CHAPITRE VII
LES ÉCRIVAINS SUISSES A ROME
Bonstetten et son Voyage dans le Latium (1804). — Bonstetten archéologue, naturaliste et économiste. — Pitié humaine et projets de réformes.
Mme de Staël à Rome (1805). — Comment elle a vu Rome et comment elle l'a décrite dans Corinne. — Vision fausse et pensées justes. — Éloquence, esprit, mais pas artiste.
Un original en voyage : Louis Simond (1828). — Sévérité de son jugement naïf sur Rome, Saint-Pierre, Michel- Ange. — Un esprit faux : Charles. Diiiex. Sa Rome souterraine (1833) et sa Campagne de Rome (1842). — Épigraphe empruntée à Napoléon.
Victor Cherbuliez. Ses descriptions de Rome dans le Prince Vitale. — La campagne fait invasion dans la ville. — L'églogue dans l'épopée.
La rencontre de Louis Veuillot nous a fait quitter, pour un instant, l'ordre chronologique que nous avions suivi jusqu'ici. Revenons à cet ordre, pour parler de deux écrivains, Suisses par la nationalité, mais naturalisés Français, l'une par le génie, le second par l'esprit ; quant au troisième, né Français, il s'est trouvé Suisse surtout par le hasard des quolibets de quelques grands railleurs qui lui ont iait un nom, sans le vouloir, dans l'histoire des lettres.
LES ÉCRIVAINS SUISSES
Le trait commun et caractéristique de ces voyageurs est d'être assez peu sensible à l'émotion artistique pure, qui tient moins de place dans leurs œuvres que l'histoire, la philosophie, l'économie politique, voire même l'agronomie ou la philanthrophie.
Quelques mois après la lettre de Chateaubriand à M. de Fontanes, à la fin de 1804, un second tableau, poétique et érudit la fois, de la Campagne romaine paraissait à Genève. Il avait pour auteur l'intelligent, spirituel et charmant Charles de Bonstetten, cet ancien bailli bernois que Sainte-Beuve a appelé tantôt l'aimable Voltaire suisse, tantôt « un aimable Français du dehors, un Bernois aussi peu Bernois que possible... esprit cosmopolite, européen, qui écrivait et surtout causait agréablement en français, et qui semblait n'avoir tant vécu, n'avoir tant vu d'hommes et de choses que pour être plus en veine de conter et de se souvenir. »
Plus jeune dans la seconde moitié de sa longue vie (i 745-1 832) que dans la première, il avait définitivement quitté la carrière administrative bernoise, quand il vint, pour la seconde fois, en Italie, en 1802, et qu'il s'établit, au commencement de 1803, à Rome, dans la solitaire et belle villa de Malte, sur cette colline des Jardins où Napoléon devait peu après faire dessiner par Valadier la magnifique promenade du Pincio.
Son petit livre, intitulé Voyage sur la scène des six derniers livres de l' Enéide smwi de quelques observations sur le Latium moderne », parut à Genève, chez J.-J. Paschoud, libraire, en l'an XIII (1805), dit le titre, et, en fait, dans l'automne de 1804.
Le titre est long, mais l'ouvrage est extrêmement intelligent et curieux. Il eut dès son apparition, et pendant fort longtemps, un succès de bon aloi qu'il mériterait de garder aujourd'hui encore auprès du lecteur cultivé. De la Richarderie, dans sa Bibliothèque universelle des voyages (1808), met le voyage de Bonstetten bien au-dessus de celui d'Addison. Et Dumesnil, dans ses Voyageurs français en Italie (\^6^) , déclarera que « le livre de Bonstetten peut servir de guide aux amis des lettres et de l'antiquité, qui croient encore à la poésie et qui savent admirer en même temps les beautés de la nature » .
Hommage plus flatteur et plus décisif, le premier article signé par J.-J. Ampère, dans le Globe du 26 mars 1825, est un compte rendu très élogieux du voyage de Bonstetten, qu'Ampère avait lu avec un vif plaisir soit à Rome, soit après son retour. On a même voulu voir dans la vivacité de cet éloge une critique détournée à l'adresse de Chateaubriand. L'article se terminait par cette phrase :
« Cet ouvrage se rattache à de grandes questions et l'on n'y trouve ni déclamations, ni paradoxes, ni parti pris d'avance, ni dédain; c'est aujourd'hui un grand mérite ; aujourd'hui plus que jamais les idées absolues révoltent, l'ironie fatigue, mais la représentation des choses, telles qu'elles sont, donne un plaisir tranquille et pur; c'est un plaisir de ce genre qu'on éprouve en lisant M. de Bonstetten. »
Le succès si vif et si mérité de ce livre dénué de pose, le concert des éloges si abondamment donnés à Bonstetten, semblent avoir porté ombrage à Chateaubriand. L'auteur de René était extrêmement satisfait de sa lettre (datée du i o janvier 1 804) à M . de
Fontanes sur la Campagne romaine. Il écrit (en 1829) dans ses Mémoires d'outre-tombe :
« J'ai revu ma lettre à M. de Fontanes sur Rome, écrite il y a vingt-cinq ans, et j'avoue que je l'ai trouvée d'une telle exactitude qu'il me serait impossible d'y retrancher ou d'y ajouter un mot. »
Chateaubriand tient essentiellement à rappeler sans cesse que c'est lui, et nul autre que lui, qui a découvert la beauté de la Campagne romaine. Il aurait pris, s'il l'eût pu, sur ce chapitre, un brevet d'invention en admiration littéraire.
