‹ Reflets de Rome [microform]; Rome vue par les écrivains de Montaigne à Goethe, de Chateaubriand à Anatole FranceChapitre 14 sur 17 · ROME VUE PAR LES CONCOURT, TAINE ET RSHAN · texte numérisé non relu

ROME VUE PAR LES CONCOURT, TAINE ET RSHAN

c De Ilùstoire nature. »

(Les GOKGOVKT.)

« Rome est sale et triste» 1 non commune. »

(Taccs.)

c Cette viBe est resse. »

(Rekam.)

Rome dans l'œuvre des Concourt : VJiàH* «TAirr (1855); le Journal (1867) et Madame Gervaismis (1869). Leur art ù pression niste exprime surtout la coulear de Rome et nuances.

Rome dans le Voyage en Italie de Taine. — Conmieat Taîa» fatigué et malade a mal vu Rome. — Son jugement est hitil, incomplet et injuste. — Trop d'idées acquises et de jagemests préconçus. — Formules heureuses et brèves sur la scniptwre.

— Importance qu'il donne, le premier, à la pmntnre. ^— Su prédilection pour Michel- Ange. — Faiblesse de ses de la nature romaine.

Renan, dans ses Lettres à Berikelot (1849-1850), complète reusement Taine. — Rome réveille en lui l'artiste et le poète.

— L'enchantement de Rome. — Sentiment très jvste de la religion populaire et du peuple lui-même. — Renan saàiik l'instinct foncièrement esthétique du peuple italien. — Il exalte dans Rome la poésie du passé et souhaite qu'elle ne devienne pas une capitale moderne.

LES CONCOURT, TAINE. RENAN

»Sf

Entre ces deux livres devenus classiques, les Promenades dans Rome de Stendhal et le Voyage en Italie de Taine, on pourrait, si l'on voulait être complet, citer, après J.-J. Ampère et Louis Veuillot, toute une série d'écrivains français plus ou moins illustres qui ont vu Rome et publié leurs impressions sur la ville des Césars et des Papes. Les énumérer tous serait transformer ces esquisses en un catalogue bibliographique.

On ne saurait cependant passer sous silence les deux séjours que firent à Rome les frères Edmond et Jules de Concourt en 1856 et en 1867. Les impressions qu'ils en rapportèrent sont consignées dans leur livre V Italie d'hier, notes de voyage écrites en 1855-1856 et publiées en 1874; dans le troisième volume du Journal des Concourt (année 1867); enfin et surtout dans leur roman de Madame Gervaisais, écrit en 1868 et publié en février 1869. 'Toute la partie descriptive de ce roman, si contesté à son apparition et si froidement accueilli même par les amis des Concourt, est la mise en valeur littéraire des sensations directes consignées par les écrivains dans leur carnet de voyage de 1856 et dans leur Journal de 1867. Le court séjour d'un mois qu'ils firent à Rome à partir du 6 avril 1867 est une preuve de la conscience littéraire des deux écrivains qui ne voulurent pas utiliser leurs notes de 1856, pour écnve Madame Gervaisais, sans les avoir vérifiées et rafraîchies sur place.

Quoi qu'on puisse penser de l'étude psycho-physiologique qui fait le sujet du roman, il faut reconnaître que les descriptions de Rome dans Madatne Gervaisais sont, parmi les peintures littéraires que

nous avons de la ville, les plus vibrantes de couleur, les plus subtiles de nuances, les plus frissonnantes de modernisme et dans la sensation et dans la notation. Elles frappent, comme la plupart des meilleures pages des Concourt, par un alliage bien rare de iûncérité complète, presque naïve, dans Timpressioa directe, et de subtilité affinée, curieuse, presque troublante, dans l'expression artistique. C*est, avec les Concourt, l'impressionnisme coloriste qui s'empare de Rome et, après tant de dessin net et classique, de couleur grave et pure, ce n*est pas un spectacle banal, ni une médiocre jouissance de di» lettante, que de voir les nobles lignes de Rome rendues, en ces aquarelles vigoureuses et délicates» par une suite de taches colorées ou d'imperceptibles dégradations de valeurs et de tons.

Voici, à titre d'exemple, la notation d'un ciel de Rome par un beau jour : ^

«... Un ciel bleu, où elle crut voir la promesse d'un étemel beau temps; un ciel bleu, de ce bleu léger, doux et laiteux que donne la goua<^e à un ciel d'aquarelle; un ciel immensément bleu, gan^ im nuage, sans un flocon, sans tme tache; un ciel profond, transparent, et qui montait comme de l'azur à l'éther; un ciel qui avait la clarté cristalline des cieux qui regardent de l'eau, la limpidité de l'infini flottant sur ime mer du Midi ; ce ciel romain auqu^ le voisinage de la Méditerranée et toutes les causes inconnues de la félicité d'un ciel font garder, toute la journée, la jeunesse, la fraîcheur et l'éveil de son matin. » .^

Des couleurs encore, et des nuances, voilà ce que les Concoiu-t voient et sentent au Forum, au Colisée,

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au Janicule sous le siroco, au Corso dans le long crépuscule des soirs d'été, dans Saint-Pierre, au Gésu et même à la via Appia, « où se lèvent de l'ensevelissement de l'herbe à droite et à gauche, partout, à perte de vue, des morceaux de monuments et de l'histoire mangée parla nature ». Et c'est au retour de la via Appia que Mme Gervaisais rentrait dans Rome, a le long du pâle cimetière qui la reconduisait de chaque côté, par la campagne douteuse, où se dressaient des fantômes d'oliviers. Et bientôt, entre deux murs de ténèbres, la découpure arrêtée et rigide des maisons, des bâtisses, des toits, des pins d'Italie, à travers du sourd et puissant neutre alteinte qui monte de la terre du pays dans l'air sans jour, elle poursuivait un chemin noir qui avait au bout, tout au bout, Rome et ses dômes, détachés, dessinés, lignés dans une nuit violette, sur une bande de ciel jaune, — du jaune d'une rose thé. »

A côté de telles visions, qui évoquent le souvenir de Tumer, il y a, dans les notes, comme dans le roman des Concourt, des paysages délicats des Castelli romani, des pochades vigoureuses de la banlieue romaine, d'admirables descriptions des grandes villas de Rome, la villa Pamphili où Mme Gervaisais c se crut dans un chant du Tasse et le souvenir lui revient des jardins d'Armide », la villa Borghèse où « elle passait sous cette verdure vert-de-grisée, mêlant le poussiéreux de l'olivier à l'argenté du saule, sous la verdure du lecciOy le chêne caractéristique de l'Italie, qu'aucun des peintres de son paysage n'a su peindre ni voir... Par moments, une éclaircie montrait, vers la campagne, dans de la

clarté, des horizons jeimes, grêles, légers, ainsi que des fonds de Raphaël, des bouquets de verdure» d'une maigreur ombrienne, à mettre derrière ses nativités. »

