‹ Reflets de Rome [microform]; Rome vue par les écrivains de Montaigne à Goethe, de Chateaubriand à Anatole FranceChapitre 12 sur 17 · IO · texte numérisé non relu

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regards et par l'union intime de l'âme avec les objets

extérieurs! »

^j**'^ -" Voilà avec quelle aisance, et quelle justesse d'élo-

^W^^^ quence, Mme de Staël se meut dans les idées géné-

y^ w*#«<^j.^jçg Q^ q^i Y\x\ a manqué pour décrire Rome, c'est

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^^trv^ ^^ sentiment du beau quand il n'est pas « esprit » et

^$/,K^**^<^ éloquence ». Le jugement de Bonstetten, ami

clairvoyant autant que dévoué, était juste et Corinne

le vérifie de point en point, dans le détail comme

dans l'ensemble de ses impressions de Rome.

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Parmi les écrivains qui ont écrit leur voyage d'Italie et leurs impressions de Rome, le nom de l'excellent Louis Simond serait bien oublié, si par leurs railleries, amusées ou indignées. Chateaubriand, Stendhal et J.-J. Ampère n'avaient conféré l'immortalité à ce brave homme, dont la sottise déconcertante n'a pour excuse qu'une hardie et admirable franchise.

Ce Simond de Genève^ comme Stendhal ne manquera jamais de l'appeler, était, en fait et en droit, Simond de Lyoft, où il naquit en 1767 et fit son apprentissage de commerce. C'est en 1822 seulement, après avoir fait fortune à New- York, voyagé et séjourné longtemps aux Etats- Uni^, en Angleterre et en Italie, que Louis Simond, âgé de cinquante-cinq ans, acquit la nationalité genevoise. Quand il fit son voyage en Italie, en 181 7, il était encore Simond de Lyon et les sarcasmes de Stendhal portent à faux. Quand il en publia le récit, en 1828,

il était devenu Simond de Genève^ maire de Versoix et membre du Conseil représentatif. Il préparait un mémoire sur le système pénitentiaire quand une mort subite l'enleva en 1831. « Fermier, il venait de couper ses foins et de recueillir joyeusement ses premiers grains, raconte Chateaubriand, et il est allé rejoindre son herbe fauchée et ses moissons abattues. »

Son voyage, comme l'a dit joliment le même Chateaubriand, semble une gageure, et l'on dirait que Simond « s'est amusé à regarder Rome à l'envers ». Le pauvre homme a pourtant vu et décrit Rome avec tout le sérieux, toute la bonne foi et toute la conscience possible. Et quand il eut parachevé son œuvre — son Voyage en Italie et en Sicile, 2 vol. in-S", Paris, 1828 — ce n'est pas sans tremblement qu'il le soumit au public, craignant, dit sa candide préface, si le livre n'est pas un succès, « de ne plus espérer de regagner la place qu'il aurait perdue dans l'estime des siens et dans la sienne propre ».

Simond ne perdit, en fait, ni l'estime des siens, ni la sienne propre. Et ceux qui l'ont le plus agréablement raillé proclament tous leur admiration pour sa bonne foi, sa hardiesse, son intrépidité dans la franchise. Dans ses jugements sur Rome, le brave Louis Simond est d'une naïveté si prodigieuse qu'il en devient amusant. Dire comment il a vu Rome à l'envers, c'est montrer comment il faut la voir à l'endroit.

Il trouve que Saint- Pierre de Rome a « le caractère trivial d'un bâtiment d'habitation » parce qu'il a des fenêtres et qu'on y voit clair. Et voici ce qu'il

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propose pour réparer et corriger l'œuvre de Bramante et de Michel-Ange :

« Si j'étais pape, il me semble que je voudrais signaler mon bon goût en faisant appliquer une couche de grisaille d'un bout à l'autre de Saint- Pierre sur les marbres variés et sur les dorures... Je murerais ensuite les trois quarts des fenêtres et peindrais les autres d'une couleur chaude et transparente. On ignore en Italie l'effet de ce dim religions light (clair-obscur religieux) qui fait le charme des églises gothiques du douzième siècle en Angleterre ».