a Depuis ma description de la Campagne romaine, écrit-il encore dans ses Mémoires, on a passé du dénigrement à l'enthousiasme. Les voyageurs anglais et français qui m'ont suivi, ont marqué tous leurs pas de la Storta à Rome par des extases. M. de Touriion, dans ses Études statistiques, entre dans la voie d'admiration que j'ai eu le bonheur d'ouvrir. » Chateaubriand avait si bien pris possession, par le génie descriptif, de cette terre désolée, qu'il s'en regardait comme le propriétaire véritable :
« Une compagnie étrangère est venue cet hiver (1829) proposer le défrichement de la Campagne romaine : ah! Messieurs, grâce de vos cottages et de vos jardins anglais sur le Janicule ! Si jamais ils devaient enlaidir les friches où le soc de Cincinnatus s*est brisé, sur lesquelles toutes les herbes penchent au souffle des ciels, je fuirais Rome pour n'y remettre les pieds de ma vie. Allez traîner ailleurs vos charrues perfectionnées ; ici la terre ne pousse et ne doit pousser que des tombeaux. »
Très heureusement pour nous, sinon pour la Campagne romaine, les défricheurs étrangers n'ont pas
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tenu tête à cette menace du légitime propriétaire. Chateaubriand, vexé de voir Bonstetten chasser sur ses terres et y gagner des éloges, loue son Voyage du bout des lèvres : « On y retrouve quelques sen-timents vrais de cette admirable solitude, encore sont-ils mêlés d'objurgations », mais il a grand som d'insister sur la priorité de sa Lettre à M, de Fontanes, « imprimée, dit-il, dans le Mercure vers la fin de l'année 1^03 ». Chateaubriand fait ici erreur sur les dates. Sa lettre sur la Campagne romaine est datée du 10 janvier I804. Elle a paru au Mercure de France dans la hvraison de mars 1804. Mais son droit de priorité reste intact, puisque le hvre de Bonstetten ne parut qu'à la fin de 1804 et porta la
date de 1805. . ^
Sans être aussi dépourvu de « physionomie poétique » que le dit Sainte-Beuve, il est certain que le livre de Bonstetten ne ressemble en rien à la fameuse lettre qui l'a précédé de quelques mois. Bonstetten était un esprit bien trop original pour aller courir dans les routes battues, même quand elles avaient été ouvertes par le génie. Ne s'est-il pas, dès le début de son Voyage, engagé à être lui-même et a voir de ses propres yeux, quand il écrit :
« C'est le malheur de ceux qui écrivent sur l'Italie de se répéter dans leurs écrits, ce quils font sans se copier, parce que tous se suivent à la piste dans le même sentier. Je tâcherai d'en sortir et de ne pas dire ce que tout le monde sait. »
Bonstetten a tenu parole. Son livre n'est pas grand, mais il est bien à lui, à lui seul, et par le sujet, et par le plan, et par la façon dont il Tamis en œuvre. Certes il est regrettable qu'il n'ait pas achevé les
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trois autres voyages qu'il avait eu l'intention de publier et dont il avait tracé le plan et même préparé l'illustration, l'un à la villa d'Horace, un autre à Antium, un troisième à Preneste. Mais du seul voyage qu'il ait écrit entièrement et qui nous reste, il faut reconnaître que le point de départ est singulièrement original et nouveau.
Bonstetten, en efifet, a constaté que « le drame des six derniers livres de M Enéide se passe presque en entier sur une lieue carrée de terrain qui comprend le camp des Troyens et la ville de Laurente » .
Et, comme le décor, le drame lui-même s'est agrandi par l'art prestigieux du poète. « Il y a une magie dans la poésie de Virgile qui fait que, sans mentir dans les faits essentiels, il sait agrandir son sujet. » Les cinq ou six mille hommes qu'Enée opposait à Turnus nous apparaissent comme des armées formidables, et le théâtre de leurs exploits prend, dans notre imagination, des proportions gigantesques. Or, Bonstetten croit pouvoir dire que « le camp d'Énée est près d'Ostie dans une des courbures du fleuve; à une petite lieue de là au pied des collines, non loin de ce qui reste encore des marais d'Ostie, la ville de Laurente ; à deux lieues plus loin sur un plateau élevé, la ville de Lavinie, et, à deux lieues encore plus au sud, l'antique Ardée ».
C'est ce pays de quelques lieues carrées, qu'il aurait pu parcourir en moins de deux jours, et qu'il explora en quatre jours, que Bonstetten a étudié, reconstitué et fait revivre dans les 222 pages de son Voyage. Il a fait suivre cette partie descriptive, qui est d'un lettré et d'un érudit, de 130 pages d'observations sur le Latium moderne — dépopulation,
insalubrité, malaria, culture, structure du sol — qui ne sont pas la partie la moins solide et la moins intéressante du livre, et qui nous révéleront l'économiste et l'administrateur philanthrope.
