnés en se retrouvant au pied de votre trône, de se devoir mutuellement une partie de leur bonheur, par les miracles de la charité. »

J'admire la beauté littéraire calculée de cette page, mais je me demande si un croyant catholique sincère lui trouvera le ton de spontanéité simple, directe, fervente qui est celui de la vraie piété. Et, en vérité, j'en doute un peu.

Chateaubriand, nous l'avons vu, semble reprocher à Goethe son culte des dieux anciens et d'avoir méconnu la Rome catholique. Dans quelle mesure, à supposer que Chateaubriand soit en droit de le faire, ce reproche est-il justifié? Cette question nous donne l'occasion d'examiner l'impression produite

(i) Varus, sur la villa duquel la chapelle est censée avoir été édifiée.

sur Goethe par la Rome catholique et l'attitude qu'il a prise à son endroit.

Il est certain que c'est pour la Rome païenne seulement, pour l'art antique et la vie naturelle, que Goethe s'est enflammé d'enthousiasme et d'amour. C'est l'antiquité et la nature qu'il aimait encore dans l'art classique de la Renaissance italienne. La Rome chrétienne et catholique n'a guère eu de prise ni d'action sur lui. Au premier contact, comme la plupart des voyageurs protestants, on dirait qu'il ait été choqué par l'admirable mise en scène des cérémonies romaines, et qu'il se soit roidi contre le plaisir simplement esthétique qu'elles peuvent donner. C'est ainsi que le 3 novembre 1786, ayant assisté, la veille, avec son ami Tischbein, à la messe pontificale de la Toussaint, célébrée dans la chapelle papale du Quirinal, il fera cet aveu dénué de tout artifice comme de tout snobisme :

« La fonction était commencée; le pape et les cardinaux étaient déjà dans l'Église. Le Saint-Père, la plus belle, la plus digne des physionomies viriles; les cardinaux, d'âges et d'aspects variés.

« Un désir étrange s'empara de moi de voir le chef suprême de l'Église ouvrir sa bouche d'or et, en nous parlant avec ravissement de l'ineffable joie des âmes bienheureuses, nous plonger nous-mêmes dans le ravissement! Mais quand je le vis se mouvoir de-ci de-là devant l'autel, se tourner tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, faisant les mêmes gestes et murmurant les mêmes sons qu'un prêtre quelconque, le péché originel protestant se réveilla en moi, et le sacrifice connu et traditionnel de la messe ne me plut absolument pas en ce lieu. »

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Les impressions de Goethe ne se modifièrent pas quand il assista, le 25 décembre 1786, avec ses amis, aux cérémonies de Noël dans Saint- Pierre. Il écrit encore :

« A la première fête de Noël j'ai vu le pape, entouré de tout son clergé célébrant le sacrifice de la messe, tantôt devant son trône, tantôt du haut de ce trône. C'est un spectacle unique en son genre, superbe et suffisamment digne; mais j'ai tant vieilli dans le diogénisme protestant que toute cette splendeur m'enlève plus qu'elle ne me donne. Je voudrais, comme mon pieux précurseur, dire à ces dominateurs spirituels du monde : « Ne me voilez donc pas le soleil du grand art et de la pure humanité! »

Et après avoir contemplé, le jour des Rois, une messe selon le rite grec, plus austère et populaire, à son gré, que le rite latin, il conclut par cette phrase caractéristique :

« Là encore, j'ai senti une fois de plus que je suis trop vieux pour toute chose, si ce n'est pour le vrai seulement. Leurs cérémonies et leurs opéras, leurs cortèges et leurs ballets, tout cela glisse sur moi comme la pluie sur un manteau de toile cirée. Un effet de nature au contraire, comme le coucher du soleil vu de la villa Madame, ou une œuvre d'art comme la très honorée Junon, me font une profonde et vivifiante impression. »

A la fin de son second séjour à Rome, dans la Semaine Sainte de 1788, Gœthe a étudié et observé, avec sa conscience et son impartialité ordinaires, les imposantes cérémonies de Saint-Pierre et de Saint- Jean de Latran et suivi les pieuses migrations des

pèlerins de Tune à l'autre des sept églises. Et voici sa conclusion, toute empreinte de calme et de sereine objectivité, à laquelle tout esprit libre, tolérant et éclairé, peut et doit souscrire :