La vie des rues, les processions au Corso» les cérémonies de la Semaine Sainte et les stations dans les églises, la morne gravité des Catacombes, le macabre charnier de l'église des Capucins, les berges du Tibre « baveuses d'un limon pareil à celui que laisse la marée à l'entrée des rivières », l'île de Saint- Barthélémy, figée entre ses ponts antiques dans sa forme immuable d'un vaisseau de pierre, en un mot le côté pittoresque de Rome, voilà ce qui frappe surtout l'œil des Goncourt et ce qui inspire leur art impressionniste d'aquarellistes et d aquafortistes. Et le pittoresque grouillant du Transtevère et du Ghetto, le pittoresque sordide de cette immense et fantastique Cour des miracles romaine, je soupçonne qu'il a ému ces peintres, plus encore que le beau absolu de la statuaire antique qu'ils proclament devant le Torse du Vatican, et plus même que « ce charme intime et familier » des monuments qu'ils ont reconnu, ou o l'espèce d'amitié^ comme avec des personnes, que Rome est seule à vous donnée pour des lieux et des choses. » L'eau-forte qu'ils ont gravée, en une seule phrase qui remplit trois pages, du Transtevère, n'est pas seulement un morceau de bravoure littéraire, elle est la plus étonnante et la plus admirable résurrection, pour l'œil, de « ce faubourg lointain, perdu, arriéré, qui garde le vieux sang de Rome dans ces mains d'hommes promptes au couteau, dans ces lignes graves de la beauté de ses femmes. »

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De telles truculences de vision artiste devaient surprendre et choquer Taine, qui fit un accueil assez aigre au roman romain de ses amis. Les Concourt, de leur côté, ayant reçu son Voyage en Italie, l'avaient accueilli par cette note de leur Journal :

« Taine m'envoie son livre. Il a ramassé toute l'Italie en trois mois : les tableaux, les paysages, la société, cette société si impénétrable; — enfin le passé, le présent et l'avenir. Heureusement qu'il y a de grandes indulgences pour les légèretés des hommes sérieux! »

Le Voyage en Italie de Taine est aujourd'hui encore le vade-mecum de tous les Français cultivés qui voyagent en Italie. Pour plusieurs il est l'évangile et plus d'un ne jure que sur son autorité. L'auteur a eu beau nous inviter à ne regarder son livre que « comme un journal auquel il manque des pages et de plus tout personnel ». Il a eu beau ajouter s'adressant à l'ami auquel il est censé envoyer ses notes de voyage :

« Quand une chose me plaira, je ne prétends pas qu'elle te plaise, ni qu'elle plaise aux autres. Le ciel nous préserve des législateurs en matière de beauté, de plaisir et d'émotions. 0

Malgré ces précautions, l'autorité de l'écrivain est telle, sa supériorité d'intelligence est si évidente, son style confère à ses formules une telle netteté et une telle vigueur, qu'il est fort difficile au simple •voyageur de ne pas le suivre partout où il veut le conduire. Comment ne pas adopter tels quels des

jugements fondés sur tant de science historique, développés avec une si inflexible logique, et mis en valeur par un talent incomparable de peintre ou d'aquafortiste littéraire? Historien toujours armé de faits, logicien toujours muni d'arguments, écrivain au relief puissant qui frappe ses pensées comme des médailles, Taine inculque ses impressions et ses réflexions avec une telle autorité qu'il serait prudent, pour rester soi-même et pour voir de ses propres yeux, de ne lire son Voyage en Italie qu'après être rentré au logis.

Cette précaution sera surtout heureuse pour qui veut voir Rome d'un regard non prévenu et en jouir en toute liberté d'esprit et de sentiment. Il paraît impossible, pour peu qu'on connaisse Rome et qu'on y ait séjourné, de n'être pas frappé par ce que les impressions de Taine sur Rome ont, à côté de vrais mérites et de rares beautés, d'incomplet, de hâtif, de fragmentaire et de préconçu. Il est bien difficile de ne pas être surpris et un peu choqué par la sécheresse dominante, par le ton péremptoire et tranchant, par le défaut de vision pittoresque, di» recte et personnelle, que compense mal un excès d'information livresque et de systématisation lo gique.

En lisant le Voyage d* Italie dans son ensemble, on s'aperçoit immédiatement que les diverses parties en sont traitées de façon très inégale. L'intelligence du critique, le savoir et la pénétration de l'historien sont toujours les mêmes et partout remarquables, mais quelles différences dans l'émotion personnelle, dans la disposition intime de l'écrivain ! De toutes les villes d'Italie, c'est Rome qui est la moins bien

partagée dans le Voyage de Taine. Visiblement, il Ta mal vue, il Ta peu goûtée, faiblement pénétrée et sentie. 11 ne l'aime pas. Florence est déjà beaucoup mieux traitée, sans pourtant que le charme profond, discret et fort, de la ville du lys rouge ait assez ému l'écrivain de sa poésie délicate et de sa grâce sérieuse. C'est à Venise seulement que Ton sent dans les impressions de Taine un frémissement qui trahit de l'émotion, de la ferveur et de la sympathie sincère. Comment expliquer cette curieuse gradation d'impressions, qui va de la froideur pour Rome à l'enthousiasme pour Venise, et comment expliquer spécialement la sévérité, on pourrait presque dire l'aversion, dont Taine fait preuve à l'endroit de Rome? Certes il serait aisé de trouver, dans le tempérament intellectuel de Taine, dans la tendance protestante et même puritaine de sa pensée et de sa conscience, une ingénieuse explication théorique de ce sentiment peu dissimulé. Mais le second volume de la Correspondance de Taine, publié en 1904, vient nous donner la clé du problème, la plus simple et la plus sûre, en nous renseignant aussi complètement que possible sur l'état de santé physique et morale dans lequel il a vu Rome en 1864. L'explication naturelle du phénomène est si complète qu'il serait inutile d aller chercher plus loin.