Il n'est pas question d'analyser, ni de discuter ici, la thèse archéologique esquissée par Bonstetten. Plusieurs érudits allemands se sont acquittés de ce soin. Bonstetten n'est d'ailleurs ni un archéologue, ni un érudit de profession. Membre de la Société de physique et d'histoire naturelle de Genève, et très fier de ce titre qu'il arbore en tète de son livre, Bonstetten n'aimait pas beaucoup « les érudits proprement dits, c'est-à-dire les hommes qui, sans penser eux-mêmes, n'avaient fait que rédiger les pensées des autres ». Il trouve même ces gens-là a étonnamment dépourvus d'esprit d'observation, du sens de la nature et de toute connaissance en histoire naturelle ». Il est lui-même remarquablement pourvu de ces trois dons et tout spécialement du troisième. Ne s'est-il pas avisé de noter à Rome, du 10 mars au 15 mai 1803, les observations qu'il a faites, chaque jour, le matin, à midi, et à 8 heures du soir, avec le thermomètre de Fahrenheit, et de les consigner soigneusement à la fin de son livre? On n'est pas pour rien membre de la Société de physique et d'histoire naturelle de Genève.
C'est le naturaliste encore qui s'affirme, sous une forme moins puérile, dans les nombreuses observations et réflexions de Bonstetten sur la formation toute volcanique des collines romaines ; sur la Campagne de Rome, grande plaine volcanique qui fut jadis un golfe de la mer ; sur la faune végétale et animale de V Isola sacra ou sur le lac Régille et les lacs d'Al-
bano et de Nemi, qui furent tous trois des cratères de volcans. Mais, par bonheur, Bonstetten n'est pas seulement un naturaliste. C'est avant tout un esprit curieux, ouvert à tout, extrêmement intelligent, et qui semble, sur certains points, doué de divination à force d'observation perspicace. Et c'est surtout, nous le verrons, un cœur humain, sensible et bon, qui palpite aux souffrances d'autrui et cherche à y porter remède, trait absolument nouveau et unique parmi tous les voyageurs écrivains que nous avons rencontrés jusqu'ici.
Cette ouverture, cette curiosité d'esprit, cette intelligence vraiment perspicace de Bonstetten se révèlent presque à chaque page de son livre. Je n'en veux indiquer que quelques manifestations typiques.
Voici, par exemple, sur la très grande valeur de la poésie comme témoignage historique des réflexions que viennent confirmer les plus récentes théories archéologiques émises de nos jours même sur le théâtre de V Odyssée par M. Victor Bérard :
(c Virgile est non seulement excellent poète, il est de plus Vhistorien des plus antiques peuplades du Latium, dont il nous a laissé un tableau du plus grand prix. Nous autres modernes, nous sommes trop accoutumés à séparer la poésie de l'histoire et la fiction de la vérité. »
De même encore, sur la valeur documentaire des lieux, de la nature elle-même, témoignage au moins égal à celui des livres et des monuments, Bonstetten a des observations singulièrement fines, ingénieuses et neuves comme celle-ci :
« On a trop exclusivement cherché l'explication
,pa REFLETS DE ROME
de l'antiquité dans les monuments écrits. Il y en a de plus certains et de mieux conservés que les pierres et le bronze, c'est la nature même, ce sont les lieux de la scène des grands événements. Je me suis dit quelquefois à Rome : ces murs, ces ruines, ne sont plus les objets que Virgile, Horace, Cicéron, César ou Tacite avaient sous les yeux ; mais cette nature, ce majestueux mont Albane, cette chaîne des montagnes de la Sabine, le Soracte d'Horace, isolé dans la plaine, ce Tibre, ce Janicule, ce ciel, enfin, cette terre et ces mers sont les mêmes encore, et, tandis que tout ce qui est de l'homme a croulé, le grand théâtre des événements est resté tout entier. L'étude de cette scène immuable peut répandre quelque jour sur l'histoire et la poésie des an-
ciens. b
Cette idée, juste autant qu'ingénieuse, de Bonstetten, a si bien prévalu de nos jours qu'on en a tiré une science nouvelle qui fut baptisée, si je ne me trompe, la « topologie ».
A ce don d'observation précise et d'ingénieuse théorie, Bonstetten ajoute assez d'art littéraire et de sentiment pittoresque pour écrire, à l'occasion, d'excellentes descriptions. Son Voyage en offre un grand nombre. Voici, par exemple, celle qu'il donne, si juste dans sa brièveté, du cours du Tibre à
Rome :
« Rien de plus majestueux que ce Tibre que Virgile avait raison à'di^^dtv flexuosus... Ses rives, si fameuses dans les premiers temps de la république, traçant sur la plaine de grandes courbes, semblent l'image de la volonté toujours libre. Là où il est forcé de se détourner de son cours, comme à
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Acqua Acetosa, à Monte-Mario, et près de TAventin, il a l'air de le faire encore de plein gré, et fier de ne se courber que devant la capitale du monde. » Bonstetten a encore de belles descriptions du maquis de l'Ostie ancienne (i) et de l'Ostie moderne, ainsi que des marais qui l'environnent. Je dois me borner à signaler encore la très exacte description qu'il donne de cette vaste, étrange et sauvage Isola Sacra qui s'étend de Fiumicino à Porto et à Ostie, entre les deux bras du Tibre et la mer; « plaine sablonneuse, mêlée d'argile, formée entièrement des dépôts du fleuve », presque entièrement dénuée d'arbres, et dont 0 le sol était jonché de marguerites blanches, de coquelicots rouges et surtout d'asphodèles, plante bulbeuse, haute de trois pieds et dont les fleurs inodores, blanches et rayées de rose, sont d'un bel effet. » Bonstetten s'enquiert soigneusement des oiseaux de passage qui abordent chaque année l'île dans l'ordre suivant : grue, oie sauvage, étourneau en mars, hirondelles aux premiers jours d'avril, en été rois de caille et cailles, en octobre les grives, et enfin les ramiers. Et surtout il décrit, telles qu'on peut les observer aujourd'hui encore parmi les ruines d'Ostie, une de ces vastes cabanes de roseaux en forme de rotondes, où les bergers et leurs familles s'entassent, avec leurs chiens et leurs poules, « autour d'un feu fait dans le centre du bâtiment, immédiatement sous l'ouverture circulaire du toit ». Alors, comme au-
