‹ Reflets de Rome [microform]; Rome vue par les écrivains de Montaigne à Goethe, de Chateaubriand à Anatole FranceChapitre 4 sur 17 · III · texte numérisé non relu

III

MONTAIGNE A ROME

Cette même Rome que nous voyons mérite qu^on Vaime. . . Seule ville commune et universelle, . . C'est la ville métropolitaine de toutes les nations chrétiennes. L'Espagnol et le Français, chacun y est chez soi... Il n'est lieu çà-bas que le ciel ait embrassé avec telle influence de faveur et telle constance. Sa ruine même est glorieuse et enflée. Encore retientelle au tombeau des marques et images d'empire.

Montaigne aime donc la Rome moderne et il sait comprendre et goûter un des éléments charmants de la vie romaine, une oisiveté distinguée que ne viennent point troubler le bruit et l'activité tracassière des industries et des négoces :

C'est, dit-il, une vie toute cour et toute noblesse; chacun prend sa part de F oisiveté ecclésiastique. Il n'est nulle rue marchande, ou moins qu'en une petite ville; ce ne sont que palais et jardins. Il ne se voit nulle rue de la Harpe ou de Saint-Denis; il me semble toujours être dans la rue de Seine ou sur le quai des Augustins à Paris. La ville ne change guère de forme pour un jour ouvrier ou jour de fête. . .

Dans une telle ville, la principale occupation des habitants est la promenade. Montaigne est trop bon observateur pour n'avoir pas consigné dans ses notes ce fait qu'Horace a indiqué dans sa neuvième satire : Le plus commun exercice des Romains, c'est se promener par les rues, et ordinairement Ventreprise de sortir du logis se fait pour aller seulement de rue en rue sans avoir où. s'arrêter; et il y a des rues plus particulièrement destinées à ce service. A dire vrai, le plus grand fruit qui s'en retire, c'est de voir les dames aux fenêtres.

Montaigne lui-même s'est beaucoup promené durant son séjour, mais ses promenades ne se bornaient pas aux rues « destinées à ce service ». Non seulement il a fait plusieurs fois le tour de la ville qui depuis la porte del Popolo jusqu'à la porte San Paolo se peut faire en trois bonnes heures ou quatre^ allant en trousse et le pas, mais encore il a su gagner, fuori le porte, les villas et les environs de Rome. Presque seul, parmi les voyageurs français d'autrefois, Montaigne a senti la beauté et goûté le charme des villas romaines, des Vignes, comme il les appelle, et comme on les dénomme encore aujourd'hui, qui sont des jardins et des lieux déplaisir, de beauté singulière, et là où j'ai appris combien Part se pouvait servir bien à point d'un lieu bossu, montueux et inégal ; car eux y ils en tirent des grâces inimitables à nos lieux pleins et se prévalent très artiflciellement de cette diversité. Et Montaigne cite très justement entre les plus belles de ces « vignes » : les jardins Famèse au Palatin, la Villa Médicis, celle du pape Jules III, la délicieuse Villa Madame sur la pente du Monte-Mario, d'autres encore que nous pouvons, comme lui, admirer aujourd'hui.

Mais Montaigne pousse plus loin ses explorations. Il fait, avec un ami français, une excursion à Ostie par Porto et r Isola sz-cidi grande d'environ une lieue de Gascogne, pleine de pacages où il y a quelques ruines et colonnes de marbre dont le pape Grégoire XlWfait dés enterrer tous les jours et porter à Rome. La description parfaitement exacte qu'il donne de la route, et de cette région désolée et déserte, où rien n'a changé depuis lui, est ime des pages intéressantes du journal de Montaigne. Il faut

lire aussi celles où il raconte son expédition à Tivoli par la Via Tiburtina. Il indique les vues très riches qu'on a de la ville, car elle commande une plaine infinie de toutes parts et cette grandi^ Rome, Il mentionne et décrit les trop fameuses cascades du Teverone et les jeux des eaux dans le jardin du cardinal de Ferrare, c'est-à-dire dans la Villa d'Esté. Au retour, le lendemain, après dîner, il passe à cette grande ruine qu'ils disent contenir six milles et être une ville, comme disent être le Prœdium cTAdrian, l'Empereur, mais il ne nous fait point part de ses impressions sur la Villa Adriana.

Tandis qu'il restait à Rome, dans les chambres louées à un Espagnol où il était venu loger, vis-à-vis de Santa Lucia délia Tinta, après deux jours passés à la vieille et fameuse auberge del Orso, Montaigne, toujours avisé et pratique, s'occupait de deux petites affaires personnelles qui lui tenaient fort à cœur. Il s'agissait tout d'abord d'obtenir l'indulgence pour ses Essais dénoncés au maître du sacré palais par le rapport de quelque Frater français qui en signalait maint passage trop peu orthodoxe. L'entretien du juge et de l'accusé fut charmant. On fit des deux parts assaut de courtoisie et de prévenances. Le maître du sacré Palais remit à la conscience de Montaigne le soin de rhabiller ce qu'il verrait être de ynauvais goût. Le bon apôtre, de son côté, confessa quelques menues erreurs qu'il avait mises n'estimant que ce fussent erreurs et rejetant pour les autres la faute sur son correcteur qui ne l'avait

MONTAIGNE A ROME

point compris. Alors le maître du sacré Palais, qui est un habile homme, d'excuser Montaigne, à& plaider fort ingénieusement pour lui et de lui bien faire entendre qu'il ne tenait pas trop fort aux corrections demandées pour la forme. Quand Montaigne vint prendre congé de son juge ecclésiastique, le maître du sacré Palais le pria de ne pas tenir compte de la censure faite de son livre, de continuer son intention et affection envers l'Église, d'aider à l'Eglise par son éloquence (ce sont leurs mots de courtoisie) et de ne retrancher de ses Essais, quand il les voudrait réimprimer, que ce qu'il y trouverait lui-même de trop licencieux. // me sembla les laisser fort contents de moi^ dit Montaigne, et ce contentement était bien réciproque : seuls les quérulants Docteurs moines de France durent faire la grimace.

Une autre affaire, beaucoup moins importante, mais qui lui donna beaucoup de fil à retordre, occupa Montaigne à Rome. Je recherchai, dit-il, et employai tous mes cinq sens de nature pour obtenir le titre de citoyen romain ne fiit-ce que pour l'ancien honneur et religieuse mémoire de son autorité. Le pape luimême s'y employa, et son majordome Filippo Musotti, et par un sénatus-consulte rendu en forme solennelle, le 15 mars 1581, « il plut au Sénat et au Peuple romain d'adopter et d'inscrire parmi les citoyens de Rome, l'illustrissime Michel de Montaigne, qui joint à toutes les qualités dont il est pourvu l'affection de ce peuple respectable. »

Par acte authentique, muni du sceau de la ville, Montaigne était fait Citoyen romain. C'est un titre vain, dit le Journal, tant-y-a que f ai reçu beaucoup de plaisir de V avoir obtenu.

Un mois plus tard, le mercredi 19 avril 1581, Montaigne quittait, par le Ponte Molle et l'ancienne Via Flaminia, la ville qu'il avait si bien comprise, admirée et aimée, dans le glorieux passé de son histoire, comme dans le charme nonchalant de son présent cosmopolite — dans le deuil de ses ruines profondes comme dans le sourire heureux de ses villas et de ses jardins.

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