‹ Reflets de Rome [microform]; Rome vue par les écrivains de Montaigne à Goethe, de Chateaubriand à Anatole FranceChapitre 9 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

« C'est une belle chose que Rome pour tout oublier, pour mépriser tout et pour mourir. »

(Lettre de Chateaubriand à Mme RÉCAMIER.)

Les deux séjours de Chateaubriand à Rome (1803 et 1828). — Coup de foudre pour la Campagne romaine. — Tableau de cette Campagne de Rome dans la Lettre à M. deFontanes. — Chateaubriand paysagiste et coloriste. — Les ruines et la mélancolie désolée de Chateaubriand. — La villa Adriana et Tivoli. — Notes impressionnistes sur Rome.

Les écrivains dont nous avons parlé jusqu'ici, et| ceux que nous avons simplement mentionnés, ont! tous ignoré ou méconnu la Campagne romaine. ' Goethe lui-même, enivré de son rêve païen de beauté joyeuse, n'a voulu voir que l'oasis dans le désert et, dans la solitude tragique de VAgro romano, il n'a discerné que le sourire des Castelli et la splendeur des étés de Frascati. Il était réservé à Chateaubriand, c'est-à-dire au plus grand paysagiste de notre litté-

rature, d'en révéler au monde l'intense mélancolie poétique et la beauté désolée.

Avant de montrer comment il a senti cette poésie de la Campagne et des ruines de Rome, et comment il Ta rendue par les ressources d'un art littéraire prestigieux, il faut indiquer brièvement dans quelles circonstances Chateaubriand a séjourné à deux reprises à Rome et quelle trace ce double séjour a laissée dans son œuvre.

Dans son premier séjour, du 2 7 juin 1803 au 21 janvier 1804, il est premier secrétaire de l'ambassade de France à Rome. L'année précédente (1802), il avait publié le Génie du Christianisme. Bonaparte, qui venait, en signant le Concordat, de restaurer officiellement le culte catholique en France, comprit tout l'avantage que ce livre retentissant présentait pour sa propre politique. Il voulut en récompenser l'auteur, et l'attacher à sa fortune, en lui proposant ce poste.

Chateaubriaud raconte dans ses ^^w^/r^^ d'outretombe, avec la solennité qui convient à un tel événement, l'entrevue qu'il eut avec le Premier Consul chez Lucien Bonaparte, alors ministre de l'intérieur, puis il ajoute sur le ton de modestie qui lui est familier :

A la suite de cette entrevue, Bonaparte pensa à moi pour Rome, il avait jugé d'un coup d'œiloîi et comment je lui pouvais être utile. . . O était un grand découvreur d* hommes.

Aux premières ouvertures, Chateaubriand refusa

net. L'abbé Émery vint le conjurer d'accepter, pour le bien de la religion, la place que lui offrait le Premier Consul.

Iléchoua dans sa première tentative.; il revint à la charge et sa patience me détermina. J'acceptai la place qu'il avait mission de me proposer, sans être le moins du monde convaincu de mon utilité au poste où Von m'appelait — je ne vaux rien du tout en seconde ligne...

La santé de Mme de Beaumont exigeait un séjour

dans le midi.

Moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes, je me sacrifiai à r espoir de la sauver.

Arrivé à Rome le 27 juin au soir, Chateaubriand s'installe parmi les puces (c'est lui qui nous le dit) au palais Lancellotti, qu'avait loué son chef hiérarchique le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, alors ambassadeur de France près le Saint-Siège.

La Campagne de Rome à l'arrivée, et les ruines de Rome sous la lune, firent sur Chateaubriand une impression profonde et violente, dont nous verrons tout à l'heure la splendide expression littéraire. La visite des monuments de Rome, entreprise avec Bertin des Débats, passionna un moment sa curiosité d'artiste. Mais bientôt l'incurable ennui vint reprendre l'éternel ennuyé. Sa besogne de commis expéditionnaire l'assomme et le dégoûte. Il s'ennuie. Un malheur me vint enjin occuper, dit-il avec cette sécheresse d'âme presque féroce, qui fait douter que ce grand virtuose de l'émotion ait jamais eu, ne fût-ce qu'une parcelle de cœur. Ce malheur, c'est la mort, survenue le vendredi 4 novembre 1803, de Mme de Beaumont, Pauline de Montmorin, cette pâle, douce

et frêle amie de Chateaubriand, qui voulut le suivre à Rome et qui ne sut qu'y mourir, emportée sans doute par le mal qui la minait, mais peut-être aussi brisée par l'intime douleur de ne se sentir plus aimée. Chateaubriand qui avait loué pour elle à Rome une maison solitaire près de la place d'Espagne, sous le mont Pincio, présida à ses funérailles.