(i) M A Rome les siècles sont entassés sur les siècles... Sur les rivages d'Ostie, au contraire, les siècles sont à côté des siècles; on les voit placés bout à bout l'un devant l'autre. »
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jourd'hui. « ce singulier bâtiment était une rotonde d'environ 60 pieds de diamètre, pavée de pierres plates prises dans les ruines du temple. Une paroi circulaire de 8 à 9 pieds d'élévation était tapissée de lits pour cinquante bergers ; au-dessus de chaque lit étaient des planches pour y poser le peu d'effets des habitants de la cabane. Le toit de roseaux était un cône tronqué, de 40 ou 50 pieds d'élévation au-dessus du pavé. » Bonstetten voit avec raison, dans ces cabanes de roseaux en rotonde, la forme la plus antique de l'architecture italique et il ajoute : « Il est inconcevable combien l'homme, qui semble aimer le changement, invente peu... La charrue du Latium d'aujourd'hui est la même qu'il y a deux mille ans. L'architecture de tous les pays est d'ordinaire déterminée par les matériaux que Ton a sous la main, ou par le modèle que l'on cherche à suivre. Les cavernes volcaniques donnèrent sans doute l'idée de la voûte, les roseaux apprirent aux habitants du Latium à bâtir les rotondes, et il n'est pas hors de toute vraisemblance que la forme superbe du palais des Césars ne soit une suite de l'architecture des anciens pâtres du Latium. »
Cependant, mieux que ces idées ingénieuses et ces nettes descriptions, ce qui honore Bonstetten, c'est le cri de pitié humaine, d'indignation généreuse et de protestation révoltée, que lui arrache le spectacle effrayant et odieux de la misère sans nom qui sévit alors sur ce pays désolé. Sur la route de Rome à Ostie déjà, au sortir de la macchia, il a vu ce spectacle affreux :
« Je vois à ma gauche une cabane de joncs enfumée, à demi pourrie, et, près de là, un couple affreux aux
corps livides et prodigieusement enflés, que le vent, qui soulevait quelques haillons, mettait presque à nu. La face maigre, l'œil enfoncé, les dents blanches, le teint de la famine et de la mort en faisaient des spectres hideux. La voiture allait assez vite, et ces tristes ombres restaient aussi immobiles derrière moi que mes regards sans cesse fixés sur elles. Tout à coup, j'entends à côté de moi des cris perçants : c'étaient ceux d'une mère mourant de faim, tenant dans ses bras un enfant livide. Voyant la voiture prête à disparaître, elle demandait la charité en poussant des hurlements et des cris de désespoir... » « J'étais si ému à la vue de tant de misère, ajoute Bonstetten, que j'avais oublié Virgile, Énée et Laurente qui était à ma gauche au delà du marais. »
Son émotion, sa pitié, sa colère redoublent à Ostie quand il voit, dans l'énorme château fort de Jules II, transformé en prison, les malheureux galériens décimés et rongés par la fièvre des prisons ou par la peste des marais, et entassés les uns sur les autres au point de ne pouvoir s'étendre. A ces maux, les rares habitants du pays ajoutent le fléau des chiens enragés et la famine. Bonstetten trace un tableau cruel et saisissant de cette misère, et il
ajoute :
« Il est du devoir du voyageur qui cherche à s'instruire, d'aller visiter les prisons, et de ramener sans cesse sous les yeux de la puissance la misère et le malheur si aisément oubliés. »
C'est à quoi aucun voyageur n'avait songé avant lui. Homme de cœur, philanthrope et républicain, le Suisse Bonstetten y songea. Et, avec une gravité qui l'honore, au lieu d'en plaisanter comme ont fait
tous les autres, il montre les causes profondes du mal : l'assassinat toléré en permanence à Rome pour les riches et les protégés, l'abandon des vrais pauvres et la charité romaine, si vantée, utile seulement aux oisifs mendiants; la fainéantise encouragée par le chômage perpétuel; l'exemple de mendicité donné par les moines , et surtout ceci qu'il était hardi alors de dire et de proclamer si haut :
c Ce n'est pas tout : l'homme qui travaille la terre dans le Latium n'est jamais propriétaire ; il ne vit que par grâce et jour après jour; la moindre distraction, la moindre maladie, le met dans l'impossibilité de nourrir sa famille, sans pain, sans abri, et, ce qui pis est, sans espérance et sans courage, toujours errant, il ne trouve d'abri nulle part, sur une terre qui lui est toujours étrangère, jusqu'au moment où elle s'ouvre pour l'engloutir. »
Sur cette misère du peuple de la campagne, Bonstetten a des pages admirables où il atteint, lui si simple et si enjoué, à la véritable éloquence. En voici une :
« Après une promenade de plus d'une heure (à Ardée) j'aperçus quelques ouvriers occupés à sarcler un champ de blé. Ils étaient tous étrangers. Comme j'étais à causer avec le maître du champ, une jeune femme s'évanouit; c'était de faim, comme je l'appris dans la suite. Les ouvriers continuèrent leur ouvrage comme si de rien n'était : seulement la mère de la malade détacha son tablier, pour en couvrir sa fille et retourna à l'ouvrage. Je lui dis qu'il fallait porter la malade à la ville, et ne pas la laisser sur la terre humide, à l'ardeur du soleil ; mais elle ne me répondit rien. Je courus au maître du champ implorer sa
pitié pour la pauvre malade. Il me fit entendre que c'était beaucoup de lui payer sa journée de travail qu'elle était hors d'état de gagner. Nous sommes tous pauvres, me dit-il, et nous n'avons aucun lit
de reste.