A cette époque, Taine venait d'achever, par un effort intellectuel, intense et violent, l'énorme labeur de son Histoire de la Littérature anglaise. Il a résolu de s'accorder quelques mois de vacances, mais ce seront des vacances à la façon de Taine, remplies par un autre labeur. Il fera un voyage

LES CONCOURT, TAINE, RENAX

d'étude, non de repos, en Italie et, pour s'y préparer, il fera de vastes lectures dans les bibliothèques, d'incessantes visites au Louvre et au Cabinet des estampes. Il complétera ce travail en feuilletant assidûment, dans ses cartons, la collection de gravures qu*il avait assemblée, après pièce, avec tant de peine et d'amour, consacrant, dès sa jeunesse, à racquérir, ses premières et maigres économies d'étudiant.

Quand il se fut enfin décidé à quitter P^rts le 10 février 1864, et quand il arriva à Rome le 16 février, par mer, il était parfaitement malade, épuisé de fatigue, surmené et vidé intellectuellement. Par surcroît de malheur, il faisait alors à Rome un temps abominable, et Ton comprend qu'il ait trouvé d'emblée à la Ville étemelle « Taspect d'une ville de province, mal tenue, mal rangée, baroque et sale, avec des rues étroites et boueuses, avec des taudis, des galetas, des fritures en pletn vent, du linge qui sèche aux cordes, et quantité de hautes maisons monumentales, dont les fenêtres treillissées, les grillages énormes, les barreaux croisés, boulonnés, multipliés donnent Tidée d*une forteresse et d'une prison. »

Le temps de voir, sous la pluie et le lrc»d, le CoHsée, Saint- Pierre et le Forum, et Taine, comme tant d'autres pèlerins romipètes, part pour Naples où il passe dix jours.

Malheureusement, quand il rentre à Rome, Taine n'est ni guéri, ni reposé.

Un nouveau coup Ty attend.

En lisant par hasard un journal, au café, il y voit annoncée la mort de son cher ami le philologue aile-

mand Wœpke. c Cette mort de mon pauvre Wœpke m'a fait un mal extrême, écrit-il à sa mère. J'ai été comme suffoqué. »

Rentré dans son logis de la Piazza Barberini, l'une des moins belles, l'une des plus tristes de Rome, Taine envoie au Journal des Débats une longue et magistrale étude sur Wœpke. Ce trait fait honneur à son cœur et à son esprit, mais quelle singulière manière de voir Rome ! Et quelles dispositions pour la décrire! En fait, Taine a vu Rome dans les plus déplorables conditions de santé et d'esprit. La joie de penser et de comprendre, si forte, si vive, si passionnée, chez cet intelligent d'entre les intelligents, s'est elle-même émoussée. Il écrit à sa mère, le 7 mars 1864 :

« Je me trouve ridicule de m 'intéresser aux anciens Romains, à la question de savoir si l'Italie formera un État libre : autant vaut résoudre un problème d'échecs... A parler sincèrement, le plaisir que j'éprouve n'est pas grand, ma machine est trop usée.

• Hier j'étais si courbaturé que je suis resté toute l'après-midi, et ce matin, toute la matinée, dans mon lit ou dans mon fauteuil ; il me faut un effort même pour écrire une lettre. Les yeux souffrent, l'attention s'épuise, l'anxiété vient et avec elle le spleen. Ne t'inquiète pas pourtant. Comme je suis ici jusqu'à la fin du mois, je n'en prendrai qu'à mon aise : je fumerai, je dormirai, je lirai souvent dans ma chambre.

« Néanmoins je crois que pour un homme élevé comme moi, la désillusion est grande; les choses paraissent toujours plus belles dans le lointain; et

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de plus, il faut être très accoutumé pour passer par-dessus certaines choses, par exemple sur Todeur de choux pourris eu de vieille saumure quW respire partout à Rome, sur le braillement des chantres de la chapelle Sixtine, ... sur la dégradation des fresques des plus grands peintres... sur la ridicule et détestable ornementation des églises... etc. »

Fatigue cérébrale profonde, lassitude neurasthénique de tout l'être, yeux de myope doulooreux. désillusion, spleen, mornes lectures sur la chaise longue ou même au lit! On comprend aisément quelles impressions Rome a pu faire sur un hn— le réduit à cet état de dépression mentale et morale. Et, même en faisant la part très large à tout ce qu'il doit à ses lectures et à ses idées théoriques» on admire qu'il ait pu, en de pareilles circonstances. voir et comprendre tant de choses à Rome. Ici, comme toujours, Taine faisait son devoir oa a»iscience. Seulement le plaisir n'y est pas, ni la gaieté. ni la joie d'un Montaigne, d'un président de

ou d'un Goethe. Le pauvre Taine fait son séjour de Rome comme un forçat fait sa corvée. Au lieu de jouir, il travaille, au lieu de voir, il lit; aulieudesen tir, il apprend. Le 25 mars, peu de jours avant son départ, il écrit à sa mère :

« Je suis allé six ou huit fois en soirée, entre autres à la grande réception officielle de l'ambassade. J*ai vu des musées, des villas, des palais, des églises, je suis allé à Frascati, je vais demain à Alhano. enfin je fais mon métier de touriste. Quand j'ai un peu de loisir, je lis chez moi ; on m'a prêté ou j'ai acheté des livres... M. Otto Russell m'a prêté l'excellente Histoire de Ranke; je lis /« Vte

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des peintres de Vasari. Je tâche d'apprendre et j'apprends, mais moins qu'en Angleterre, parce que, sachant moins bien la langue, je lis avec plus de difficulté, et aussi, je crois, parce que ma machine est un peu émoussée. »

) Nous touchons ici au véritable défaut, à la lacune essentielle de Taine comme voyageur; ce grand artiste du style n'est pas artiste dans sa vie ou dans son tempérament. Il ne sait ni flâner, ni rêver. Il sait voir, il ne sait pas contempler. Il veut comprendre, apprendre, savoir, juger; il oublie de sentir, de s'émouvoir, de jouir ou de pleurer. C'est un intellectuel, un cérébral, un critique, un historien, un logicien, un écrivain même; ce n'est pas un artiste. Une lettre extrêmement intéressante qu'il écrit de Florence, le 5 avril 1864, à sa mère nous en apporterait au besoin la preuve décisive :

« Ce voyage est pour moi un cours d'histoire. Et, en vérité, je ne sais pas ce que tous les gens qui ne sont ni artistes, ni historiens, viennent faire ici. Ils doivent s'ennuyer à périr, admirer par contenance. J'ai vu beaucoup d'objets d'art, ma sensibilité artistique est dans la moyenne, ma culture artistique est plus grande que la moyenne, et pourtant je sens que, sans l'histoire, je ne m'amuserais guère ici, la connaissance du passé et des vieilles mœurs me sert de milieu pour reconstituer et voir vivre les créateurs de belles œuvres; j'arrive à sentir l'œuvre par un détour ; les figures et les formes entrent dans un système d'idées et d'observations qui leur donnent un relief; j'étudie et j'apprends... Je t'assure que je fais mon métier en conscience et que je pêche de toutes mains; si je ne connais pas l'Italie

au retour, ce ne sera pas la faute d'avoir lu, interrogé, regardé et écrit. Mes cahiers se gonflent à vue d'œil, mais il faudra jeter à l'eau une portion du bagage. »

Voilà la confession de Taine. Elle est aussi juste que parfaitement sincère, aussi complète que clairvoyante.