Elles furent célébrées le 6 novembre en l'église de Saint-Louis des Français, où Chateaubriand a marqué — d'une belle plaque de marbre blanc et d'une éloquente épitaphe (i) — la place où repose la tendre et fragile amie, dont il avait troublé l'âme et blessé le cœur jusqu'à la mort.

Pénétré d'une profonde mélancolie, où il s'apitoie moins sur le sort de son amie que sur lui-même, le poète diplomate erre sur les rives du golfe de Napl'es, puis parmi les ruines de Tivoli, dont la grandeur déchue s'alliait si bien aux émotions de son âme désemparée. C'est même alors, en se repliant et s'attendrissant sur lui-même, qu'il conçut pour la première fois le livre qu'il voulait appeler les Mémoires de ma vie.

Je cherchais, dit-il, à ramener à un centre de repos mes pensées errantes hors de moi. Et, dans une lettre de décembre 1803 à son ami Joubert, il écrit encore ; Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles je m'oc-

(I) Elle porte ces itiot^xn Quia non sunt. Après avoir vu périr toute sa famille, son père, sa mère, ses deux frères, et sa sœur Pauline deMontmorin, consumée d'une maladie de langueur, est venue mourir sur cette terre étrangère. F.-A. de Chateaubriand a élevé ce monument à sa mémoire. »>

cupe d'un ouvrage qui seul apporte de V adoucissement à mes peines ; ce sont les Mémoires de ma vie. Rome y entrera; ce n'est que comme cela que je puis désor7nais parler de Rome.

Un décret du Premier Consul qui le nomme ambassadeur dans le Valais — (il comprit que j'' étais de cette race qui n'est bonne que sur un premier plan) — vient l'arracher à sa rêverie désolée . 1 1 quitte Rome lé 21 janvier 1804. L'exécution du duc d'Enghien (21 mars) l'empêcha de joindre son poste, car, dès le lendemain, il donnait sa démission avec éclat.

Quand il revint à Rome vingt-quatre ans plus tard, en octobre 1828, ce fut pour y passer sept mois comme ambassadeur de S. M. Charles X, roi de France. Chateaubriand raconte longuement cette ambassade de Rome en deux livres de ses Mémoires d'outre-tombe, écrits en 1828 et 1829. Il nous apprend qu'il en a puisé les matériaux : pour sa vie privée et ses sentiments dans ses lettres à Mme de Récamier; pour sa vie publique dans ses dépêches; pour les détails historiques, les pensées et les descriptions de Rome dans son riche fonds personnel ; le tout « au milieu des fêtes ou des occupations sérieuses.»

Un curieux fragment inédit, retrouvé dans le manuscrit 12454 de la Bibliothèque nationale et publié par M . Victor Giraud, nous montre quel était son état d'esprit au moment où il se prépare à ce second séjour à Rome :

Qu'importent des pays enchantés oh rien ne vous

attend? où rien ne vous désire? où vous ne sauriez inspirer des passions? où celles que vous ressentiriez seraient ridicules? où vous ne pouvez pas rencontrer la gloire si vous ne l'avez pas, m l'augmenter si vous l'avez? Bon à personne, fardeau à tous ; près de votre dernier gîte, vous n'avez qu'un pas à marcher pour l'atteindre, et cet espace est trop court pour y placer les joies du voyageur. En regardant les cartes de l'Italie, je me disais autrefois : J'irai m' asseoir sur ces promontoires d'Otrante et contempler les mers de la Grèce. Je me demande aujourd'hui ce que j' entendais par là!

Il me serait impossible aujourd'hui de réaliser mon projet. Peut-être le rêaliserai-je, peut-être serai'je assez fou pour me prendre à rêver au bord de ces plages? Mais quels seront mes songes? Je pleurerai les riants fantômes de ma jeunesse, et je ne verrai aucune ombre aimable dans le temps à venir. Fi! des nuages qui passent maintenant sur ma tête blanchie!

En fait, si les monuments de Rome, vus après ceux d'Athènes, lui parurent, comme il est naturel, moins parfaits que lors de son premier séjour et si le premier contact lui causa même un certain malaise. Chateaubriand fut vite repris par le charme conquérant de la Ville :

... Peu à peu la fièvre des ruines me gagne et je finis, comme mille autres voyageurs, par adorer ce qui m' avait laissé froid d'abord. La nostalgie est le regret du pays natal : aux rives du Tibre, on a aussi le mal du pays, mais il produit un effet opposé à son effet accoutumé : on est saisi de l'amour des solitudes et du dégoût de la patrie.

