‹ Reflets de Rome [microform]; Rome vue par les écrivains de Montaigne à Goethe, de Chateaubriand à Anatole FranceChapitre 5 sur 17 · BALZAC. — LES PAYSAGISTES · texte numérisé non relu

BALZAC. — LES PAYSAGISTES

c Nous avons vu ce que personne en Rome vivant ne vit, personne en Rome vivant ne verra. »

(Rabelais, Sciomachie,)

Les séjours de Rabelais à Rome : la Topographie; la Scioma* chie; les Epistres à l'évêque de Maillezais, Geoffroy d'Estissac.

Le poète Joachim du Bellay et la Cour pontificale : les Anii' quités de Rome et les Regrets.

Les écrivains du dix-septième siècle : Voiture, Scarron, Mme de Sévigné, etc. — Molière : la Gloire du Val de Grâce. — Les Lettres de Guez de Balzac. — Les grands écrivains français du siècle de Louis XIV ont négligé Rome.

Nicolas Poussin et Claude le Lorrain, peintres français, y vivent et y meurent, après y avoir créé le paysage classique. — Ce qu'ils voient, ce qu'ils peignent. — Le Val Pussino. — Du classique et de l'académisme.

Montaigne n'est ni le premier, ni le seul d'entre les grands écrivains français du seizième siècle qui ait vécu et séjourné longtemps à Rome. Le médecin François Rabelais et le poète Joachim du Bellay,

pour ne mentionner que les deux noms les plus illustres, l'y avaient précédé à longue distance.

Rabelais n'a pas fait à Rome moins de trois séjours, plus ou moins prolongés, à la suite et sous l'égide de son protecteur et ami l'évêque de Paris, Jean du Bellay, qui devint bientôt cardinal. Il n'était pas seulement le médecin de ce grand politique, il lui servait encore de confident, de conseiller aussi avisé qu'érudit en matière de droit et jurisprudence canoniques. Il partageait ses goûts d'archéologue et de collectionneur, et c'est lui qui dirigea les fouilles faites dans la vigne achetée à Rome par Jean du Bellay, probablement à San Lorenzo in Palispema. Rabelais avait le projet de tirer de ses recherches une description ou topographie de la ville de Rome, mais il se vit devancer par un archéologue milanais, Gian Bartolomeo Marliani, auquel il céda ses notes, à la condition que l'ouvrage serait dédié à Jean du Bellay. La lopographia Romœ de Marliani fut en effet imprimée à Rome au printemps de 1534) ïï^siis elle était dédiée au cardinal Trani. Sans perdre une minute, Rabelais publia, trois mois plus tard, chez Sébastien Gryphe à Lyon, une seconde édition de la Topographie avec une épître dédicatoire à du Bellay, une table des matières plus complète, et des notes marginales, sans prétention à l'originahté, destinées à orienter le lecteur.

Ce premier séjour à Rome (janvier à fin mars 1 534) fut interrompu par l'échec des négociations conduites par du Bellay en vue d'obtenir l'annulation du mariage de Henri VIII d'Angleterre. L'année suivante, Jean du Bellay, créé cardinal par Paul III, regagne, par Ferrare et Florence, Rome où il arrive à la mi-

août (1535), accompagné de son fidèle Rabelais qui a quitté, pour le suivre, son poste de médecin à ^ l'Hôtel-Dieu de Lyon. Le second séjour de Rabelais n à Rome nous est connu par les lettres, en forme de n journal, qu'il adressait, tantôt en chiffre, tantôt en clair, à son ami Geoffroy d'Estissac, évêque de Maillezais . On a remarqué que celles de ces lettres à d'Estissac qui ont été conservées ne contiennent pas un mot jovial, pas une plaisanterie pittoresque de Rabelais. Il s'y montre un observateur plein de tact, de finesse et de clairvoyance dans ses jugements sur la politique pontificale et européenne. Profitant de ses hautes relations, et de la faveur de son protecteur du Bellay, Rabelais s'occupa sérieusement aussi de régulariser sa position à l'endroit de la jurisprudence canonique. Il présenta au pape une requête aux fins d'absolution pour apostasie, et Paul III lui accorda, sans frais, à la date du 17 janvier 1536, une bulle d'absolution pour ses erreurs passées où,' non content de lui donner du mon cher fils, il le couvre d'éloges pompeux, le relève de toute condamnation, l'autorise à pratiquer la médecine et le laisse libre de quitter définitivement, ou de reprendre pour le temps qui lui conviendra, l'habit monastique qu'il avait jeté aux orties.