« J'ai joui selon mon souhait de toutes les cérémonies dont on pouvait jouir et j'ai fait sur le reste mes paisibles observations. Rien ne m'a fait, comme on dit, de l'efïet, rien ne m'en a imposé, mais f ai tout adiniré; ce qu'on en peut dire, c'est qu'elles ont parfaitement mis en œuvre les traditions chrétiennes. Dans les solennités pontificales, surtout dans celles de la chapelle Sixtine, tout ce qui, ordinairement, paraît peu réjouissant dans le culte catholique, s'accomplit ici avec un goût supérieur et une parfaite dignité. Cela ne peut du reste se produire que là où, depuis des siècles, on a eu à sa disposition tous les

arts réunis. »

Ainsi donc, devant la Rome catholique, Gœthe ^a su comprendre, respecter, admirer, sans pour autant, s'incliner et adorer. Il a reconnu et goûté, dans les incomparables solennités de la Semaine Sainte, leur caractère distinctif de goût supérieur, de splendeur réfléchie et de dignité majestueuse, sans se laisser éblouir par elles et sans rien abdiquer de sa conviction intime ou de sa pensée affranchie. C'est là ce qui distingue le penseur libre du libre penseur à la Homais. Louis YgjiiUot l'a reconnu, et il a distingué soigneusement (jœthe de ces beaux esprits ou de ces sots qu'il appelle des « singes » . Certes Gœthe

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était païen et c*est aux divinités du Capitole qu'il porta ses adieux. Il n'a pas connu ce qui, aux yeux de Louis Veuillot, est « la véritable Rome », mais il l'a entrevue. « Il en a respiré le parfum à la manière de ces profanes qui se glissent dans nos temples, et qui savourent la douce fumée, mais sans savoir que, comme la mélodie des hymnes et l'or des vêtements, la fumée de l'encens est une

prière. »

Ces païens-là, respectueux et intelligents de la foi qu'ils n'ont pas et du culte qui les étonne, Veuillot les préfère ouvertement au 0 sot de France, politique, religieux et littéraire (qui), transporté sur cet auguste théâtre de Rome, y acquiert un fini oii le sot d'aucune autre contrée ne peut prétendre ».

Peut-être même Veuillot, ce croyant rude, agressif, entier et militant, mais convaincu et sincère, préfère-t-il dans le secret de son cœur un païen tel que Goethe à un catholique à la façon de Chateaubriand. On peut le penser, quand on compare ce qu'il a dit de Gœthe avec la page terrible dont il a flagellé l'œuvre et même le caractère de Château-

briand :

« Ce n'est pas mon homme, en vérité! Ce n^est ni le gentilhomme ni l'écrivain tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres tel que je le hais. L'homme de pose, l'homme de phrase, toujours affairé de sa pose et de sa phrase, qui met sa phrase dans sa pose, qui met sa pose dans sa phrase, qui pose pour phraser, qui phrase pour poser, qu'on ne voit jamais sans pose, qui ne parle jamais sans phrase. Tout son cœur et tout son esprit sont dans

son encrier avec toutes ses phrases, et il a fait de cet encrier un piédestal où il prend toute ses poses. Il est de ceux qui ne savent écarter aucune pensée capable de revêtir une belle couleur ou de rendre un beau son. Atala est ridicule, René odieux, le Génie du Christianisme manque de foi... etc. (i). »

Certes cette page est dure, venant surtout d'un catholique, d'un coreligionnaire politique et ecclésiastique, mais peut-on dire qu'elle soit tout à fait injuste? Je ne le pense pas, et, pour absoudre Veuillot, il faut ne pas oublier le langage hautain dont use Chateaubriand pour réprouver le païen Gœthe et lui opposer son propre christianisme. Il faut aussi rappeler sur quel ton détaché, avec quelle indifférence superbe, Chateaubriand proclamait l'avortement du rêve de la domination spirituelle de Rome, et quelle mince place il a faite, dans son imposant tableau, au sentiment de la Rome catholique. Nous avons simplement noté le fait, mais un croyant romain avait le droit de s'en étonner et de s'en indigner.

