S6 REFLETS DE ROME
avons jamais en nos climats (i). Toute la population était aux champs, c'est-à-dire dans la partie déserte de Rome... Vous ne sauriez croire quel fonds de bien-être il y avait dans tout l'aspect de ce peuple. Bien-être, entendons-nous, tous avaient l'air gueux, en guenilles, souffreteux, mais n'importe, il y a dans le peuple italien quelque chose qu'on ne peut imaginer ailleurs : c'est le plaisir de savourer la vie pour la vie, sans aucune jouissance accessoire. Le grand plaisir de l'Italien, c'est àt vivre... Le seul droit réclamé par ce peuple, c'est le droit à sa place au soleil : ce droit-là, il en jouit, et ne le cédera
pas.
a Ce que je suis heureux, disait Gœthe, à Rome, de vivre au milieu d'un peuple purement sensuel. C'est peu exact, c'est à Naples que le peuple est purement sensuel ; ici, il faudrait dire : purement esthétique. Car c'est par l'art et par la religion, non par la jouissance matérielle, qu'il se satisfait. »
Il faut souligner de telles pages : ni avant Renan, ni après lui, on n'a rien écrit en français qui donne, à ce degré, non seulement l'idée juste, mais la sensation vivante de l'Italie. Renan ici rejoint Gœthe pour la pénétration de la pensée et la qualité de l'émotion. Il le dépasse encore par la grâce souple de l'expression, la nuance fine de la
notation écrite.
Dans chacune de ses lettres, Renan revient sur cette disposition instinctive et native qu'il reconnaît à l'Italien pour l'art :
(I) Quelle vision et quel coloris de peintre révèle cette courte phrase !
LES CONCOURT. TAINE. RENAN
aSf
« Il est difficile de se figurer à quel point ce peuple est artiste et comprend les arts... Les pauvres gens ici sont connaisseurs ; ils aiment ces mom»ments, ils sont leurs... Le peuple ici dit très soovent : bello ou bellissimo : le mot beau sortira rarement chez nous d'une bouche populaire. •
Ailleurs, à propos des fêtes qui marquèrent la rentrée de Pie IX à Rome, à côté d'une explosioii hideuse de frénésie fanatique qui Fmdigne et le révolte, Renan remarque ceci : « Ce peuple a le talent de l'ornementation à un pomt mcroyable. il y déploie une variété de moyens, une grâce d'invention qu'on ne peut imaginer, et toujours et en twit, une pureté, une simplicité de goût admirable ! De la pureté de goût dans le peuple! chez nous, goût paysan est synonyme de mauvais goût. »
Tout cela est parfaitement vu, et parfaitement nouveau. Les écrivains antérieurs n'avaient presque rien soupçonné, rien vu, ou rien compris, de Tâme populaire italienne, de sa religion, de son idéahté, de son instinct foncièrement esthétique. Renan saisit tout cela. Ce n'est pas par l'intelligence seulement, mais, ce qui vaut mieux, par la sympathie pour le peuple, qu'il arrive à comprendre, à sentir et à aimer Rome, telle surtout qu'D la vue m dans un précieux moment, triste, délaissée, morne, sMis vie aucune » , en l'absence du pape, « sans la petite vie mesquine et le commerce de la prélature
romaine ».
Renan aime même assez Rome pour souhaita qu'on ne la lui change pas. 11 est impossible de noter ici toutes les impressions justes, fortes et fines, si pénétrantes et si artistes que Renan laisse appar
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