La nouvelle de l'arrivée de Charies-Quint à Rome — dont Rabelais a raconté les préparatifs grandioses et funestes aux vieilles maisons — décida le départ précipité du cardinal du Bellay, accompli avec une rapidité et une habileté merveilleuses (mars 1536). Rabelais accompagna son ami, non sans avoir lié connaissance à Rome avec Philibert de l'Orme, jeune étudiant lyonnais, qu'on appellera un jour a le Père

ir ■

^o REFLETS DE ROME

de l'Architecture française ». Il s'était abouché aussi avec les savants et les lettrés orientaux étabhs à Rome et il avait su profiter de cette aubaine pour acquérir les premiers éléments du langage arabique.

Douze ans plus tard, en juin 1548, Rabelais rejoignait son ami et protecteur à Rome, où il fit un troisième séjour de treize mois, qui, par malheur, n'a pas laissé plus de trace littéraire que les précédents. Rabelais a cependant écrit et imprimé, sous le titre de Sciomachie, la relation qu'il envoya au cardinal de Guise des fêtes solennelles données par Jean du Bellay pour célébrer la naissance du duc d'Orléans, second fils du roi Henri II. La pièce de résistance de ce simulacre de bataille n'était autre que l'apothéose de Diane de Poitiers! Le succès de cette mise en scène eut le résultat qu'en espérait le cardinal II put rentrer en France dès juillet 1550 et, dès le mois suivant, Rabelais obtient de Henri II unpnvilège nouveau (i) pour son Quart livre.

Diplomate, archéologue, médecin, observateur et savant, Rabelais ne perdit pas une minute dans ces trois séjours à Rome. Hélas ! de tout ce qu'il vit, observa, comprit et admira de Rome, rien n'a passé dans son grand œuvre , à moins qu'on ne veuille voir, avec Ampère, un portrait de Rome dans son fameux chapitre de l'Isle sonnante.

Depuis trois ans, Rabelais avait quitté Rome, quand le poète Joachim du Bellay vint s'y étabhr,

(i) De Saint-Germain-cn-Laye, le 6 août 1550.

placé lui aussi à la suite et dans l'ombre de son illustre cousin le cardinal. Son séjour y dura quatre ans ou un peu davantage (1553- 1558).

Avant de partir, il avait lancé le retentissant manifeste de la Pléiade, la Défense et illustration de la langue française (1549), et c'est en plein succès de cénacle, en pleine bataille d'idées, qu'il avait quitté ses amis et son pays, Paris et Lire. C'est lui si Français, si laïque, si vraiment poète, qui venait se perdre, oiseau tombé de sa branche, dans tout l'éclat et dans toutes les intrigues de la cour pontificale sous le règne de l'agité et déconcertant Jules III

Le séjour de Joachim du Bellay à Rome a laissé

son témoignage littéraire dans deux volumes de

vers : les Antiquités de Rome et les Regrets,

Dans le premier de ces recueils, qui devait avoir plusieurs livres, dont un seul fut achevé, Joachim du Bellay s'efforce de chanter les réflexions historiques et les poétiques méditations que lui inspirent les ruines de Rome et l'ombre de cette gloire défunte. Sainte-Beuve estime que le ton de ces sonnets est « trouvé, grandiose et mâle 11 et, qu'a au défaut d'un morceau complet, le livre est semé de beaux vers ». Mais ceux qu'il cite à l'appui de son dire ne paraissent pas absolument convaincants.

En tout cas, cette admiration et ce panégyrique des Antiquités de Rome paraît un peu forcé et voulu, et le véritable naturel du poète éclate dans les plaintes, les invectives, les mélancoliques tristesses de ses Regrets, Joachim du Bellay a été profondément malheureux à Rome, et c'est sa souffrance qui s'exhale dans cette admirable suite de sonnets, tan-

sa

tôt comme une plainte voilée de larmes et d'ironie, tantôt comme un cri de douleur et de colère.