Les occupations, les dépêches et les fêtes de l'ambassade, le soin qu'il prit pour marquer son passage à Rome, et pour complaire ainsi à Mme Récamier, d'orner d'un monument la tombe de Nicolas Poussin, remplissent les journées de l'illustre désabusé. Le soir, il vase promener dans la campagne, malgré les voleurs et la malaria :

Qu'y fais-je? Rien : f écoute le silence, et je regarde passer mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs éclairés par la lune.

Avant même l'avènement du ministère de Polignac (août 1829) qui entraîna la démission de Chateaubriand, un congé temporaire mit un terme, le 16 mai 1829, au séjour de Rome et à ces promenades romantiques.

Si l'on recherche maintenant quelle est la trace laissée par Rome dans l'œuvre de Chateaubriand, on verra que le témoignage littéraire de ce double séjour est moins considérable par l'étendue que par la qualité.

Chateaubriand a donné dans ses Mémoires d'outre-tombe le récit de ses deux séjours à Rome, récit auquel nous avons fait déjà quelques emprunts. Le premier séjour est raconté au livre II de la deuxième partie; le second séjour, soit l'ambassade de 1 828-1 829, aux livres XII et XIII de la troisième partie, où Chateaubriand a fait précéder ses propres impressions d'une curieuse et amusante revue des écrivains qui, avant lui, ont vécu à Rome et écrit sur Rome, depuis Montaigne jusqu'à Du Paty.

Longtemps auparavant, dès son arrivée à Rome, en 1803, Chateaubriand avait écrit, dans toute leur vivacité, leur spontanéité et leur force, ses premières impressions directes dans une série de lettres adressées à son ami Joubert. Avant de quitter Rome en janvier 1804, il a résumé ou développé, sous une forme plus littéraire, plus composée et plus voulue, dans son admirable Lettre à M. de Fontanes, tout ce qui, dans ces premières impressions, se rapporte à la Campagne et aux ruines de Rome. Cette lettre à M. de Fontanes, qui parut d'abord dans le Mercure de France, a été recueillie dans toutes les éditions du Génie du Christianisme postérieures à 1804. Elle y figure comme note au chapitre IV de la troisième partie qui traite de l'effet pittoresque des ruines.

En 1834, Chateaubriand publie les deux volumes in-8° de son Voyage en A mérique, en France et en Italie. La partie italienne de l'ouvrage est faite des lettres à Joubert et de la lettre à M. de Fontanes.

Enfin dans le premier volume des Martyrs ( 1 809) , au livre 1 1 , au moment où Eudore, fils de Lasthénès, vient remplacer son père à Rome comme otage. Chateaubriand consacre à la voie Appienne, aux horizons romains, à l'empreinte romaine de la domination et de la durée, trois pages de virtuosité éblouissante qui sont la transposition littéraire de ses impressions directes. C'est de ce morceau que Sainte-Beuve a dit : On rentre avec Eudore dans V antique jeunesse; partout la netteté virile du dessin, la splendeur première et naturelle du pinceau (i). L'éloge certes est mérité, mais c'est à une source

(i) Portraits de femmtSy ^. 154.

plus directe, aux lettres à Joubert et à l'admirable lettre à M. de Fontanes, que nous irons demander l'émotion première de l'écrivain.

L'amour que Chateaubriand éprouva pour la Campagne romaine ne fut pas un sentiment lent, réfléchi, médité. Ce fut le coup de foudre. En avançant vers Rome, il eut la révélation subite, 1 immédiate intuition de cette beauté unique. D'emblée il la comprit et il la sentit dans sa plénitude, et (en véritable homme de lettres) il maudit la sottise aveugle des autres écrivains qui ne l'avaient, avant lui, ni sentie, ni comprise.

Le soir même de son arrivée à Rome , le 2 7 j uin 1803, dans l'ardeur enthousiaste de sa découverte, il écrit à Joubert :

M'y voilà enfin! Toute ma froideur s'est évanouie. Je suis accablé, persécuté par ce que j'ai vu. J'ai vu, je crois, ce que personne n'a vu, ce qu'aucun voyageur n'a peint : les sots! les âmes glacées! les barbares!,.. Pourquoi ces créatures voyagent-elles? Arrivé comme le soleil se couchait, j'ai trouvé toute la population allant se promener dans l'Arabie déserte à la porte de Rome : quelle ville! quels souvenirs!