Eh bien! c'est précisément à ce Louis Veuillot qu'il faut demander, si on veut le connaître et le comprendre, le grand sentiment catholique de Rome, la ferveur religieuse, l'adoration enthousiaste et humble que la ville sainte du catholicisme peut inspirer à ceux qu'elle a touchés de sa grâce.

(I) Çàetlà, II, p. 495.

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C'est que Veuillot n'est pas un catholique ordinaire. C'est un converti de Rome. Quand il y vient, en 1838, à vingt-cinq ans, il n'est qu'un petit journaliste gouvernemental de province, garçon d'infiniment d'esprit et de talent, parfaitement indifférent en matière religieuse et plutôt voltairien d'esprit et de tendance.

Comme l'a dit excellemment Saint-Beuve, « Veuillot fut touché d'un certain aspect de cette Rome multiple, de l'aspect à la fois grandiose et mystique; mais il ne fut pas touché en simple artiste et amateur, qui sent et qui passe. Ame robuste, entière, non usée de père en fils par l'élégance et la politesse des salons, intelligence brusque et absolue, non assouplie par la critique, non rompue aux systèmes, d'une sensibilité profonde et d'un grand besoin de tendresse au milieu de certaines grossièretés de nature, il fut atteint et renversé en même temps, retourné tout d'une pièce; le fier Sicambre s'agenouilla; il se fit du même coup chrétien, catholique, ultramontain . . . Violent néophyte , catéchumène intrépide, il a embrassé le christianisme et toutes les religions romaines d'un seul coup, sans le moindre petit préservatif ou correctif, à la française (i). »

Louis Veuillot a raconté le coup de foudre de cette conversion dans un livre très franc de ton, très sincère d'accent et qui contient de belles pages, Rome et Lorette (1841). Il y est revenu dans quel-

(i) Nouveaux Lundis^ I, p. 49.

rj

ques passages admirables de Çà et là. Enfin il a célébré la^loire, et la beaulé de la Rûine catholique dans un livre plus habile, plus savant et moins spontané que sa vibrante confession du début, le fameux Parfum de Rome (i) qu'il oppose à ses non moins célèbres Odeurs de Paris.

Les plus belles pages catholiques que l'on puisse lire sur Rome sont contenues dans ces trois livres de Veuillot. Jamais l'écrivain de race qu'était Louis Veuillot n'a été plus magnifiquement, plus lyriquement inspiré que par les édifices religieux de Rome — basiliques, croix du Colysée, Saint-Pierre surtout que nul, catholique ou protestant, croyant ou incrédule, ne peut, selon lui, contempler sans émotion, non pas seulement à cause de « l'effet matériel de l'édifice » et de « l'œuvre humaine », mais à cause « de l'idée qui respire là » :

« Saint-Pierre est l'église du Pape, c'est l'église de l'Église, c'est le plus vaste et le plus magnifique édifice que les hommes aient consacré à Dieu; c'est le foyer d'une pensée dont les rayons enveloppent le monde; c'est le tombeau de ce pêcheur de Judée, de cet homme simple, sans lettres, grossier même, à qui nous ne pouvons nier qu'il ait été dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre j'édifierai mon Eglise. » Non, en vérité, il n'y a rien de solennel et d'imposant sur la terre, si ce lieu, indépendamment de toutes ses magnificences extérieures, n'est pas luimême solennel et imposant. »

Citons encore, avant de quitter Saint-Pierre, ce morceau où se résume en phrases vibrantes d'élo-

(i) Deux volumes in-12. Paris, 1861,

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Ml

quence l'enthousiasme, si étrange à nos yeux, mais si évidemment sincère, du converti de Rome :