Devenu le factotum de son puissant cousin, il souffre de cette position subalterne, contraire et répugnante à tous ses instincts de poète et de gentilhomme.

Dans la première partie des Regrets y Joachim confesse ses tracas, ses peines, et surtout son incurable mal du paysk ses amis, Panjas et Olivier de Magny, l'auteur des Soupirs, tous deux poètes, Français, et exilés comme lui :

Las! et nous cependant nous consommons notre âge

Sur le bord inconnu d'un étranger rivage

Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter;

Comme on voit quelquefois, quand la mort nous appelle, Arrangés flanc à flanc parmi V herbe nouvelle, Bien loin sur un étang trois cygnes lamenter.

Mais, plus encore que cette plainte touchante, ce qui nous intéresse ici, c'est le tableau satirique extrêmement vrai, vivant et mordant que la seconde moitié des Regrets nous trace de la Rome papale et cardinale sous Jules III et ses deux successeurs éphémères, Marcel II (i 555) et Paul IV (i 555-1559)-

C'est la Cour romaine tout entière, avec ses intrigues voilées sous l'éclat des cérémonies, ses ruses enveloppées de douceur, ses démarches cauteleuses où la perfidie s'allie si bien à la politesse la plus exquise, qui nous apparaît dans cette suite d'eauxfortes à la fois vigoureuses et fines. Rien, dans cette vie de courtisan ecclésiastique que la nécessité lui impose, rien qui ne dégoûte, irrite ou blesse la franchise et la sincérité du poète.

Le sentiment de la dépendance pèse à cette nature prime-sautière à qui toute contrainte répugne :

J'aime la liberté et je vis en service»

L'ignorance des prélats et des clercs blesse en lui rhomme de culture et le lettré, autant que l'hypocrisie ambiante choque ses instincts naturels de franc parleur et d'ami sincère :

Je n'écris de la Cour, étant loin de mon prince; Je n'écris de la France en étrange province; Je n'écris de l'honneur n'en voyant pas ici.

Je n'écris d'amitié, ne trouvant que feintise; Je n'écris de vertu, n'en trouvant point aussi, Je n'écris de savoir, entre les gens d'Église !

L'encombrante futilité de ses occupations, si contraires à tous ses goûts comme à sa vocation de poète, lui est insupportable, et il pleure sur cette vie inutile et vide qui consiste en ceci ;

Suivre son cardinal au Pape, au Consistoire, En c appelle, en visite, en congrégation; Et pour l'honneur d'un Prince, ou d'une Nation, De quelque ambassadeur accompagner la gloire;

Etre en son rang de garde auprès de son seigneur; Et faire aux survenants l'accoutumé honneur; Parler du bruit qui court, faire de l'habile homme;

Se pourmener en housse; aller voir d'huis en huis

La Marthe ou la Victoire, et s'engager aux Juifs,

Voilà, mes compagnons, les passe-temps de Rome!

Mais, plus encore que ces passe-temps, ce qui

pèse à du Bellay dans cette Rome pontificale, c'est la nécessité d'user en toute rencontre de diplomatie, de cautèle et de restriction mentale :

Flatter un créditeur pour son terme allonger, Courtiser un banquier, donner bonne espérance, Ne suivre en son parler la liberté de France Et pour répondre un mot un quart d'heure y songer,,.

Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qu'il devine — et tout ce qu'il refoule en lui-même — donne à du Bellay un amer dégoût, une antipathie profonde pour Rome.

Mais rien ne le détache plus de la Ville étemelle que cette obligation de marcher d'un grave pas et d'un grave sourds, de balancer tous ses mots, et (^un grave souris à chacun faire fête. Les tableautins qu'il nous trace de la rue où tant de peuple abonde, prêtres, prélats, moines, banquiers, artisans, mais où nulle femme honnête ne se montre, et des salons où l'on ne parle que de futilités ecclésiastiques ou mondaines, ne sont encore que malicieux et piquants. Mais c'est bien la satire âpre, mordante, amère qui éclate dans la description des deux conclaves successifs de 1555 où furent élus l'éphémère Marcel II, qui régna vingt et un jours, et Paul IV, vieillard égrotant, toussant et crachant, que dominaient de leur violence ses neveux Caraffa. Toute la cuisine d'im conclave : brigues, intrigues, faux bruits, émeutes, paris engagés sur les élus du Saint- Esprit comme sur des chevaux de course, est évoquée en traits rapides et saisissants dans le sonnet que voici :

Il fait bon voir, Pascal, un conclave serré. Et l'une chambre, a Vautre également voisine. D'antichambre servir, de salle et de cuisine, En un petit recoin de dix pieds en carré;

Il fait bon voir autour le palais emmuré; Et briguer la-dedans cette troupe divine. L'un par ambition, l'autre par bonne mine. Et, par dépit de l'un, être l'autre adoré;

Il fait bon voir dehors toute la ville en armes.