Quand il quitta Rome, après un mois de séjour seulement, il avait fait son « métier » en conscience. II avait beaucoup lu, interrogé, regardé, écrit. Ses petits cahiers étaient gonflés de notes dont il tira plus tard une partie de ses cours à l'Ecole des beaux-arts et son Voyage en Italie, C'est au corn. mencement de mai 1864 qu'il rentra à Paris, à la fin de septembre qu'il se mit à coordonner ses notes » et c'est du 1 5 décembre 1 864 au 1 5 mars 1 866 qull publia dans la Revue aes Deux Mondes la matière des deux volumes que compte son Voyage en Italit, Il n'avait ainsi perdu ni son temps, ni sa peine, et, à force de vaillance et de volonté indomptable, il avait triomphé de tous les obstacles où tout autre que lui se serait achoppé ou brisé. Mais, évidemment, à cette lutte et à cette contention d'esprit, il n'avait gagné ni l'amour, ni la ferveur de Rome. 11 est le premier des grands écrivains que Rome n'ait ni conquis, ni séduit. On sent qu'il est heureux de l'avoir quittée et, à peine arrivé à Florence, il écrit le 19 avril 1864, à sa mère :

« Florence est une jolie ville gaie et pourtant pittoresque, bien plus agréable que Rome; les sensations intéressantes ont été nombreuses dans m*» voyage; les sensations agréables, point. J'ai beaucoup appris et peu joui. Mille ennuis, les tracasseries, les

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mSg

petits vols, le malaise physique, la fatigue des yeux... Figure-toi un cours d'histoire italienne que je fais avec de la peinture pour documents au lieu de le faire avec de la littérature, voilà mon voyage. »

Cette lettre résume et achève de faire voir tout ce que nous avons indiqué jusqu'ici. Et, comme Taine a peu joui et beaucoup appris à Rome, nous apprenons beaucoup et nous jouissons peu en lisant ses impressions sur Rome.

A la question que nous nous posions au début : Pourquoi Taine a-t-il donné de Rome une impression à la fois hâtive et sévère jusqu'à l'injustice, ce que nous avons cité de sa correspondance permet de répondre avec précision. Il est évident que, durant son séjour, Taine était fatigué et malade, qu'il a vu Rome beaucoup trop rapidement; enfin qu'il l'a étudiée en historien, en savant, en critique, bien plutôt que sentie en artiste qui voit, qui jouit, qui s'abandonne, et qui s'émeut.

Comment est-il arrivé cependant à faire ce qu'il a fait? La quantité même de ses lectures, avant et pendant son séjour à Rome, nous avertit qu'il y a dans ses notes sur Rome beaucoup d'informations et d'idées de seconde main, que Taine a simplement renouvelées et rafraîchies par la vigueur de sa pensée et par le prestige de son style.

Les Dialogues de Platon, les Nouvelles de Bandello, les Mémoires de Benvenuto Cellini, le Courtisan de Castiglione, les Vies des artistes de Vasari, \ Histoire des papes de Ranke sont, pour ne nommer que les plus importantes, les sources où Taine a puisé le plus souvent et le plus abondamment. Il n'avait aucune répugnance pour les idées préconçues

et à son disciple, M. Gabriel Monod, qui partait pour Rome, il donnait sans hésiter ce conseil que j'ose trouver déplorable : t Avant de partir, foitesvous une idée de l'Italie, puis vous la verrez. •

Comment s'étonner après cela si l'on rencontre, dans son livre, un si grand nombre d'idées préconçues et de jugements subjectifs que Taine n*a pas trouvés à Rome, mais qu'il y a tout au plus vérifiés ou étayés par des arguments nouveaux. Il y a du parti pris chez Taine et des préférences marquées dont il ne fait pas un mystère. Avec sa loyauté parfaite, il nous avertit lui-même que ses sympa^ thies instinctives, ses prédilections résolues vont, en art, au a naturel » à c l'élan spontané des puissances humaines », au c sentiment profond et pas* sionné », « à la sincérité de Tartiste. »

Ce parti pris nous plaît, et cette prédilection de Taine est trop conforme à notre goût et à nos tendances modernes pour que nous songions à lui en faire un reproche. Nous nous plaisons aussi à le voir reconnaître, devant le Colisée, qu'il a contre les Romains d'autrefois une antipathie, à la fois instinctive et raisonnée, mais à coup sûr nettement marquée :

« Cela fait haïr les Romains : personne n'a plus abusé de l'homme; de toutes les races européennes, aucune n'a été plus nuisible; il faut aller chercher les despotes et les dévastateurs orientaux pour leur trouver des pareils. 11 y avait là une monstrueuse ville, grande comme Londres aujourd'hui, dont le plaisir consistait à voir tuer et souffrir. Et c'est là le trait propre, distinctif de la vie romaine : le triomphe d'abord, le cirque ensuite. Ils avaient

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conquis une centaine de nations et trouvaient tout naturel de les exploiter. »

Sur les motifs de son antipathie contre les Romains, Taine a un développement très long, très sûr et très éloquent, mais qu'il eût aussi bien pu écrire sans avoir vu le Colisée. Et ce n'est là qu'un exemple choisi entre cent autres pareils.

Avec ce vaste fond d'idées acquises par la lecture et la réflexion, de sentiments et de jugements préconçus, Taine avait déjà beaucoup à dire sur Rome, même sans Tavoir vue. Il simplifie encore sa tâche en ne voyant des divers mondes qui se superposent, ou se juxtaposent, dans Rome, que les monuments tout à fait importants, ceux qu'on ne peut vraiment pas se dispenser de voir. Parmi les musées, il ne parcourt que les plus riches, et pas même tous, et, dans chacun, il ne donne un coup d'œil qu'aux statues et aux toiles tout à fait supérieures.

Taine est ainsi dans Rome un guide très peu complet, infiniment moins renseigné que le président de Brosses, Stendhal ou Goethe, et un guide précieux, par là même, pour les voyageurs pressés qui n'ont qu'une quinzaine de jours à passer à Rome et qui ne peuvent voir que l'essentiel. Suivons-le dans cette course rapide.