« La paille suffirait! Ils n'en avaient point. Que la plus pauvre cabane de Suisse me parut riche alors! Je jetai les yeux autour de moi et, n'apercevant aucun abri, aucun secours, je fus pour la première fois effrayé de l'abandon et de la solitude de ce pays, si plein de souvenirs et si vide de réalités. Je me sentais descendu vivant dans la demeure des morts. J'allai porter quelque argent à la mère de la malade qui, sans daigner me parier, me regarda d'un air à me dire : « La mort seule peut nous secourir! » Bonstetten ne se contente pas de signaler le mal et de s'en indigner, — il en recherche les causes et il y propose un remède dans la seconde partie de son livre, les Observations sur le Latium moderne. C'est l'économiste, l'agronome, l'homme de gouvernement aussi, qui parle ici, c'est le sage Bernois qui avait administré les bailliages pauvres du Tessin et introduit à Locamo la culture, encore inconnue, de la pomme de terre. Il démontre que la vraie cause de la malaria n'est pas dans les marais Pontins (comme on le croyait) et que les véritables raisons de la dépopulation sont l'absence de forêts et d'arbres, la pauvreté sordide et la faim d'une population mal nourrie, mal payée, mal logée, rongée par la maladie souvent contagieuse, réduite à manger de l'herbe, entraînée par la faim à la mendicité, au crime, à la prostitution. Après avoir écrit : a Les ouvriers de la Campagne de Rome sont mille
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fois plus malheureux que les serfs d'aucun pays d'Europe et plus négligés que les bêtes de somme du Suisse le plus pauvre », Bonstetten conclut nettement et hardiment au remède. Il faut que la Campagne romaine soit cultivée, qu'elle soit cultivée par des cultivateurs propriétaires du sol, et que ce soit la loi qui donne à ces affamés la propriété de ce sol fertile que les riches laissent en friche.
Bonstetten, en effet, avant d'arriver à cette conclusion, a cm pouvoir démontrer que la Campagne romaine ayant été fertile autrefois peut le redevenir si elle est cultivée; que l'air, n'ayant point été malsain au temps des Romains, peut être assaini aujourd'hui; que le sol peut produire des vins, nourrir des bestiaux, donner du blé, redevenir en un mot l'admirable pays de fertilité et d'opulence qu'il fut un jour.
Nous voilà loin de Chateaubriand, de son dilettantisme dédaigneux et égoïste d'esthète satisfait. Et, malgré leur magnificence de couleur et de verbe, combien de pages dans Chateaubriand dégageraientelles une puissance d'émotion dramatique aussi intense que cette scène prise sur le vif par Bonstetten, aux portes mêmes de Tivoli :
« Près de la villa de l'empereur Adrien, où les merveilles de l'univers étaient jadis réunies dans une même enceinte, il y a sous Tivoli de magnifiques forêts d'oliviers. L'ombre légère de ce feuillage grisâtre rappelle ce jour doux où l'on croit voir dans les Champs Elysées les mânes errer le long des rives du Léthé. Dans ces bois je rencontrai deux charmants enfants de trois et de quatre ans; ils vinrent à moi sans oser me demander la charité, et
l'un d'eux me conduisit auprès de leur père. C'était un homme à la fleur de l'âge; je le voyais appuyé contre le tronc d'un antique olivier. Il avait le teint brillant de la fièvre, les dents d'une blancheur effrayante, et ses grands yeux noirs étmcelaient d'un éclat fiévreux. — Qu'avez-vous? lui dis-je — Je n'ai plus rien à donner à ces enfants. — Vous mourez de faim? — Il y a deux jours que je n'ai rien mangé. J'ai plus de cent lieues à faire jusqu'à ma pauvre chaumière, je suis malade, la fièvre me dévore, et je ne puis plus que me traîner. Tout le pays meurt de faim comme moi, et je n'ai plus rien à donner à ces enfants. Je vais mourir par les chemins, et quand je serai mort. . . ces pauvres enfants. . .
Il ne put achever. »
Ces sombres tableaux ne sont pas rares dans ce livre, mais l'horreur en est heureusement interrompue, assez souvent, par des scènes où reparaît l'humoriste enjoué et souriant qu'était Bonstetten, et le causeur « vif, rapide, naturel qui trouve son expression et ne la cherche jamais » qu'a loué Sainte-Beuve. Rien de plus amusant que le crayon qu'il trace d'un atelier de restaurateur de statues. « Les corps brisés et mutilés qui jonchent le sol, comme un champ de bataille », semblent revivre sous la main du rhabilleur. « Le consul reprend sa gravité, Pallas sa fierté, Vénus ses grâces, et Jupiter ses foudres. La création achevée, arrive l'heure du baptême; tel, dit-on, sera Brutus, tel autre Scipion, Jules-César ou Agrippine, et tous s'en vont, avec des nez, des bras et des jambes d'emprunt, mais avec des noms illustres. »
Enfin, s'il ne l'exprime pas directement dans son
LES ÉCRIVAINS SUISSES
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Voyage, Bonstetten a eu, lui aussi, le grand sentiment de Rome, ainsi que l'atteste une lettre qu'il adressait, vingt-cinq ans plus tard, en 1828, à une jeune amie russe, Mlle de Kustine, qui voyageait alors en Italie :
« Que je voudrais voir l'Italie avec vous! lui écrivait Bonstetten. A Rome, on a le sentiment qu'on domine le temps et la mort avec laquelle on aime à vivre. En voyant ce qui n'est plus, on est tenté de se croire immortel. Tout le reste de la vie de Rome est voué à l'avenir et au ciel qui semble s'y ouvrir dans toute sa splendeur : le présent seul n'existe pas dans la sainte Cité. »
Ecrit en 1804, au retour d'Italie, le Voyage dans le Latium fut lu par fragments dans le salon de Coppet et soumis aux critiques de Mme de Staël et de ses hôtes. Le succès qu'il obtint devant cette élite, puis, bientôt, devant un public plus étendu, décida la rentrée de Bonstetten dans la littérature et lui valut le beau titre a d'écrivain français » que lui décerne Sainte-Beuve.