Crier : le « Pape est fait! » donner de faux alarmes.

Saccager un palais ; mais plus que tout cela.

Fait bon voir qui de l'un, qui de Vautre se vante. Qui met pour cestui-ci, qui met pour cestui-là. Et pour moins d'un écu dix cardinaux en vente.

En d'autres sonnets, du Bellay nous montre la trahison, l'envie, la mort violente menacer le pontife et ses cardinaux :

Heureux qui peut longtemps, sans danger de poison, Jouir d'un chapeau rouge, ou des clefs de saint Pierre !

Il nous fait voir les mêmes cardinaux, penchés sur l'agonie du pape et épiant l'instant désiré de sa mort :

Mais les voyant pâlir lorsque Sa Sainteté Crache dans un bassin, et d'un visage blanc Cautement épier s'il y a point de sang, Puis d'un petit souris feindre une sûreté;

0 combien, dis-je alors, la grandeur que je vois Est misérable, au prix de la grandeur d'un Roy! Malheureux qui si cher achète un tel honneur!

Voilà le ton des sonnets publiés par du Bellay,

il!

après son retour en France, et Ton voit qu'il est vif. Il est doux cependant et modéré, quand on le compare à l'âpre, véhémente et hautaine violence de ses huit sonnets inédits, que M. A. de Montaiglon a publiés en 1849.

Il était temps pour du Bellay de partir. Abreuvé de dégoûts, d'ennuis et de rancœurs, le poète ne voit plus dans cette Rome, — si rêvée et si désirée, — qu'une terre barbare, une Thrace cruelle, un peuple avare et inhumain. Rentré en France, il connaît les joies du retour chantées dans l'admirable sonnet que l'on sait, et ce n'est pas, à nos yeux, la moindre gloire du bon poète que d'avoir osé dire ce qu'il sentait, et d'avoir profondément senti ce qu'il disait, quand il écrivait ces vers merveilleux de naturel et d'émotion :

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux Que des palais romains le front audacieux; Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine.

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,

Plus mon petit Lire que le mont Palatin,

Et plus que l'air marin la douceur angevine!

Tant d'écrivains, nous le verrons, ont eu, rentrés au pays, le regret et la nostalgie de Rome, qu'il nous faut savoir gré à Joachim du Bellay d'avoir eu, dans cette Rome même, le regret incessant et la nostalgie douloureuse de son pays de France, de son doux Anjou, de son petit Lire. Et le tableau satirique, si fidèle et si vu, qu'il a peint de la cour pontificale au milieu du seizième siècle, est le juste correctif de la grandeur que lui confé-

ra

rent à nos yeux le prestige du lointain et l'éclat solennel du décor.

Le dix-septième siècle français, intellectuel et artistique, ne forme pas un bloc, un tout indivisible. C'est un lieu commun, parfaitement justifié d'ailleurs, que de diviser l'histoire littéraire du dix-septième siècle en deux périodes distinctes. La première, qui comprend grosso modo le règne de Louis XIII et la Régence, prolonge à certains égards le seizième siècle littéraire, et, à d'autres égards, prépare, rend possible, et contient en virtualité la grande époque qui va suivre.

La seconde période, que l'on peut faire dater de la majorité de Louis XIV, marque le plein épanouissement de l'esprit classique français et la suprématie qu'il dut à l'éclosion, vraiment prodigieuse en un même temps et sur un même sol, de tant de chefs-d'œuvre littéraires.

Au point de vue spécial qui nous occupe, — la vision de Rome par les grands écrivains français et l'influence de Rome sur leur art littéraire, — l'ingénieux Ampère a clairement marqué l'importance de cette division.