Sur la ville même de Rome, les impressions du livre sont presque aussi boudeuses que celles des lettres. Erudit, livresque, assez bourgeois, Taine ne sent guère de Rome que les odeurs des rues sales, et il goûte assez peu le pittoresque débraillé des quartiers délabrés et des gueux en haillons.

Rome, à son gré, « n'est qu'une grande boutique de bric-à-brac » . « Qu'y faire à moins d'y suivre des

études d'art, d'archéologie et d'histoire? » L*iinpc«ssion qui surnage, c'est que c Rome est sale et triste, mais non commune. La grandeur et la beauté y sont rares comme partout, mais presque tous les objets sont dignes d'être peints et vous tirent de la petite vie régulière et bourgeoise. • Il est regrettable peutêtre qu'ils n'en aient pas tiré un peu davantage le professeur Taine lui-même. Il veut bien reconnaître cependant que, grâce aux collines, les mes de Rome ont du caractère et de la diversité ; que quantité de choses indiquent la force, « même aux dépens du goût »; que les contrastes abondent, et enfin que les « trois quarts des maisons ont une tournure originale ». Et il conclut : « Il faut y venir et nV pas rester. »

Dans ses sommaires explorations de Rome, Taine a bien vu le monde de l'antiquité. D'un mat juste, il apprécie le Forum, ou le Colisée : « La beauté de l'édifice consiste dans sa simplicité, m 11 a, sur les thermes de Caracalla, de belles pages descriptives et historiques, pénétrantes et fortes qu'il faut lire en entier et qui finissent par ce sourire :

CI Dans un coin, à Tabri, fleurissait le phis diarmant amandier, tout rose conmie une jeune fiUe parée pour le bal, tout en fleur, riant, traversé par une pluie de rayons de soleil, tombé par hasard entre ces murs colossaux, dans le squelette vermoulu du monstre fossile. »

Taine n'a pas moins bien vu le Panthéon d' Agrippa, et il en a excellemment d^agé Tim» pression générale dans ce passage qui rectifie heureusement la vision si peu fidèle de Mme de Staël :

« On entre dans le temple, sous la haute coupole

qiii s'évase en tous sens comme un ciel intérieur; la lumière tombe magnifiquement, d'une grande chute, par l'unique ouverture de la cime, et, près de cette vive clarté, des ombres froides, des poussières transparentes, rampent lentement le long des courbures. Tout à l'entour les chapelles des anciens dieux, chacune entre ces colonnes, se rangent en cercle en suivant la muraille : Ténormité de la rotonde les rapetisse encore ; ils vivent ainsi réunis et amoindris sous rhospit alité et la majesté du peuple romain, seule divinité qui subsiste dans l'univers conquis. Telle est l'impression que laisse cette architecture ; elle n'est pas simple comme un temple grec, elle ne correspond pas à un sentiment primitif comme la religion grecque; elle indique une civilisation avancée, un art calculé, une réflexion savante. Elle aspire au grandiose, elle veut exciter l'étonnement et l'admiration ; elle fait partie d'un gouvernement, elle complète un spectacle; elle est une décoration dans ime fête, mais cette fête est celle de l'Empire romain •

Les musées de sculpture du Capitole et du Vatican et les quelques statues antiques qu'il nomme « comme points de repère, pour donner un corps et un soutien aux idées qu'elles suggèrent », permettent à Taine de formuler, ou de développer, une de ses théories favorites : celle du corps nu. La supériorité de la sculpture antique résulte du genre de vie même des anciens qui passaient une grande partie de leur temps à s'exercer nus dans les gymnases.

a Ces gens-là se représentaient naturellement l'homme comme nu, et naturellement nous nous représentons l'homme comme habillé. Us trouvaient

LES CONCOURT. TAIXE. RENAN 173

dans leur expérience personneUe et profire Tidée

d'un torse, d'une ample poitrine étalée comme celle

d'Antmoûs, de l'enflure des muscles costaux dus

un flanc qui se penche, de la continuité aisée de k

hanche et de la cuisse dans un jeune corps, comme

ce Faune incliné. Bref, ils avaient deux cents idées

sur chaque forme et mouvement du nu; nous n'en

avons que sur la coupe d'une redingote et sur Tex-

pression d'un visage. »

C'est en développant cette théorie que Taine a rencontré quelques-unes de ces formules heureuses nettes et saillantes comme des médailles, qui ont fait fortune telles que ceUe^ : Lart esi Urismmê de la vie, ou ceUe-ci : Le nu esi une imveniien éet Grecs^ Et il conclut par cette amusante bouUde •

« Mon avis décidé est que le gmnd changement de 1 histoire est l'avènement du pantalon; tous les barbares du Nord le portent déjà dans les statues- il marque le passage de la civiUsaUon grecque 'et romaine à la moderne, m «> ^

Sous une forme plus grave, U formulera à peu près la même Idée, à propos de la peinture, en disant • d'idéef"^ ''''' ^^^^^ '^"^^ d'images et comblé

Le grand service que Taine nous a rendu, dans ce domaine de la sculpture, c est d'abord de nous délivrer de 1 encombrante et h}-perboHque admiration dont les écrivains français du commencement du dix-neuvième siècle nous assommaient pour leur contemporain Canova . Chateaubriand . Mme de ^tael Stendhal, et tous les autres, ne voyaient nen

S ^f u^?::^^ "^'^^"'^ ^^^ ^^^ ^'^^'^^ de ce froid. habile et bnllant virtuose. Taine a fait bonne justice

et de ses deux Lutteurs, . qui sont des boxeurs rancuniers, des charretiers déshabillés occupés a echan- ^er des eourmades «, et de son Persée, « qui est un ILantSéminé. Nul intermédiaire entre la fadeur eUa Sossièreté, entre le joli jeune homme de salon ft les ÎéchargeU de la halle. Cette impuissance montre à l'ins'tant la différence de l'antique et du

" TSea'eu ici un second mérite non moins grand. Ill^emis à leur place, qui est bien loin du pr^mi^^^ rang des œuvres antiques médiocres comme l ^Z^^Z- ^^^du Belvédère et le Laocoon, Elles étaient por- Tes aux nues par les critiques du ^^'^^^^f^^^^^^^ parce que plus conformes au mauvais goût de leur îemps que les vrais et robustes chefs-d'œuvre de 1 ant^é. Aux yeux de Taine, \Ajollon marque drsimplicité, « il aie défaut d'être un çu^^le^^^^^ <;es cheveux crêpés tombent derrière l oreille avec ^^e dSction charmante, et se relèvent sur le fron L une sorte de petit diadème, -mme f^J ^^^ femme; son attitude donne vaguement l iged^^^^^ beau jeune lord qui renvoie un ^^^^'^''^'^^^^^^ xnent cet Apollon a du savoir-vivre et en outre a conscience de son rang; je suis sur quil a des