^imond s'indigne ailleurs qu'on donne le titre de mont aux collines de Rome. « Le mont Capitolin n'est pas un mont, mais tout au plus un monticule. » Même observation, faite$ dans les mêmes termes impérieux, sur le mont Palatin. Simond reproche sévèrement aux architectes romains du Palatin a d'avoir fait peu attention (sic) à la symétrie dans la position relative de leurs édifices, souvent trop près les uns des autres » .

Le groupe colossal de Monte-Cavallo, sur cette place que Gœthe admirait pour son irrégularité hardie, ne trouve pas grâce aux yeux de l'exigeant Simond :

c On les appelle Castor et Pollux, et ils ont chacun un cheval colossal aussi, mais qui néanmoins paraîtrait sortir de leur poche, s'ils en avaient au lieu d'être nus. »

Simond se montre sévère aussi pour la peinture de Raphaël, spécialement pour les fresques des Stanze. Il reproche à Raphaël d'avoir, dans son Incendie du Borgo, « amené la décrépitude et la dif-

formité de grandeur colossale jusque sous nos yeux » , ce qui « n'est pas de bon goût ». « La composition en est peu liée, le dessin n'en est pas correct, l'expression médiocre et le colons froid et sans harmonie. » Il indique comment Raphaël aurait dû peindre l'École d'Athènes :

« Si Socrate et ses disciples eussent été placés sur l'avant-scène et l'eussent remplie, tandis que les autres groupes auraient occupé le second plan, le tableau eût été incomparable. »

Quel malheur que Raphaël n'ait pu consulter

Simond !

Cependant c'est surtout Michel-Ange qui sort écrasé des coups formidables et répétés de cette impitoyable férule. Voici le jugement de Simond sur le Jugement dernier de la Sixtine :

« De la terre au ciel, tout l'espace est couvert de nudités d'un blanc sale qui tranchent fortement sur l'azur du ciel. Dos et visages, bras et jambes s'y confondent, c'est un véritable pudding de ressuscites. Rien ne fixe, rien ne repose les yeux sur toute cette surface mouchetée. On ne saurait dire quels sont les bons, quels sont les méchants dans cette foule de morts. Un des ressuscites a mal au cœur, etc., etc. »

Louis Simond est d'ailleurs aussi rigoureux pour les Sibylles et les Prophètes, que pour le Jugement dernier :

« Les Sibylles dont les petites têtes ridées, renfrognées, ratatinées, se trouvent placées sur des épaules de portefaix... C'est là, dit-on, du beau idéal; ne serait-ce pas plutôt du monstrueux idéal? »

Le futur maire de Versoix critique avec non moins

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aïs

d'âpreté le Moïse de Michel-Ange à San Pietro in Vincoli. La physionomie est barbare, le pied beaucoup trop petit. « Le grandiose de la tête de Moïse est celui du charlatanisme. »

Aux yeux de Simond, Michel-Ange est toujours artificiel et toujours outré. Et il lui reproche encore (mais après cela il faudra vraiment nous taire) d'avoir été un peu fainéant :

« On ne saurait qu'être surpris que Michel-Ange ait si peu travaillé. Ses tableaux sont en très petit nombre et ses statues plus rares encore. Qu'a-t-il donc fait pendant ces quatre-vingts ans ? »

Il faut en rester sur ce mot. Les annales de la bêtise humaine n'en ont pas enregistré de plus pur, ni avant Louis Simond, ni même après lui (i). Poussée à ce degré de candeur et de sincérité, la sottise atteint à l'héroïsme et, comme l'a finement marqué Ampère, « Simond n'est point de ces barbares timides qui cherchent à déguiser leur barbarie sous le faux semblant d'une admiration empruntée ; ce n'est point un sauvage qui endosse gauchement le costume de la civilisation, ou s'efforce d'en contrefaire le langage ; c'est un barbare qui se vante de sa barbarie ; c'est un sauvage qui se promène fièrement, nu et tatoué, parmi les monuments d'une société inconnue. »