Après cette vision si puissante de la campagne, dès le lendemain. Chateaubriand se précipite sur les ruines et, à 11 heures du soir, il écrit à son ami :

J'ai couru tout ce jour... J'ai déjà vu le Cotisée, le Panthéon, la colonne Trajane, le châ-

teau Saint- Ange, Saint-Pierre, que sais-je?.,. Tandis qu'on prétendait me faire admirer un jeu placé en haut du Vatican, je regardais Teffet de la lune sur le Tibre, sur ces maisons romaines, sur ces ruines qui pendent ici de toute part,

La campagne, les ruines, le clair de lune, le Tibre, voilà les quatre premières sensations fortes et directes que Chateaubriand a éprouvées violemment, dès le jour de son arrivée, et voilà aussi les quatre impressions qu'il développe — avec toute la magie de son art littéraire incomparable — dans sa lettre à M. de Fontanes, où il veut donner à son ami « une idée générale des dehors de Rome, c'est-à-dire de ses campagnes et de ses ruines. » Chateaubriand dit quelque part dans ses Mémoires qu'il se promettait de tirer ainsi une vingtaine de tableaux pareils de ces ébauches impressionnistes sommaires qu'il jetait, sous le coup même de l'émotion, dans les lettres à Joubert. On ne saurait assez déplorer qu'il n'ait pas donné suite à ce projet magnifique et que, des vingt tableaux annoncés, un seul ait été fixé sur la toile. Du moins cette œuvre unique, la lettre à M. de Fontanes, nous permet d'étudier et d'admirer, dans toute son étendue et sa beauté, l'art et le procédé pittoresque de ce Claude Lorrain de la prose française.

Le tableau qu'il donne de la Campagne romaine est si beau, si vaste et si nouveau dans la littérature, qu'il mérite d'être examiné et montré sous tous ses aspects, dans la grandeur imposante des ensembles et dans la netteté précise du détail.

Avec une sûreté instinctive, celle des maîtres, Chateaubriand étabht d'abord fortement la tonalité

générale du paysage, puis il en marque, en traits inoubliables, les lignes les plus essentielles :

Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Bahylone dont parle U Écriture; un silence et une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète : Veulent tibi duo haec subito in die una sterilitas et vacuitas (1). Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines, dans les lieux où il ne passe plus personne; quelques traces desséchées des torrents de l'hiver, qui, vues de loin, ont elles-mêmes l'air de grands chemins battus et fréquentés, et qui ne sont que le lit d'une onde orageuse qui s' est écoulée comme le peuple romain. A peine découvrez-vous quelques arbres, mais vous voyez partout des ruines d'aqueducs et de tombeaux, qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires. Souvent dans une grande plaine j'ai cru voir de riches moissons; je m'en approchais, et ce n'était que des herbes flétries qui avaient trompé mon œil : sous les moissons stériles, on distingue parfois les traces d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de mugissements de taureaux, point de villages.

Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs; les fenêtres et les portes en sont fermées; il n'en sort ni fumée, ni bruit, m habitants; une espèce de sauvage, presque nu, pâle

(i) M Deux choses te viendront à la fois dans un seul jour, stérilité et veuvage. » (Ésaîe.J

et mine par la fièvre, garde seulement ces tristes chaumières, comme ces spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent Ventrée des châteaux abandonnés .

Enfin, Von dirait qu^ aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que vous voyez ces champs tels que les a laissés le soc de Cincinnatus, ou la dernière charrue romaine.

A cette tonalité générale de la désolation, à la notation singulièrement exacte et précise des contours essentiels du paysage, il faut encore qu'il vienne s'ajouter l'émotion personnelle de l'artiste qui animera l'œuvre, comme l'âme anime le corps. Cette émotion personnelle, Chateaubriand l'a trouvée dans la grandeur évoquée des souvenirs de Rome, dans l'ombre de la ville qui surgit de la campagne, et dans cette solitude orgueilleuse oii Rome, deux fois déchue de l'empire du monde, lui semble vouloir isoler sa grandeur abattue. Mais la page est trop belle pour qu'on ne la cite pas tout entière :

C'est du milieu de ce terrain inculte que s'élève la grande ombre de la Ville éternelle. Déchue de sa puissance terrestre; elle semble dans son orgueil avoir voulu s'isoler; elle s'est séparée des autres cités de la terre; et comme une reine tombée du trône, elle a noblement caché ses malheurs dans la solitude.