La première période du dix-septième siècle, continuant en partie V italianisme, si puissant à la fin du seizième siècle, trahit encore une préoccupation constante et une pratique assidue de la littérature italienne contemporaine. Les déplorables concetti du chevalier Marini, ses gentillesses alambiquées, ses pointes épandues au long d'un poème de qua-

rante-cinq mille vers, tel que son Adone, ne sont pas pour déplaire aux habitués de l'hôtel Rambouillet. Ils annoncent, ils présagent la littérature académique — et la poésie arcadienne — que le robuste bon sens d'un Boileau devait démolir. Ils facilitent l'éclosion de cette préciosité qui deviendra ridicule et que Molière devra tuer sous le fouet de la satire. La marquise elle-même — Catherine de Vivonne — tient par sa mère aux Savelli et aux Strozzi. Son père a été longtemps ambassadeur à Rome, où elle a passé elle-même sa petite enfance. Aussi, la plupart des grands hommes, si Ton ose s'exprimer ainsi, ou mieux, la plupart des beaux esprits de cette première période voyagent-ils en Italie et visitent-ils Rome. Gabriel Naudé, Maynard, Conrart, Saint-Amant, Voiture et Scarron y passent tour à tour. Balzac lui-même y séjourne

deux ans/

En revanche, — fait remarquable à noter et à retenir, — aucun des grands écrivains français de l'époque de Louis XIV ne vit ni Rome, ni l'Italie. L'esprit français est alors à son apogée et se suffit à lui-même. Il vit sur son propre fonds, purement national, et, comme on l'a dit, ne parle que sa propre langue, « sans nulle trace d'accent étranger (i). »

Nourris du suc de l'Antiquité la plus pure, par la lecture des grands écrivains anciens, l'esprit et le goût français de la grande époque classique n'avaient que faire de l'italianisme maniéré et décadent qui eût pu leur venir de l'autre côté des

(I) ].-J. AMPàRi, la Grèce, Rome et Dante.

Alpes. C'est la France qui impose alors aux autres nations le prestigieux éclat de son goût et de sa production littéraire. Elle leur donne son exemple, elle ne leur emprunte rien. Le seul Français qui vienne à Rome à cette époque, c'est le jeune cousin de Mme de Sévigné, le petit de Coulanges, ce poétereau sémillant et ridicule, qui rima les monuments de Rome en mauvais vers de mirliton. Mme de Sévigné lui écrit bien un jour : « Ah ! que j'aimerais à faire un voyage à Rome ! » Mais, ce voyage, elle ne le fit jamais, elle ne songea jamais sérieusement à le faire.

Dans cet éclat du grand siècle, les Français ont une telle conscience de leur suprématie intellectuelle que Molière lui-même, voulant célébrer la gloire de Raphaël, de Michel-Ange et des Carraches, pense ne pouvoir leur faire un plus bel éloge que de les comparer à... Mignard!

Et Jules, Annibal, Raphaël, Michel-Ange, Les Mignards de leur siècle, en illustres rivaux, Ont voulu par la fresque annoblir leurs travaux.

Le grand mérite de Rome, aux yeux de Molière, c'est évidemment d'avoir révélé la fresque au Français Pierre Mignard. Voici comment Molière parle de Rome :

Et toi qui fus jadis la maîtresse du monde. Docte et fameuse école, en raretés féconde. Où les arts déterrés ont, par un digne effort. Réparé les dégâts des barbares du Nord, Source des beaux débris des siècles mémorables, 0 Rome, qu'à tes soins nous sommes redevables

6o REFLETS DE ROME

De nous avoir rendu, façonné de ta main,

Ce grand homme, chez toi, devenu tout Romain,

Dont le pinceau célèbre, avec magnificence.

De ses riches travaux vient parer notre France .. . (i)

Comme Mme de Se vigne, comme Molière, les autres grands classiques français admirent Rome de loin, et ne voient en elle qu'une sorte d'académie, bonne pour les peintres et les sculpteurs.

Psychologues et raisonneurs, presque tous parfaitement indifférents à la nature et au paysage, les livres d'une part, le salon et le théâtre, de l'autre, leur suffisent. Versailles et Paris, la cour et la ville, leur tiennent lieu de tout l'univers. Leur art littéraire, fait de logique, d'abstraction et d'esprit, trouve un aliment suffisant dans la pensée et dans la forme des œuvres écrites de l'Antiquité, et ne réclame ni la poésie romantique des ruines, ni la forme plastique des statues. Ils n'éprouvent ni le besoin, — ni simplement l'envie — de voir Rome; ils n'y vont pas.