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Mme de Staël, dont Bonstetten appréciait si fort à Coppet la critique impartiale « si libre de préjugés et si claire », devait elle-même lui succéder, à la fin de la même année, à Rome. Serait-il téméraire de supposer que les lectures de Bonstetten, et mieux encore ses récits enjoués, aient décidé son illustre amie à chercher un refuge à Rome dans cette phase douloureuse de sa vie? « Je vais, disait-elle à ses
familiers, porter le fardeau de la vie en Italie oii l'on dit que l'on oublie l'existence. »
I,e 14 avril 1804, elle avait en effet perdu son père, M. Necker, pour lequel elle avait un culte passionné. Elle avait consacré l'été à un retour religieux sur elle-même et à écrire l'éloge du caractère de M. Necker et de sa vie privée. C'est pour faire diversion qu'elle part en novembre 1804 pour l'Italie « avec ses trois enfants et leur savant instituteur », M. Auguste-Guillaume Schlegel.
A Rome elle retrouva plusieurs de ses amis les plus distingués, entre autres Sismondi et Guillaume de Humboldt, qui lui expliquèrent, pour autant qu'elle voulut bien les écouter, le présent et le passé de la ville. L'Académie des Arcadiens lui ménagea une réception solennelle au Capitole. On lut un sonnet latin composé en son honneur et elle lut, avec émotion, une traduction médiocre — faite par elle en vers français — d'un sonnet italien sur la mort de Jésus-Christ.
Au mois de juin 1805, elle rentrait à Coppet. Elle avait trente-neuf ans. Elle sentait qu'on l'oubliait un peu. Elle se rappela au souvenir du monde en écrivant Corinne ou V Italie, qui parut en 1807.
La partie romanesque de l'œuvre, l'histoire sentimentale de Corinne et d'Oswald, lord Nelvil, pendant l'hiver de 1794 à 1795, est trop connue pour que nous nous y arrêtions un seul instant. C'est aux impressions de Mme de Staël à Rome que je m'attacherai seulement.
Eh bien! il faut avoir le courage de le dire. De ! tous les écrivains qui ont écrit sur Rome, aucun ne U l'a plus mal vue que Mme de Staël. Ce qu'elle en '
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dit est si faux, si à côté, si quelconque qu*on se demande, après avoir lu Corinne, si Mme de Staël a vraiment vu Rome.
En fait, elle y est venue; elle ne l'a pas vue. Elle a suivi ses amis dans les rues de Rome, mais sans rien regarder, tout occupée à causer, et c'est sa merveilleuse causerie qui l'a empêchée de voir Rome.
Au fond du cœur, Mme de Staël pensait, comme son héros Oswald, que « voyager est, quoi qu'on puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie ». Celui qui s'ennuie en voyage est celui qui ne sait pas voir. Mme de Staël ne sait pas voir. Ensuite, et ceci est plus important, cette femme éminemment intelligente et éloquente était aussi peu artiste que possible. Son ami Bonstetten l'a parfaitement et complètement jugée dans ces quatre lignes d'une lettre qu'il écrivait le 26 août 1804 à son amie danoise, Frédérique Brun, sur Mme de Staël :
c Elle est d'une extrême bonté; personne n'a plus d'esprit; mais ce que vous avez de meilleur est fermé chez elle. Le sentiment de l'art lui manque, et le beau qui n'est pas esprit et éloquence n'existe pas pour elle. »
Bonté, esprit, éloquence, d'une part; absence du sentiment artistique et indifférence au beau, en dehors de l'éloquence et de l'esprit, d'autre part, la formule est juste et complète, et les impressions de Corinne à Rome la vérifient de point en point. Aussi bien Mme de Staël ne visitait pas Rome, comme Chateaubriand, pour y chercher des images, et l'un de ses plus récents biographes, M. Albert Sorel, a pu dire que « celles qu'elle en rapporta
n'étaient que de seconde main, exécutées sur commande, gravées au trait, sans ombre et sans lumière. ^ ^^^ Elle ne vit en Rome (comme dans toute l'Italie) 7 qu'un décor magni£qu£-jQfEerL^ux tragédies de râmeji^Ce jugement sévère est-il juste? Une promenade rapide dans Rome à la suite de Corinne nous en convaincra.
Sur le Capitole, où elle a fait monter Corinne triomphante, pareille à la Sybille du Dominiquin et « un shall des Indes tourné autour de sa tête », Mme de Staël ne trouve à dire que ceci : « ce lieu si fécond en souvenirs » ou « ces lieux antiques et célèbres ». C'est peu, il faut le reconnaître.