« Que d'idées de ce genre, aussi fortes, aussi belles et réunies en un faisceau par le lien d'une puissante unité, représente la basilique du Vatican, le tombeau de saint Pierre devenu le berceau du monde! C'est le poème du christianisme tout entier. On y voit sa naissance, ses progrès, ses héros, ses triomphes! Au chevet, la chaire de saint Pierre; au portail, la statue de Constantin; dans la nef, au rang d'honneur, les statues des saints fondateurs d'ordres religieux, patriarches de la loi nouvelle, pères féconds, généraux éternels de ces légions d'orateurs, d'écrivains, de saints et de martyrs qui, dans tous les coins du monde, ont porté, défendu, glorifié la vérité; toute la suite des p2.pes, presque tous leurs tombeaux ; les reliques d'un grand nombre de docteurs, de confesseurs de la foi; non loin de saint Pierre, le corps de son geôlier, baptisé par lui, martyrisé après lui. Partout, les matériaux les plus précieux ont servi au génie de l'homme, pour écrire les traits les plus éclatants de cette histoire du salut...

« Notre Lamartine voulant parler de cette église, et faire montre en même temps de sa belle voix, et ne rien dire de vulgaire, a trouvé que la basilique de Saint-Pierre « est le Panthéon de la raison divi- « nisée. » Sentez-vous bien l'ineffable ridicule de cette parole? Ah! pauvre petit grand homme, pauvre nourrisson des Muses! Voilà ce qu'il a vu dans Saint- Pierre de Rome, et il fait des épopées (i) ! »

(i) Çh et ià, I, p. 223 et 224.

Après Saint-Pierre, qui semble l'avoir ébloui, fasciné, dominé et prosterné devant la Croix, après Saint-Pierre qu'il a décrit, célébré et exalté dans ses grandioses ensembles comme dans ses moindres détails, c'est la basilique de Sainte-Marie-Majeure, où le nouveau converti fit sa première communion, qui laissa à Louis Veuillot les souvenirs les plus profonds et les plus émus. Il raconte avec beaucoup de détails l'histoire légendaire de l'église qu'on appelle aussi Sainte-Marie des Neiges, en souvenir du miracle qui dans la nuit du 4 août 352 couvrit le sol « d'un manteau blanc et pur » de neige fraîche, et il ajoute :

« Je m'arrête avec une très douce complaisance à tous ces détails parce que Sainte-Marie-Majeure est aussi mon église bien-aimée, et qu'il n'est pas un lieu dans le monde que j'aimasse autant de revoir, de couvrir de mes baisers et d'arroser de mes larmes, non pas même la tombe de mes parents. Je les ai développés aussi parce qu'ils offrent à l'esprit au moins quelque idée de cette foi généreuse, expansive et charmante, qui caractérise le catholicisme des Romains. Mettant de côté mes croyances et mon amour, je respecte encore profondément cette prodigalité à parer les autels, à embellir les saintes images. Lorsqu'on a donné à Dieu toute son âme, et le bien pour qu'il l'accroisse, et le mal pour qu'il le détruise, ce n'est pas trop d'offrir aux représentations matérielles que nous nous faisons de lui et de ses saints tout ce que le génie des arts peut ennoblir, tout ce que le sein inépuisable de la terre produit de rare et de précieux. Oui, mon Dieu, à vous toutes choses : et nos pensées, et nos rêves.

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et nos travaux; à vous le parfum des âmes et le parfum des fleurs; à vous l'âme et la fleur aussi; à vous le sang de nos veines, et les fruits de la terre, et les ouvrages de nos mains, et que tout ce que nous offrons même à d'autres soit encore à vous; car même en vos saints, et même en votre très chère, très aimée et très miraculeuse mère, c'est encore vous, Seigneur, que nous honorons (i). »

Nous ne pouvons suivre Veuillot dans toutes les descriptions qu'il donne de la Rome catholique, ni dans toutes les élévations religieuses que ce spectacle lui inspire.

Il suffit de dire qu'aucun écrivain n'a ressenti aussi fortement et n'a exprimé avec plus d'éloquence le sentiment du croyant catholique devant cette Rome qu'il appelle « la Rome véritable, la grande Rome, la maîtresse encore couronnée du monde, cette Rome spirituelle et divine^ notre amour et notre gloire (2) ».