Il n'en est pas de même, on l'a vu, des écrivains français de la première période du dix-septième siècle, qui sont, au contraire, venus en grand nombre en Italie. Mais ce qu'ils en ont rapporté est si peu de chose, que l'on ne doit vraiment s'attarder ni au Sonnet d'un Scarron sur le Colisée, ni aux bouffonneries, en trois cents versiculets, de la Rome burlesque d'un Saint-Amant. Les trois lettres de Balzac

(i; La Gloire du Val de Grâce ^ vers 227 à 236.

oii il est question de Rome, sans avoir une extrême valeur, présentent déjà un peu plus d'intérêt.

C'est en 1621, après avoir séjourné en Hollande et fait en Europe plusieurs voyages avec le duc d'Épemon, que Jean-Louis Guez, sire de Balzac, alors âgé de vingt-sept ans, suivit à Rome le cardinal de La Valette, dont il fut l'agent d'affaires pendant deux ans. A son retour d'Italie, il reçut un accueil empressé à Paris où, depuis quatre ans déjà, quelquesunes de ses lettres, si laborieusement éloquentes, circulaient dans le beau monde ou dans le monde des beaux esprits.

En affrontant l'intense et redoutable ennui que dégagent les Lettres et les Œuvres de ce solennel et prétentieux balanceur de phrases, on rencontre une seule lettre qui soit datée de Rome, le 25 mars 1621. Elle est adressée à M. Bourbon, professeur du Roy ès-lettres grecques, et contient un éloge alambiqué et grandiloquent de Rome, pour laquelle le sieur de Balzac professe un amour sans limite :

« Je me déclare pour Rome contre Paris, et jamais Regulus, ni Caton, n'aimèrent leur patrie davantage que je l'aime (Rome). Je ne saurais plus m'imaginer comme on peut vivre sous votre ciel... Il n'y a que Rome où la vie soit agréable, où le corps trouve ses plaisirs et l'esprit les siens ; où l'on est à la source des belles choses. C'est d'ici que nous sont venus les inventions et les arts. La peinture, la musique et la comédie sont étrangères en France et naturelles en Italie... Il est certain que je ne monte jamais au mont Palatin, ni au Capitole, que je n'y change d'esprit et qu'il ne m'y vienne d'autres pensées que les miennes ordinaires. Cet air m'inspire quelque chose

de grand et de généreux, et, si je rêve deux heures au bord du Tibre, je suis aussi savant que si j'avais étudié huit jours. . . »

Voilà le sentiment juste et fort du grand pou voir de suggestion intellectuelle et morale qui est dans le spectacle, on pourrait dire dans l'atmosphère même de Rome. Mais Balzac a grand soin d'atténuer aussitôt l'effet de ce passage de naturel par cette fadeur toute conventionnelle :

« Cela étant, je ne pense pas que personne me blâme d'avoir choisi Rome pour le lieu de ma demeure, ni de préférer des fleurs et des fruits à des neiges et à de la glace. »

Cet enthousiasme pour Rome ne dura guère. En tout cas il est sing^ulièrement calmé quand, peu après son retour en France, le 3 juin 1623, Balzac écrit au cardinal de La Valette cette lettre dont la conclusion marque une fraîcheur significative, lorsqu'on la compare à la grandiloquence de son- début :

a A Rome, vous marcherez sur des pierres qui ont été les dieux de César et de Pompée ; vous considérerez les ruines de ces grands ouvrages dont la vieillesse est encore belle, et vous vous promènerez tous les jours parmi les histoires et les fables... (i).

« Quand vous aurez vu le Tibre, au bord duquel les Romains ont fait l'apprentissage de leurs victoires et commencé ce long dessein qu'ils n'achevèrent qu'aux extrémités de la terre; quand vous serez monté au Capitole, où ils croient que Dieu

(i) Il est piquant de comparer ce passage de Balzac avec certains morceaux célèbres de la fameuse lettre de Chateaubriand à M. de Fontanes sur la Campagne de Rome. Voir plus bas, page x6o.