^''^^I^.lro.V^ de Laocoon, Taine en fait une solide citiquf et le compare, avec une juste severi e à une tragédie d'Euripide - à un compromis ent^^^^ deux styles et deux époques, )e dirais volontiers deux goûts opposés, celui du beau classique grave,^élevé, îiril - et celui du beau romantique, sentimental, tourmenté et efféminé. ^

Cependant, mieux encore que ces jugements nou

LES CONCOURT. TAINE, RENAN 175

veaux et fermes sur la sculpture, ce qui est vraiment moderne, dans Taine, c'est l'intérêt et rimporUncc qu'il donne à la peinture; c'est rintelligencc et la sympathie, éclairée par sa connaissance de rhistoire de l'art, avec laquelle il sait juger, admirer, aimer» un tempérament, une âme de peintre. D'un coup d'œil, il saisit dans chaque galerie les quelques œuvres importantes et il discerne l'œuvre unique. Et c'est avec un don de peintre littéraire supérieur qu'il nous fait voir, par quelques traits d'une vigueur et d'une netteté oui les rendent inoubliables, les toiles qu'il a ainsi distinguées.

A la galerie Doria, devant ce Vélasquez que Stendhal trouvait encore singulier, Taine s'écriera :

(( Le chef-d'œuvre entre tous les portraits est celui du Pape Innocent X par Vélasquez — sur un fauteuil rouge, devant ime tenture rouge, sous une calotte rouge, au-dessus d'un manteau rouge, la figure d'un pauvre niais, d'un cuistre usé — faites avec cela un tableau qu'on n'oublie plus! Un de mes amis revenant de Madrid me disait qu a coté des grandes peintures de Vélasquez qui sont là. toutes les autres, les plus sincères, les plus splendkks, semblaient mortes ou académiques. »

Cette observation est vraie aussi à Rome pour les peintures italiennes de premier ordre qui entouresl le portrait de Vélasquez à la galerie Doria.

A la galerie Borghèse, parmi tant de cbefcd'œuvre, Taine a discerné le plus charmant : a Un de ces tableaux reste dans l'esprit, Im de Diane, par le Dominiquin. Ce sont de toutes filles nues ou demi-nues, rieuses et im peu vulgaires» qui se baignent, qui tirent de Tare, qui jouait.

L'une, couchée sur le dos, a le plus charmant geste d'enfant heureuse et espiègle. Une autre, qui vient de tirer de Tare, sourit avec une jolie gaieté villageoise. Une petite de quinze ans, au torse plantureux, défait sa dernière sandale. Toutes ces fillettes sont rondes, alertes, gentilles, un peu grisettes et partant fort peu déesses; mais il y a tant de jeunesse et de naturel dans leurs physionomies et dans leurs allures! Dominiquin est un peintre original, sincère, tout à fait le contraire du Guide. Parmi les exigences de la mode, des conventions et du parti pris, il a son sentiment propre, il ose le suivre, revenir à la nature, l'interpréter à sa façon. Les gens de son temps l'en ont puni; il a vécu malheureux et méconnu. » I Presque tous les jugements de Taine sur la peinture ont cette justesse et cette fermeté. Il a eu le grand mérite, en rendant hommage et pleine justice à Raphaël, à son art et à son génie, de le remettre à sa vraie place, où ne Pavait pas laissé l'extase des écrivains antérieurs. Il a eu le courage d'indiquer qu'il n'y a rien de sublime que l'habileté, dans les motifs décoratifs des Lo^es, « si petits, placés si haut, simples caissons sous une voûte ». lia osé dire ouvertement ce qui le choque dans les fresques des Stanze : « c'est que tous ces personnages posent », tout en proclamant leur mérite supérieur qui est d'être purement et parfaitement décoratives. « Ces peintures ne sont plus plaquées sur l'édifice, elles en font partie ; elles le revêtent comme la peau revêt le corps. » Il a goûté enfin la sérénité divine de l'École d'Athènes et le paganisme si fort, si joyeux et si sain, de Psyché et de Galaiée.

Et pourtant, c'est à un autre que va l'enthou-

LES CONCOURT, TAINE, RENAN «77

siasme profond et vibrant de Taine, le seul qu*a ait ressenti à Rome, c'est à Michel-Ange, au Michel- Ange de la Sixtine. Après avoir montré tout ce que Michel-Ange doit au temps, au milieu, à la race, à l'éducation, Taine laisse un hymne éclater enfin à la gloire de ce qui est irréductible et unique dans l'homme : l'homme lui-même, le génie individuel. lame.

« Il y a quatre hommes qui, dans les arts et dans les lettres , se sont élevés au-dessus de tous les autres, tellement au-dessus qu'ils semblent une race à part : Dante^Shakespeare, Beethoven et Michel-

« Ni la science profonde, ni la possession complète

de toutes les ressources de l'art, ni la fécondité de

imagmation, ni l'originalité de lesprit n'eût suffi à

leur donner cette place; Us ont eu tout cela: mais

tout cela est secondaire.

« Ce qui les a portés à ce rang, c^est leur âme. une âme de dieu tombé, tout entière soulevée par un effort irrésistible vers un monde disproportionné au notre, toujours combattante et souffrante, toujours en travail et en tempête et qui, incapable de s'assou. vir comme de s'abattre, s'emploie solitairement à dresser devant les hommes des colosses aussi effrénés, aussi forts, aussi douloureusement sublimes que son impuissant et insatiable désir.

« Par ce trait, Michel- Ange est moderne, et c'est pour cela peut-être qu'aujourd^hui nous le compte^ nons sans effort. *"im^

« A-t-il été le plus infortuné des hommes? Quand nn ''^ M ' ^? ^^^'^^^ents du dehors, il semb^que non... Mais la souffrance se mesure à lëbranlement

de l'être intérieur, non au chaos des choses extérieures, et s'il y a eu jamais une âme capable de transports, de frémissements et d'indignation, c'est

celle-là... »

L'enthousiasme de Taine est ici à la hauteur de l'œuvre qui l'émeut, et son éloquence ne paraît pas indigne du sujet qui l'inspire. On sent que Taine a été ému, saisi, bouleversé dans le fond de son

être.