Personne n'a mieux parlé de Rome que Veuillot parce que personne ne l'a aimée d'un amour plus fervent et plus passionné. N'était-il pas lui-même un de ces « Romains d'adoption » dont il a tracé la silhouette dans ces lignes charmantes :

« Il est venu à Rome en curieux, le curieux s'est transformé en pèlerin, le pèlerin a reconnu un jour

(i) Rome et Lorette^ p. 176.

(2) Parfum de Rome, I, p. 8.

qu'il était à Rome dans sa vraie patrie, qu'il ne pouvait ni ne voulait plus la quitter. Je ne conteste pas l'amour des Romains de naissance pour leur cité cent fois grande, cent fois sainte et cent fois belle. Mais je n'ai jamais rencontré l'amour de Rome si puissant, si intelligent, si ardent qu'il l'est au cœur de ces Romains d'adoption, véritables Romains par la grâce de Dieu. Ils sont en grand nombre et ils constituent une de ces mystérieuses forces de Rome que Von ne voit nulle part ^ que l'on sent partout.

« Ils savent Rome par cœur, l'étudient sans cesse, la chérissent toujours plus. Ils^ aiment ceux qui r aiment. . . (i) »

Quelle sincérité d'accent et quel frémissement d'émotion dans la voix de ces Romains d'adoption, quand ils parlent de celle qu'ils aiment, et quelle justesse de pensée aussi dans ces réflexions pénétrantes et profondes :

« Telle que le christianisme l'a faite, avec ce qu'il y a mis et ce qu'il y a laissé, Rome est la ville des âmes. Elle a une langue que toutes les âmes entendent; mais l'esprit seul, séparé de l'âme, ne l'entend point (2). »

Et ailleurs encore, à propos de ce massif château Saint-Ange qui fut le mausolée d'Adrien :

a A Rome rien n'est isolé. Rien n'est muet, rien ne parle à contre-sens; tout tient à quelque chose, dit quelque chose, dit la chose qu'il faut dire. Ce château fort, construit sur un mausolée impérial, est

(1) Parfum de Rome, \, p. 195.

(2) Ihid., I, p. 3.

rempli de l'histoire de Rome; il a la majesté romaine et le beau langage romain ( i ) . »

Ces allusions à la Rome antique sont rares chez Veuillot. C'est à la Rome catholique qu'il revient toujours et d'instinct. Et c'est de cette Rome catholique que Veuillot exalte la gloire et le bienfait, dans cette page admirable qui est à la fois un hymne de triomphe et un chant d'action de grâce :

Rome! nom plein de mystère. Dès que ce nom s'est élevé sur les nations, nulle voix ne l'a prononcé sans haine ou sans amour!...

Qui jamais parlera de Rome avec indifférence, comme on peut parler de Berlin et de Londres ou même de Paris?.,. Rome la triomphante, la dominatrice des nations! Elle a le pied sur le monde et elle le broie; elle relève le monde et le pousse vers Dieu. Cest Rome qui s'est assujetti la terre et qui s'est nourrie de la chair et du sang de l'humanité.

C'est Rome qui a pris le genre humain dans ses bras, comme un enfant malade, qui lui a fait respirer l'air salubre des hauteurs et qui l'a nourri de la chair de Jésus-Christ le Dieu vivant.

Dieu soit béni! Je suis de ceux que Rome a pris en bas; malades, broyés sous les pieds de la vieille mort. Sa main lumineuse m'a transporté sur les hauteurs divines, sa main maternelle m'a baigné dans l'air divin, sa main sainte m'a nourri du satnt aliment; je suis de ceux qui ont reçu d'elle la vie et qui lui rendent l'amour (2) .

Ce sont là des accents, des élans, des transports,

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dont notre « diogénisme » ne peut guère comprendre l'émotion exaltée et le sentiment passionné, et qu'il ne saurait imiter ou contrefaire sans se couvrir de ridicule. Du moins pouvons-nous et devons-nous en reconnaître, et en admirer, dans l'âme et dans l'œuvre de ce catholique convaincu et sincère, la profondeur de l'inspiration et la beauté de l'éloquence.

(1) Parfum de Rome, I, p. 96.

(2) Md.^ 1, p. I et 2.

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