Il me serait impossible de vous peindre ce qu'on éprouve, lorsque Rome vous apparaît tout à coup au milieu de ses royaumes vides, inania régna, et qu'elle a l'air de se lever pour vous de la tombe où elle était couchée. Tâchez de vous figurer ce trouble et cet étonne ment qu'éprouvaient les prophètes, lors^

que Dieu leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle il avait attaché les destinées de son peuple : quasi aspectus splendoris {comme une vision de splendeur, ÉzÉCHIEL). La multitude des souvenirs ^ Vabondance des sentiments vous pressent^ et votre âme est bouleversée à l'aspect de cette Rome qui a recueilli deux fois la succession du monde, comme V héritière de Saturne et de Jacob.

Du paysage ainsi esquissé et posé, du paysage ainsi animé par une émotion personnelle, tout en restant assez générale pour rester accessible à tous, il faut encore dégager la beauté particulière ; il faut tracer la ligne noble de l'horizon romain et rendre par des mots la lumière dont ce paysage s'estompe ou s'éclaire. C'est ici surtout que Chateaubriand s'affirme comme le plus admirable des paysagistes et mérite vraiment d'être proclamé le Claude Lorrain de la littérature. A-t-on jamais rendu la lumière, l'enveloppe, la vibration d'un paysage avec plus de maîtrise que dans ces lignes admirables :

Rien n'est beau comme les lignes de l'horizon romain, comme la douce inclinaison des plans, et les contours suaves et fuyants des montagnes qui le terminent. Souvent les vallées y prennent la forme d'une arène, d'un cirque, d'un hippodrome; les coteaux y sont taillés en terrasse, comme si la main puissante des Romains avait remué toute cette terre. Une vapeur toute particulière, répandue dans les lointains, arrondit les objets, et fait disparaître ce qu'ils pourraient avoir de trop dur et de trop heurté dans leurs formes.

Les ombres n'y sont jamais lourdes et noires; il n'y a pas de masses si obscures dans les rochers et

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les feuillages y où il ne s^ insinue toujours un peu de lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse marie la terre^ le ciel, les eaux; toutes les surfaces, au moyen d'une gradation insensible de couleurs, s'unissent par leurs extrémités, sans qu'on puisse déterminer le point oit une nuance finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute admiré, dans les paysages de Claude Lorrain, cette lumière qui semble idéale et plus belle que nature? Eh bien! c'est la lumière de Rome.

Après la lumière, c'est la couleur, et la splendeur évoquée des couchers de soleil glorieux sur la plaine infinie et dans les ciels profonds. Voici, dans toute sa modernité d'impression et d'expression, la vision de Chateaubriand :

Je ne me lassais point de voir, à la villa Borghèse, le soleil se coucher sur les cyprès du mont Marius ou sur les pins de la villa Pamphili^ plantés par Le Nôtre. J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte Molle, pour jouir de cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis-lazuli et d'or pâle, tandis que leur base et leurs flancs sont noyés dans une vapeur de teinte violette ou purpurine. Quelquefois de beaux nuages, comme des chars légers, portés par le vent du soir avec une grâce inimitable, font comprendre l' apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans V Occideyit toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous les derniers pas du dieu du jour. Cette riche déco ration ne disparaît pas aussi vite que dans nos climats; lorsque vous croyez que les teintes vont

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s'effacer, elles se raniment tout à coup sur quelque autre point de l'horizon; un crépuscule semble succéder à un autre crépuscule, et la magie du couchant

se prolonge.

La couleur ainsi donnée au paysage, et de quelle palette exacte et sûre autant que somptueuse et magnifique ! il ne reste plus qu'à en dégager fortement le caractère essentiel, pour en expliquer du même coup l'attrait mystérieux et puissant. C'est par la comparaison seulement que le peintre littéraire peut obtenir cet effet difficile. Chateaubriand opposera au golfe de Naples et à toutes ses séductions enchanteresses, le « grandiose » de la Campagne

de Rome :

Je conviendrai que les sites de Naples sont peutêtre plus éblouissants que ceux de Rome. Lorsque le soleil enflammé, ou la lune large et rougie, se lève au-dessus du Vésuve, comme un globe lancé par le volcan, la baie de Naples avec ses rivages bordés d'orangers, les montagnes de Sorente, l'île de Caprée, la côte du Pausilippe, Baies, Misène, Cumes, l'Averne, les Champs-Elysées, et toute cette terre virgilienne, présentent un spectacle magique; mais il n'a pas le grandiose de la campagne de Rome. Du moins est-il certain que l'on s'attache prodigieusement à ce sol fameux — il y a deux mille ans que Cicéron se croyait exilé sous le ciel de l'Asie et qu'il écrivait à ses amis : « C'est à Rome qu'il faut habiter, c'est à cette lumière qu'il faut vivre. » Cet attrait de la belle Ausonie est encore le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs qui, venus à Rome dans le dessein d'y passer quelques jours, y sont demeurés toute leur vie. Il fallut que le Poussin

vînt mourir sur cette terre des beaux paysages,.,

A qui sait ressentir cet attrait, le sol romain n'a

jamais refusé le bienfait apaisant et consolant de sa

grande leçon silencieuse :