Au Panthéon, cette masse énorme et triste qui est à l'antipode de l'art antique véritable, Corinne s'écrie : « Quelle sérénité! quel air de fête on remarque dans cet édifice ! Les païens ont divinisé la vie et les chrétiens ont divinisé la mort ! »
La pensée finale est juste, forte et belle, et, placée ailleurs et autrement motivée, nous l'admirerions sans réserve. Mais c'est ici Vimpression qui est fausse. Il n'y a ni sérénité, ni air de fête au Panthéon, et ce n'est pas certes ce froid monument officiel de la force politique romaine qui donnera à aucun observateur sincère l'idée de la vie divinisée par l'art
antique.
De même au château Saint- Ange, dans ce prodigieux mausolée de l'empereur Adrien, dont les papes firent à la fois une forteresse, un lieu de plaisir et une prison, Corinne émet quelques banalités sonores qui font se pâmer d'aise le jeune lord écossais. Et Oswald de s'écrier sur le mode lyrique, en débutant par un alexandrin parfait :
LES ÉCRIVAINS SUISSES
•Il
« Qui jamais éprouva le bonheur que je goûte? Rome montrée par vous, Rome interprétée par l'imagination et le génie, Rome qui est un monde an imé par le sentiment sans lequel le monde lui" mê 71 e est un désert. »
C ette dernière phrase, fort belle, est soulignée dam le texte et une note renvoie honnêtement à deux vers des Elégies romaines de Gœthe :
Eine WeH ewar bist du, 0 Rom, doch ohne die Liebe
Waeredie Weltnicht die Welt, waere denn Rom auch nichtRom (i) .
« Ces deux vers, ajoute la note, sont de Gœthe, le poète de l'Allemagne, le philosophe, l'homme de lettres vivant dont l'originalité et l'imagination sont les plus remarquables. »
Nous verrons que les conversations de Gœthe à Weimar au cours de l'hiver précédent ont laissé plus d'une trace dans les impressions de Mme de Staël sur Rome. Mais continuons notre promenade.
Les autres monuments de l'antiquité n'inspirent pas mieux Corinne que ne l'a fait le Capitole ou le mausolée d'Adrien.
Les réflexions sur les sept collines vues de la tour du Capitole sont d'une banalité vraiment surprenante venant d'un tel écrivain. Sur le Forum, elle trouve à dire ceci : « Le Forum dont l'enceinte est si resserrée, et qui a vu tant de choses étonnantes, est une preuve de la grandeur morale de l'homme. »
(i) « O Rome, tu es un monde, mais, sans l'amour, le monde ne serait pas le monde, et Rome ne serait pas Rome. » (Elégies romaines f I, vers 12 et 13.)
Et sur le Colisée : « Le Colisée, la plus belle ruine de Rome, termine la noble enceinte où comparaît toute l'histoire. »
Visitant les tombeaux de la voie Appienne et contemplant celui de Cecilia Metella : « Oui, dit Corinne avec émotion, heureux ceux qui ne sont pas orphelins! » Et elle développe avec toute la force de son éloquence cette idée juste, mais qu'elle aurait pu sans doute rencontrer ailleurs encore qu'à la via Appia.
Vraiment, de tous les monuments antiques de Rome, Corinne semble n'admirer guère que la pyramide de Cestius, le seul qui soit décidément et totalement dépourvu de beauté, n'ayant pas même la beauté de la grandeur. Corinne estime que « cette forme mystérieuse attire les regards et donne un caractère pittoresque à tous les points de vue dont elle fait partie, d Une écolière qui écrirait ces pauvretés-là se ferait donner sur les doigts, mais on pardonne beaucoup au génie, même quand il s'égare dans des voies qui ne sont pas les siennes.
Les impressions de Mme de Staël en présence des églises de Rome sont pour nous étonner davantage encore. Elle n'en mentionne que trois, brièvement, en dehors de Saint- Pierre, et, sur Saint- Pierre même, elle note cette impression :
« C'est le seul travail de l'art, sur notre terre actuelle, qui ait le genre de grandeur qui caractérise les œuvres immédiates de la création. »
Eh bien! à nos yeux, cela encore n'est pas vu et, à Rome même, la basilique de Constantin ou les thermes de Caracalla nous semblent donner cette impression de force et de beauté naturelles bien
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mieux que l'église de Saint- Pierre, dont nous sentons surtout le caractère de grandeur artificielle. Sur l'intérieur de Saint-Pierre, Mme de Staël a ce mot qui est joli, mais qui n'est qu'un mot : « Saint- Pierre, c'est un temple posé sur une église t.
Sur le dôme elle a encore un mot plus éloquent que juste quand elle dit :
0 Ce dôme, en le considérant même d'en bas, fait éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des abîmes suspendus sur sa tête. »
Les statues énormes, et presque toutes mauvaises, qui s'entassent sur les tombeaux, lui apparaissent comme a les merveilles des beaux-arts » . Les a-t-elle seulement regardées? Et voici l'impression finale ou mieux l'éloquente péroraison :
c Ce temple est une image de l'infini ; il n'y a point de terme aux sentiments qu'il fait naître, aux idées qu'il retrace, à l'immense quantité d'années qu'il rappelle à la réflexion soit dans le passé, soit dans l'avenir. »
Il n'y a rien de vu, rien de senti, dans tout cela, il n'y a rien là que des idées générales, très peu précises, et des phrases éloquentes. Mais voici, sur les fameuses portes de bronze, quelque chose d'imprévu et qu'on ne lirait pas ailleurs.