Quelle justice est enfin rendue à Michel- Ange, contre les dédains, les réserves, les quolibets ou les froideurs des écrivains français antérieurs, par ces pages de Taine sur les fresques de la Sixtine ! Il faut citer encore celle-ci :

« Des personnages surhumains aussi malheureux que nous-mêmes, des corps de dieux roidis par des passions terrestres, un Olympe où s'entre-choquent les tragédies humaines, voilà la pensée qui descend de toutes les voûtes de la Sixtine! Quelle injustice de lui comparer les Sibylles et Vlsaïe de Raphaël!

« Ils sont forts et beaux, je le veux bien, ils témoignent d'un art aussi profond, je n'en sais rien; mais ce que l'on voit du premier regard, c'est qu'i/y n'ont pas la même âme : ils n'ont jamais été dressés comme ceux-ci par la volonté impétueuse et irrésistible; ils n'ont jamais éprouvé comme ceux-ci le tressaillement et le roidissement de l'être nerveux qui se bande et se lance tout entier au risque de se briser. Il y a des âmes où les impressions rejaillissent en foudres et dont toutes les actions sont des éclats ou des éclairs. Tels sont les personnages de Michel- Ange. M

Après les Sibylles et les Prophètes, Taine décrit

LES CONCOURT. TAINE, RENAN tTS

avec un art merveilleux les scènes bibUques du pUfond, il en exalte la beauté, et U ajoute en gum de conclusion à propos du Serpent if air atm :

« Un homme qui manie ainsi le squelette et les

muscles, met de la colère, de reffnn/-^ voten^

dans un pli de la hanche, dans la saillie d une omo.

plate, dans l'affleurement d'une vertèbre; entre s^

mains, tout l'animal humain se passionne, agit el

combat... Seul depuis les Grecs, U a su tout ce

que valent les membres. Pour lui, comme pour eux.

le corps vit par lui-même et n'est pas subordonné à

la tête. Par la force du génie et de l'étude sohtaire,

il a retrouvé ce senUment du nu dont U \ie gjTO-

nastique les avait imbus. Devant son Eve assise qui se

tourne à demi, le pied reployé sous la cuisse, on ima-

gine involontairement la détente de la jam^qui soti-

lèvera ce grand corps si fier. Devant son Ere et son

Adam chassés du Paradis, personne ne songe à

chercher la douleur des visages ; c'est le torse entier,

ce sont les membres agissants; c'est U charpente

humaine avec l'assiette de ses poutres mténeuies,

avec la solidité de ses supports herculéens, avec le

froissement et le craquement de ses jointures mott-

vantes, c'est l'ensemble qui frappe. La tète nj

entre que pour une portion, et l'on reste immohOe.

absorbé par la vue des cuisses qui soutiennent de

pareils troncs, des bras indomptés qui soomettioat

la terre hostile.

« Mais ce qui, à mon gré, surpasse tout, ce soal les vingt jeunes gens assis sur les corniches aux quatre coins de chaque peinture, véritables sculp« tures peintes qui donnent Tidée d'un monde supérieur et inconnu... On n'imaginait pas que la diar-

pente humaine ployée ou dressée put toucher l'esprit par une telle diversité d'émotions. . .

« La nature n'a rien produit d'égal, c'est ainsi qu'elle aurait dû nous faire. Elle trouverait ici tous les types... Une âme d'artiste porte en soi tout un monde, et celui de Michel-Ange est ici tout entier. » Ces douze pages de Taine sur Michel-Ange sont la perie de son Voyage en Italie, Elles sont incontestablement parmi les plus belles, les plus fortes et les plus hautes dont il ait enrichi notre littérature. Le critique qui trouve ces accents-là est digne, dans son ordre et à son rang, de l'artiste dont il fait revivre le génie.

Après les avoir lues et admirées ensemble, ces pages de beauté, nous pardonnerons aisément à Taine de ne nous avoir rien dit de particulièrement caractéristique sur les villas de Rome et sur ses palais. Nous ne nous attarderons pas aux pages profondes et pénétrantes, mais plutôt dialectiques et critiques, qu'il a écrites sur les églises de Rome et, à propos de ces églises, sur l'Église romaine, ce gouvernement des âmes qui prolonge l'Empire romain — ou sur le goût jésuitique et sur l'esprit qui l'explique.

Les notations de Taine sur la société romaine, « d après les conversations de ses amis de diverses classes et d'opinions diverses d, ne nous paraissent pas d'une sûreté absolue ou d'une très pénétrante perspicacité. Cependant certains traits du tableau qu'il trace de la bourgeoisie, de la noblesse et du petit peuple romain sont vrais encore aujourd'hui et faciles à vérifier, malgré le changement des temps et du régime politique.

LES CONCOURT, TAINE. RENAN

«il

Les descriptions que Taine donne de la campagiie romaine, et de l'oasis des castelli r^Majti, manquent décidément de vision directe et d'émotion personnelle. La myopie de l'écrivain expliquerait assez la faiblesse de cette partie descriptive, si nous ne savions d'autre part qu'il accomplit comme une corvée fastidieuse et pénible les admirables promenades qui mènent à Nemi ou à Castel>Gandol£o, à Frascati ou au lac d'Albano.

Les pages que Taine consacre au gouvernement papal a qui arrive au despotisme doux, minutieux, inerte, décent, monacal, invincible », celles où il proclame la nécessité de constituer une Italie une, centralisée, monarchique et moderne, forment la conclusion éloquente de ses chapitres sur Rome. Elles n'ont évidemment pour nous qu*un intérêt rétrospectif et historique.

Ce qui reste solide et utile, en revanche, c'est tout ce que Taine a écrit sur les musées de sculpture, sur les galeries de peinture, sur les grandes œuvres de Raphaël et de Michel- Ange. Mais, si excellent qu'il soit sur certains points, Taine, nous l'avons dit, reste incomplet, très incomplet.

Comment le compléter ? Le moyen le meilleur et le plus sûr serait d'aller soi-même à Rome, d*y voir tout ce que Taine n'y a pas vu, et surtout d'y faire tout ce qu'il n'a pas su faire : y vivre, y flâner, y rêver longuement et s'y laisser bercer et pénétrer par le charme enveloppant des choses vues et des souvenirs évoqués.