I " Quiconque n'a plus de liens dans la vie, doit

venir demeurer à Rome. Là il trouvera pour société

une terre qui nourrira ses réflexions et qui occupera

son cœur, des promenades qui lui diront toujours

quelque chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui

parlera et la poussière que le vent élèvera sous ses

pas renfermera quelque grandeur humaine.

Voilà la dernière touche, si grande et si forte, de cet admirable tableau de la Campagne de Rome où Chateaubriand a fait encore valoir sa belle et juste vision de peintre par l'harmonie, par le nombre, par le rythme musical de la prose française la plus splendide qu'on ait jamais écrite.

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Novateur dans ce domaine, et peintre insurpassé de la Campagne de Rome, Chateaubriand a été encore, après tant d'autres, le poète inspiré des ruines de Rome. Ici encore, il reste peintre éminemment, mais au prestige de la ligne, de la lumière et de la couleur vient s'ajouter l'accent profond, et dominant, du sentiment lyrique. C'est l'état d'âme du poète qui fait le fond du tableau, qui lui donne sa tonalité générale de sombre mélancolie. L'idée de la mort, qui se dégage si naturellement des ruines, est celle aussi qui hante, qui obsède, qui remplit l'âme de l'écrivain, et qui finalement la possédera et la maîtrisera tout entière.

Devant certains spectacles naturels, devant le. Tibre par exemple, l'émotion de Chateaubriand a déjà l'accent de désolation intime et poignante qui trahit une confession personnelle :

Le Tibre est toujours le flavus Tiberinus de Virgile. On prétend qu'il doit cette couleur limoneuse aux pluies qui tombent dans les montagnes d'où il descend. Souvent, par le temps le plus serein, en regardant couler ses flots décolorés, je me suis représenté une vie commencée au milieu des orages — le reste de son cours passe en vain sous un ciel pur; le fleuve demeure teint des eaux de la tempête, qui l'ont troublé dans sa source.

Cette vie — commencée au milieu des orages et à qui rien ne peut rendre la belle limpidité des eaux pures — c'est celle de Chateaubriand lui-même, et celle de ses contemporains arrivés à l'âge d'homme au fort de la tempête révolutionnaire. Et ainsi à l'émotion personnelle du poète s'ajoute encore la plainte, plus largement humaine, d'une génération tout entière.

Une empreinte de noire mélancolie, une conscience trop aiguë et trop douloureuse du transitoire, une conviction trop forte du néant de tout, voilà ce qui pèse sur toute cette génération, et ce qui remplit l'œuvre comme la vie d'un Chateaubriand. Le spectacle des ruines de Rome, qui éveillait dans l'âme sereine de Gœthe, comme je l'ai indiqué, le sentiment joyeux de la vie toujours renaissante et l'élan généreux de la volonté créatrice, le spectacle des ruines ne faisait que renforcer et épaissir dans Pâme sombre de René le sentiment désespéré de la fin des choses, de la destruction de tout, de

l'inutilité de l'effort, condamné d'avance à l'avortement.

Le voici devant les ruines du Colisée. Ce n'est encore, à la première visite, qu'une belle vision pittoresque et une méditation mélancolique sur la fragilité des choses humaines :

Dans une belle soirée du mois de juillet dernier ^ fêtais allé m' asseoir au Colisée, sur la marche d'un des autels consacrés aux douleurs de la Passion. Le soleil qui se couchait , versait des fleuves d'or par toutes ces galeries où roulait jadis le torrent des peuples; de fortes ombres sortaient en même temps de V enfoncement des loges et des corridors ou tombaient sur la terre en larges bandes noires, du haut des massifs de l'architecture. J'apercevais, entre les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du palais des Césars (i), avec un palmier qui semble être placé tout exprès sur ces débris pour les peintres et les poètes (2).

Au lieu des cris de joie que des spectateurs féroces poussaient jadis dans cet amphithéâtre, en voyant déchirer des chrétiens par des lions et des panthères, on n'entendait que les aboiements des chiens de Vermite qui garde ces ruines. Mais au moment où le soleil descendit sous l'horizon, la cloche du dôme de Saint-Pierre retentit sous les portiques du Colisée, Cette correspondance établie par des sons religieux, entre les deux plus grands monuments de Rome païenne et de Rome chrétienne, me causa une vive

(i) Le Palatin.