Corinne fait remarquer à lord Melvil que sur ces portes sont représentées en bas-relief les Métamor' phases d'Ovide.
« On ne se scandalise point à Rome, lui dit-elle, des images du paganisme, quand les beaux-arts les ont consacrées. Les merveilles du génie portent toujours à l'âme ime impression religieuse ! »
Ah! Corinne, Corinne, si vous aviez regardé
d'un peu près le détail de ces ciselures, au lieu d'en parler par ouï- dire, vous auriez détourné la tête en rougissant, et ce n'est pas à propos de ces portes que vous auriez écrit la pensée, si belle d'ailleurs et si profonde, que je viens de citer!
Sur les palais, comme sur les églises, rien de vu, rien de direct dans les impressions de Mme de Staël. Dans les villas, où tout est vision, joie de l'œil, sensation, épanouissement de la vie naturelle, comme à la villa Borghèse qu'elle décrit d'ailleurs comme si elle ne l'avait jamais vue, Corinne ne voit qu'un aliment à la (c rêverie » et à la 0 pensée ». Rien de moins juste. Décidément cette intellectuelle, cette cérébrale, ne sait pas voir. Elle ne sait que penser, et elle pense toujours à côté ou à contre-sens de ce qu'elle voit. Au Palatin, devant les bains de Livie, ce petit recoin si intact de l'antiquité retrouvée, elle se demande 0 si Auguste craignit ou espéra un monde avenir » . Cela frise le burlesque.
Cependant, mieux encore que devant l'architecture, c'est dans ses chapitres sur la sculpture (« art du paganisme ») et sur la peinture (a art du christianisme ») que s'affirme, dans toute son étendue, l'irrémédiable incapacité de Corinne à sentir directement et spontanément la beauté artistique.
Elle s'en tire par des formules générales (« Michel-Ange, ce peintre de la Bible » ; « Raphaël, ce peintre de l'Evangile »); par des réminiscences de ses lectures de Lessing et de Winkelmann (effet de la religion sur l'art — ou « commentées anciens ont représenté la mort »); enfin par des échos prolongés de ses conversations de Weimar avec Gœthe
parurent si longues à Gœthe, si courtes à Mme de Staël. Ces échos de Weimar sont peut-être la meilleure partie de Corinne. N'est-ce pas un écho fidèle de la pensée et de la parole de Gœthe que nous entendons dans ce passage éloquent d'un discoiu-s de Corinne, au musée du Vatican, sur le bienfait de la beauté :
« L'âme s'élève, par cette contemplation, à des espérances pleines d'enthousiasme et de vertu, car la beauté est une dans l'univers et, sous quelque forme qu'elle se présente, elle excite toujours une émotion religieuse dans le cœur de l'homme. »
Une autre fois, en face des collines de Rome, et sur le bienfait calmant et pacifiant de la Ville, Corinne parle encore et l'on croirait entendre les paroles mêmes de Gœthe :
c On ne peut faire un pas dans Rome sans rapprocher le présent du passé et les différents passés entre eux. Mais on apprend à se calmer sur les événements de son temps (i), en voyant l'éternelle mobilité de l'histoire des hommes; et l'on a comme une sorte de honte de s'agiter en présence de tant de siècles, qui tous ont renversé l'ouvrage de leurs prédécesseurs. »
Voilà qui est non seulement éloquent, mais juste, ferme et senti. Dès qu'elle sort de l'impression d'art et de la description, pour rentrer dans l'idée générale et l'expression éloquente, Mme dé"Staël est chez elle, et elle y est supérieure.
Elle est aussi chez elle et supérieure, quand il s'agit de causer, de conter un petit fait du jour avec
(i) On sait que Corinne en avait besoin.
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Tesprit, la verve et le brillant de la grande conversation. Écoutez, sur les prédicateurs populaires et sur leurs procédés d'éloquence, ce petit croquis si juste de trait, si malicieux et si fin. Il s'agit d'une des prédications de la Semaine Sainte :
« Il y a aussi un moyen de faire effet, dont les prédicateurs ordinaires se servent assez souvent, c'est le bonnet carré qu'ils portent sur la tête; ils l'ôtent et le remettent avec une rapidité inconcevable. L'un d'eux s'en prenait à Voltaire, et surtout à Rousseau de l'irréligion du siècle. Il jetait son bonnet au milieu de la chaire, le chargeait de représenter Jean- Jacques; et en cette qualité il le haranguait, et lui disait : Eh bien! philosophe genevois, qu'avez-vous à objecter à mes arguments?
« Il se taisait alors quelques moments, comme pour attendre la réponse; et le bonnet ne répondant rien, il le remettait sur sa tête, et terminait l'entretien par ces mots : A présent que vous êtes convaincu, n'en parlons plus ! »
Les croquis de cette touche légère et rapide sont trop rares dans Corinne. C'est l'éloquence qui domine tout le livre et qui éclate encore dans ses adieux à Rome qu'elle fait du haut du dôme de Saint- Pierre éclairé par les premiers rayons du soleil levant :
« Cette ville possède un charme pour ainsi dire individuel. On l'aime comme un être animé; ses édifices, ses ruines, sont des amis auxquels on dit adieu.
« Adieu, terre des souvenirs, s'écria-t-elle, adieu, séjour où la vie ne dépend ni de la société, ni des événements, où l'enthousiasme se ranime par les