(i) Voir pourtant la lettre que Maupassant écrit de Rome à sa mère, le 15 avril 1886 : m Je trouve Rome horrible. \.^ Jugement dernier a l'air d'une toile de foire, peinte pour une baraque de lutteurs par un charbonnier ignorant... Saint-Pierre est assurément le plus grand monument de mauvais goût qu'on ait jamais construit. Dans les musées rien — qu'un admirable Velasquez. »

Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup osé. Et il a beaucoup osé, parce qu'il a beaucoup ignoré

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Il y a moins de sottise, mais aussi moins d'âpre et naïve sincérité d'ignorant, chez un autre écrivain genevois, Charies Didier, qui a eu son heure de célébrité et qui a publié deux ouvrages sur Rome : Rome souterraine (1833) et la Campagne de Rome (1842). Il est difficile de dire quel est le plus mauvais, le plus clinquant, le plus phraseur, et le plus creux, de ces deux livres, mais je crois que c'est encore le premier, Rome souterraine^ qui mérite la

palme.

Il ne s'agit pas ici, comme on pourrait le croire, et comme on le croit trop souvent, de la Rome des Catacombes, mais bien de la Rome des Carbonari et de leurs sombres conjurations contre l'Autriche et contre les Jésuites sous Grégoire XVI. Ce qu'il y a de mieux dans ce livre absurde, c'en est l'épigraphe : « Rome est sans contredit la capitale que les Italiens choisiront un jour. » Il est vrai que cette phrase lapidaire est de Napoléon I". Le roman, qui est bien de Didier, et qui est absolument illisible, finit par la mort de tous les héros. C'est la seule consolation, et la revanche légitime du lecteur. Quant aux tableaux de la ville et de la campagne, ils sont si médiocres que je ne puis me résoudre à en citer un seul. Le ton général du livre est plus déplorable

encore.

Voici un échantillon qui permettra de juger du

reste :

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« Ami, dit Marius d'une voix forte, là, sous nos pieds, est le berceau de la République romaine, de cette République de géants dont notre enfance fut nourrie et que nous avons juré de ressusciter. »

Grâce au mauvais goût des contemporains, la Rome souterraine de Charles Didier eut un certain succès. Sa Campagne de Rome (1842), qui vaut un peu mieux, en eut beaucoup moins. Le pauvre Didier avait pourtant eu soin d'en dédier les chapitres à tous les grands hommes qu'il connaissait vaguement : Liszt, Sainte-Beuve, Edgar Quinet et Béranger. Sainte-Beuve lui rendit sa politesse, dont il fut peu flatté, en parlant dans un de ses Lundis (i) de « ces esprits Rauts, raides et peu pénétrants, et flattés dans leur vanité d'une liaison illustre, comme Didier. » On trouve dans ce livre, où le malheureux Didier a visiblement voulu se guinder au style sublime de Chateaubriand, des tirades de ce goût :

« Ces campagnes romaines dont l'austère silence et la mâle beauté nous ont tous émus si puissamment. »

Ou encore :

« Ami, découvrons-nous — cette citadelle est Tœuvre de notre vieux Michel- Ange, génie universel. Titan de l'art! »

Tout le reste du livre, qui est long, est pillé dans Bonstetten. C'est du Bonstetten gâté, délayé, amplifié et mélodramatisé par un mauvais copiste de Chateaubriand plein d'emphase, de prétention et de vide. Quand on a lu Didier, on préfère Simond.

(i) XI, p. 453.