(2) Il est encore visible à l'angle de la terrasse du couvent de Saint-Bonaventure.

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émotion; je songeai que cet édifice moderne tomberait à son tour comme l'édifice antique, et que les monuments se succèdent comme les hommes qui les ont élevés... Sont-ce là, mon cher ami, d'assez hauts sujets de méditation pour une seule ruine, et croyezvous qu'une ville où de pareils effets se reproduisent à chaque pas, soit digne d'être vue?

A cette haute, grave et mélancolique méditation du début c'est, lors d'une seconde visite au Colisée, le 9 janvier 1804, un véritable désespoir qui éclate. Car c'est sur le néant de notre vie plus que sur celui des ruines, c'est sur l'homme ruine chancelante qui sera tombée avant ces débris, c'est sur notre existence à tous qui n'est que le songe d'une ombre, c'est sur le cœur de l'homme oublieux et éphémère, que se désole maintenant la noire tristesse de René.

C'est le même désespoir aussi des souvenirs récents et douloureux qui emplit l'âme du voyageur dans les trois jours qu'il passa seul à Tivoli et dans la nuit d'orage qu'il contempla de la terrasse d'une petite auberge, à côté du temple de la Sibylle.

Dans ce spectacle admirable, Chateaubriand n'a voulu trouver qu'un aliment nouveau à sa mélancolie, un prétexte de plus à se replier douloureusement sur lui-même. Il écrit à son ami Joubert, le 10 décembre 1803 :

Je suis peut-être le premier étranger qui ait fait la course de Tivoli dans une disposition d'âme qu'on ne porte guère en voyage,,. Le lieu est propre à la réflexion et à la rêverie; je remonte dans ma vie passée; je sens le poids du présent et je cherche à pénétrer mon avenir, — Où serai-je, que ferai-je dans vingt ans d'ici? Toutes les fois qu'on descend

en soi-même, à tous les vagues projets que Von forme, on trouve un obstacle invincible, une incertitude causée par une certitude : cet obstacle, cette certitude, est la mort, cette terrible mort qui arrête tout, qui vous frappe, vous ou les autres,

La vie qui renaît, qui dure et qui crée, voilà le dernier mot de Goethe devant les ruines; la mort qui frappe, qui détruit, qui arrête, voilà le dernier mot de Chateaubriand.

Ce désespoir ne l'a pas empêché d'ailleurs de donner à son ami Joubert une description simple, exacte et complète de l'admirable viîla Adriana. Il n'en a retenu dans sa lettre à M . de Fontanes que ce beau morceau descriptif et cette conclusion désolée à laquelle ne pourront guère souscrire ceux qui ont admiré la villa dans le sourire radieux d'une journée

de printemps :

Avant de partir pour Naples, fêtais allé passer quelques jours seul à Tivoli. Je parcourus les ruines des environs et surtout celles de la villa

Adriana.

Surpris par la pluie, au milieu de ma course, je me réfugiai dans les salles des Thermes voisins du Pécile, sous un figuier qui avait renversé le pan d'un mur en s élevant. Dans un petit salon octogone, ouvert devant moi, une vigne vierge avait percé la voûte de V édifice, et son gros cep lisse, rouge et tortueux, montait le long du mur comme un serpent. Autour de moi, à travers les arcades des ruines, s'ouvraient des points de vue sur la campagne ro-

CHATEAUBRIAND ET LA CAMPAGNE i6i

maine. Des buissons de sureau remplissaient les salles désertes où venaient se réfugier quelques merles solitaires. Les fragments de maçonnerie étaient tapissés de feuilles de scolopendre, dont la verdure satinée se dessinait comme un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Çà et là de hauts cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces palais de la mort; l'acanthe rampait à leurs pieds, sur des débris, comme si la nature s'était plu à reproduire sur ces chefs-d'œuvre mutilés de l'architecture l'ornement de leur beauté passée. Les salles diverses et les sommités des ruines ressemblaient à des corbeilles et à des bouquets de verdure; le vent en agitait les guirlandes humides, et les plantes s'inclinaient sous la pluie du ciel.

Pendant que je contemplais ce tableau, mille idées confuses se pressaient dans mon esprit; tantôt je détestais la grandeur romaine; tantôt je pensais aux vertus, tantôt aux vices de ce propriétaire du monde (Adrien) qui avait voulu rassembler une image de son empire dans son jardin... A ces diverses pensées se mêlait une voix intérieure qui me répétait ce qu'on a cent fois écrit sur la vanité des choses humaines. Il y a même double vanité dans les monuments de la villa Adriana; ils n'étaient, comme on sait, que des imitations d'autres monuments répandus dans les provinces de l'empire romain; le véritable temple de Sérapis à Alexandrie, la véritable Académie à Athènes n'existent i)lus : vous ne voyez donc dans les copies d'Adrien que des ruines de ruines.