Il est un second moyen de compléter Taine, un

moyen facile, rapide et charmant, qui consiste à lire les lettres d'Ernest Renan à son ami M. Berthelot, lettres écrites pendant son séjour à Rome du 9 novembre 1849 au 21 avril 1850, avec six semaines d'interruption pour voir Naples et Florence (i). Ce voyage d'Italie marque le début de l'heureuse évolution « qui décida de la vie de Renan et qui transforma le savant auteur de l'histoire des langues . sémitiques dans l'écrivain poétique et génial de la Vie de Jésus ». L'artiste exquis qui était en Renan, et qui sommeillait encore sous l'érudit, s'est éveillé au soleil d'Italie et au contact de Rome. Ses lettres de Rome sont l'antipode du Voyage de Taine. Elles en forment non seulement le complément, mais le très heureux correctif. Renan a vu ce que Taine n'a pas su voir, compris ce qu'il n'a pas compris, et surtout senti ce que le rude logicien n'avait pu sentir : il a été ému en artiste, en poète, là où Taine lisait, essayait de comprendre et restait impassible. Et il en est résulté que, ne voulant rien écrire de Rome, Ernest Renan a dit de Rome, dans ses lettres intimes à un ami, des choses singulièrement plus neuves, et plus profondes que Taine faisant péniblement son c métier » de voyageur et de cicérone.

Tout d'abord, à l'inverse de Taine, Renan a senti d'emblée le charme de Rome et s'en est laissé pénétrer, émouvoir et attendrir. Voici les premières impressions qu'il écrit à son ami Berthelot, après s'être excusé d'avoir perdu « toute autre faculté que celle de sentir » :

(I) E. REN4N et M. Berthelot, Correspondre {iS47-^Sg2). Paris, 1898.

stmam

LES CONCOURT, TAINE. RENAN «83

« Mes premières heures de Rome furent très pénibles ; mais je n'y avais pas passé une joumee que la séduction opérait déjà.

« Cette ville est une enchanteresse, eUe endort, elle épuise; il y a dans ces ruines un charme mdehnissable. dans ces églises qu'on rencontre à chaque pas une quiétude, une fascination comme surnaturelle. Le croiriez-vous, cher ami, je suis tout change, ie ne suis plus Français, je ne critique plus, je ne m'indigne plus, je n'ai plus d'opinion. Sur toute chose je ne sais que dire : U en est ainsi, ainsi vont

les choses. » .

Et Renan ajoute, un peu plus lom, ces lignes non

moins significatives : ,--„.,^

a Vous le savez, les impressions religieuses sont chez moi très puissantes, et, par suite de mon éducation, elles se mêlent dans une proportion indéfinissable aux instincts les plus mystérieux de notre nature. Ces impressions se sont réveillées la avec une énergie que je ne puis vous décrire. Je n'avais pas compris ce que c'est qu'une relig^m f^puUnre prise bien naïvement et sans critique par un peuple créant sans cesse en religion, prenant ses dogmes d'une façon vivante et vraie. Ne nous taisOTS ^ illusion, ce peuple est aussi catholiqueque les Arabes de la mosquée sont musulmans... Je suis venu daM ce pays, étrangement prévenu contre U rd^ion méridionale, j'avais des phrases toutes taites sur ce culte sensuel, mesquin, subtil; Rome était pour mot la perversion de l'instinct religieux ; je prétoidais rire à mon aise des niaiseries du Gesu et des superstitions de ce pays.

a Eh bien ! mon ami, les Madones m ont vaincu ;

j'ai trouvé dans ce peuple, dans sa foi, dans sa civi- Jisation, une hauteur, une poésie, une idéalité incomparables.

« Comment vous exprimer tout cela ? b Tout cela est bien imprévu, bien extraordinaire ^e lapait du savant critique, du positiviste qui vient

«ncère, Renan sait sentir et sait voir, et sacrifier, à inverse de Tame, les idées toutes faites, les systèmes logiques et préconçus, à ce qu'il voit et à ce qu 11 sent. Personne n'a vu, compris, pénétré le peuple d'Italie, si négligé et si méconnu p^xILe aussi complètement et aussi justement que Renan' avec autant de perspicacité et de sympathie •

« Ce peuple n'entend rien à la vie pratique au bien-être de la vie : c'est tout simple.^e Ul mente est plus doux ici que les commodités ; l'Italien aimera mieux rester accroupi sur le seuil de sa cabane et vivre de quelques poignées de maïs, que ^e se donner la peme de se bâtir une maison et de cultiver régulièrement le sol. Que dire de cela ? C'est une affaire de goût : il est bien maître. Mais que ce peuple vit bien plus dans l'idéal, que sa rêverie est belle, que ces têtes de demi-barbares révèlent de puissance et d'idéalité ! »

r.Z^f ^^./^g^^dant le peuple que Renan l'a compns et qu 11 est revenu sur bien des idées préconçues et des théories toutes faites. Avec quelle naiVeté smcère, avec quelle grâce de poésie et quelle justesse de vision il justifie son erreur : ^

« ... J'ai reconnu que j'avais porté un jugement très erroné sur la religion de ce pays. Je nef envi sageais que dans les prêtres, dans les chefs ecclésias-

LES CONCOURT, TAINE, RENAN sSs

tiques, prélats, etc. (caste odieuse et que j'abhom^ plus que jamais) ; je ne voyais pas le peuple; j'envisageais cette religion comme imposée et par conséquent odieuse. Je considérais le concile de Trente, Charles Borromée, les Jésuites comme en a>-antcnse^ veli ce peuple. C'était une erreur. Le peuple a ^t sa religion, ou du moins la prend très spontanément. C'est le peuple qui a fait une église du temple de Rémus, qui a collé une mauvaise madone dans le temple de Vesta, mis deux ou trois cierges à Tentotir et un pauvre à l'entrée qui demande Faumône. C^est le peuple qui a mis une croix au milieu du Colisée, et qui tous les jours en passant par là s'arrête au pied pour la baiser. Ces capucins qui courent les rues, le sac sur le dos, nu-pieds et vêtus de guenilles, c'est le peuple ; le peuple les aime, cause avec eux] les amène au cabaret, leur donne quelques morceaux de bois, ou quelques morceaux de pain, et plus loin le capucin partage à son tour. »

Personne n'a mieux marqué que Renan, et kMgtemps avant Taine, à quel point c'est la nature qui fait le peuple et le peuple à son tour qui fait Fart aussi bien que la religion. La poésie et Tart italiens ne seront jamais romantiques, tourmentés. phUosophiques, car la nature elle-même s'y oppose :

« L'Italie, sous ce rapport, est encore tout à feit, au point de vue ancien, le beau pour le beau k reproduction pure et simple, non tounnentée du beau. Vous ne sauriez croire queUe étonnante //•«dite respire dans toute la physionomie de ce paj-s. Hier, dimanche, je compris cela à menreiUe. Il disait un temps admirable, un soleil d»or, un del bleu pâle, très pâle, presque blanc, comme nous n'en

I;li!

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