C'est une joie, après de tels contacts, de retrouver enfin sur sa route un écrivain digne de ce nom. Certes, Victor Cherbuliez n'a pas étudié, ni décrit Rome avec autant de soin et d'amour qu'il en a mis à peindre Athènes dans son Cheval de Phidias. Pourtant, dans le Prince VUals (1864), cet « essai siu- la folie du Tasse » , qui reste un des tableaux les plus sûrs et les plus brillants que nous ayons de la Renaissance italienne au seizième siècle, l'écrivain genevois a tracé de Rome et des Castelli romani quelques-unes de ses belles descriptions où la ligne l'emporte sur la couleur, et l'esprit sur la sensation. Il ne semble pas qu'on ait mieux marqué, avec plus de précision et de finesse, le caractère pittoresque de la Rome d'avant 1870, que ne le fait cette page du Prince Vitale :

« Rome presque tout entière n'est qu'un gigantesque village où sont semés au hasard et à profusion les magnificences des arts, les nobles édifices, les plus beaux palais et les plus belles basiliques qui se puissent voir. La campagne" envahit de toutes parts la Ville éternelle. Elle escalade ses antiques murailles démantelées, pénètre au cœur de la place, se répand dans les rues, monte à l'assaut des sept collines, s'y installe victorieusement, les couronne de bosquets, de jardins, et les chaimiières se mêlent aux palais, les vergers aux statues, les dômes de verdure aux coupoles des églises. De là un charme infini, pénétrant, qui n'a point de nom, quelque

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chose de doux à la fois et de sublime, de rustique et de solennel, l'églogue mariée à l'épopée.

Sur le sommet du Palatin comme au Forum, partout vous sentez la présence d'une divinité champêtre que n'effarouchent point les ombres errantes des Césars; elle sourit à leur mélancolie, elle décore de pampres et de lierre leurs monuments décrépits, et ses regards rajeunissent ce vieux sol pétri de cendres où dorment trente siècles d'histoire... »

C'est dans le Prince Vitale que le lecteur trouvera encore maintes belles pages de Cherbuliez sur la Campagne romaine, sur les villas de Frascati, sur les monts Albins, sur l'admirable Galeria di Sopra qui mène de Castel-Gandolfo à Albano, ou sur cet adorable lac de Nemi « que les anciens appelaient le Miroir de Diane et qui devient, par les jours d'orage, le sinistre et tragique miroir de la lugubre Hécate ».

Voici du moins, en quelques lignes charmantes, l'impression vraie de la montée à ce petit paradis de Frascati qui surgit, comme une oasis délicieuse, de la plaine désolée qui entoure Rome :

« Adieu la plaine et son morne aspect ! Soudain, et sans avoir eu le temps d'y penser, nous voilà plongés au sein d'un monde de délices où tout respire l'ivresse et l'abondance. Le chemin serpente entre des haies gigantesques et des talus gazonnés constellés de cyclamens ; à droite et à gauche des champs cultivés, des prairies veloutées, des vignes verdoyantes, des maisons de plaisance, des jardins pleins de roses, les arbres de toutes zones rapprochés et confondant leurs ombrages, des noyers au tronc blanchâtre, égarés dans de grands bois d'oliviers, des noisetiers en compagnie de cyprès et de lauriers,

des pins dominant de leur cime, arrondie en parasol, d'ombreuses forêts de chênes, et, sur la lisière des châtaigneraies, les amandiers, les citronniers, les figuiers, les orangers, les grenadiers pliant sous le poids de leurs trésors... »

A cette jolie description, où la sylviculture tient cependant un peu trop de place, il faudrait préférer, s'il n'était trop vaste pour être reproduit ici, le large et superbe tableau de Rome, vue du couvent de Saint-Onuphre, au Janicule, où le Tasse est mort et où l'on montre son tombeau, de « Rome tout entière, Rome, immense depuis la place du Peuple jusqu'à la pyramide de Cestius, Rome avec ses splendeurs que rien n'égale et qu'annoncent dans un langage superbe ses dômes et ses coupoles. »

Ainsi Rome, sans exercer sur l'esprit de Cherbuliez l'attrait et l'influence d'Athènes, a su éveiller en lui cette émotion de la grandeur et de la beauté qu'elle ne refuse jamais aux esprits capables de la comprendre et aux cœurs dignes de l'accueillir.

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