Peintre de la Campagne romaine, poète mélancolique des ruines, Chateaubriand n'a pas vu, comme

Goethe, dans Rome, la ville du jour et du soleil, mais la ville de la nuit et du clair de lune. Ses lettres sont pleines de notes impressionnistes sur la nuit et sur les effets de lune, mais il ne les a malheureusement pas transposées en tableaux définitifs et complets.

A la Trinité-du-Mont, déserte par la nuit, il note un chien aboyant dans cette retraite des Français. Une petite lumière dans une chambre élevée de la villa Médicis. Au Corso, il retient ceci, calme et blancheur des bâtiments, profondeur des ombres transversales. Sur la place Colonna, la colonne Antonine à moitié éclairée. 11 marque encore la beauté du Panthéon au clair de la lune, et au Colisée sa grandeur et son silence à cette même clarté. A Saint- Pierre, il observe et retient les effets de la lune sur le dôme, sur les murailles du Vatican, sur l'obélisque, sur les deux fontaines, sur la colonnade circulaire.

Chateaubriand n'a pas fait hélas ! le tableau complet de Rome au clair de la lune que nous promettaient ces notations rapides, mais il en avait déjà écrit l'impression générale dans ce beau morceau qui nous console un peu de la perte du reste :

Rome sommeille au milieu de ses ruines. Cet astre de la nuit, ce globe que l'on suppose un monde fini et dépeuplé, promène ses pâles solitudes audessus des solitudes de Rome; il éclaire des rues sans habitants, des enclos, des places, des jardins où il ?ie passe personne, des monastères où l'on n'entend plus la voix des cénobites, des cloîtres qui sont aussi déserts que les portiques du Colisée.

Le poète fait alors un retour sur le passé vivant

de ce présent mort et il se demande à lui-même : Que se passait-il, il y a dix-huit siècles, à pareille heure et aux mêmes lieux? Il compare alors les monuments des deux Romes, puis il conclut par cette phrase où s'exprime tout son pessimisme nihiliste :

Le Tibre sépare les deux gloires assises dans la même poussière, Rome païenne s'enfonce de plus en plus dans ses tombeaux, et Rome chrétienne redescend peu à peu dans les catacombes d'où elle est sortie.

Le double avortement de son rêve grandiose de domination universelle, voilà, en dernière analyse, ce que Chateaubriand retient de cette Rome qui avait passionné un instant sa curiosité blasée, et donné de si belles images à son art de peintre. Oublions cette conclusion désolée et rappelons ce que Rome doit au double séjour et à l'œuvre de ce maître écrivain.

Chateaubriand a vu Rome en peintre, il l'a sentie en poète, il en a rendu en poète et en peintre la campagne grandiose et désolée, le Tibre mélancolique, les ruines, symbole de mort et de néant, les ombres et les lumières de ses monuments baignés par les rayons de la lune morte. Dans ses notes rapides, on voit qu'il a entendu le silence du désert; qu'il a vu s'étendre l'ombre de la ville ; qu'il a senti la grande solitude du Vatican, de ses escaliers, de ses galeries, de ses loges. Il a su saisir aussi dans la population de la Rome moderne quelques vestiges

de sa gloire ancienne. On y remarque un air de grandeur dont nous autres mesquins barbares n'approchons pas. Il reste à Rome du sang romain et des traditions de maîtres du monde. Il a eu le sentiment profond du centre universel qu'est Rome — et de toutes les gloires humaines qui l'ont peuplée ou traversée — 710ms impérissables, illustres cendres qui se sont associés au nom et aux cendres de la Ville éternelle. Il a lui-même associé magnifiquement la mort de Rome à la mort de ses propres illusions et de ses propres désirs : Ruines, santé, perte de toute illusion, tout me dit : Va-t'en ^retire-toi, finis. Et il mériterait qu'on lui répète à lui-même les paroles qu'il adressait au chantre douloureux de Child Harold :

Il parut aux murs croulants des Césars, il jeta son imagination désolée sur tant de ruines comme un manteau de deuil. Rome! tu avais un nom, il t'en donna un autre; ce nom te restera. Il f appela la Niobé des nations, privée de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes, portant dans ses mains une urne vide, dont la poussière est depuis longtemps dispersée.

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