était aussi présent que dans le ciel et qu'il avait enfermé le destin de la monarchie universelle ; après que vous aurez passé au travers de ce grand espace qui était dédié aux plaisirs du peuple et où le sang des martyrs a été souvent mêlé avec celui des criminels et des bêtes; je ne doute point qu'après avoir regardé encore beaucoup de choses, vous ne vous lassiez à la fin du repos et de la tranquillité de Rome, qui sont deux choses beaucoup plus propres à la nuit et aux cimetières qu'à la cour et à la lumière du

monde. »

Balzac, comme on le voit, passe de l'enthousiasme à la froideur, selon qu'il est ou n'est pas lui-même à Rome. N'est-ce pas là la marque sûre de l'égoïste vaniteux? Le lieu où il réside actuellement est le centre du monde ; et, selon que sa personne s'en rapproche ou s'en éloigne, Rome et Paris sont instantanément plongés dans l'ombre ou baignés de lumière.

Longtemps après, dans la lettre fameuse où il écrivait à Corneille, le 17 janvier 1743» ^ propos de Cinna : « Je crie miracle ! Votre Cinna guérit les malades. Il fait que les paralytiques marchent, il rend la parole à un muet. » — Balzac se laisse aller à ce mouvement d'ingénieuse critique qu'il nous sera pennis de citer :

« Vous nous faites voir Rome tout ce qu'elle peut être à Paris et ne l'avez point brisée en la remuant. Ce n'est point une Rome de Cassiodore et aussi déchirée qu'elle était au temps des Théodorics. C'est une Rome de Tite-Live, et aussi pompeuse qu'elle était au temps des premiers Césars. Vous avez même trouvé ce qu'elle avait perdu dans les ruines de la République, cette noble et magnanime fierté... Vous

êtes le Réformateur du vieux temps, s'il a besoin d'embellissement ou d'appui. Aux endroits où Rome est de brique^ vous la rebâtissez de marbre; quand vous trouvez du vuide, vous le remplissez d'un chefd'œuvre; et je prends garde que ce que vous prêtez à l'histoire est toujours meilleur que ce que vous empruntez d'elle. »

Outre la critique littéraire, si juste et si fine, voilée ici sous les fleurs d'une admiration sincère, on trouve dans ce passage de Balzac, le ton net, l'accent direct de l'homme qui a vu Rome — non pas telle qu'elle peut être à Paris, mais telle qu'elle est à Rome, et qui y a trouvé plus de briques que de marbre, plus de témoignages de sa décadence que dé restes de sa splendeur. Sachons gré à Balzac d'avoir eu, seul parmi les écrivains du dix-septième siècle français, la curiosité, le goût et un sentiment assez juste de Rome.

Si les grands écrivains français du règne de Louis XIV ont négligé Rome, il est d'autant plus remarquable que ce soient deux peintres français du dix-septième siècle, le Normand Nicolas Poussin et le Lorrain Claude Gellée, qui aient en quelque sorte découvert le paysage romain et qui, en le rendant avec toute la spontanéité et toute la sincérité de leur art, l'aient élevé à la dignité de paysage classique.

Ces deux grands artistes ont tous deux vécu a Rome et y sont tous deux morts. Nous possédons le recueil de leurs lettres écrites de Rome où, comme

Ta remarqué finement Chateaubriand, « Poussin et Claude le Lorrain ne disent pas un mot de la Campagne romaine. Mais si leur plume se tait, leur pinceau parle; \Agro romano était une source mystérieuse de beauté, dans laquelle ils puisaient... Chose singulière, ce sont des yeux français qtd ont le mieux vu la lumière d'Italie »

Le pinceau de Poussin et de Claude a parlé en effet, et, devançant d'un siècle et demi la peinture littéraire d'un Chateaubriand, ces deux maîtres ont dit la grandeur, la beauté et la poésie de la Campagne romaine. Tous deux en ont rendu la beauté, mais Poussin en a exprimé surtout la grandeur, et Claude Lorrain surtout la poésie. Mieux que ses toiles rares et médiocres dans les galeries, deux coins de Rome sauvent de l'oubli le nom de Nicolas Poussin, dans cette ville où il a passé trenteneuf années de sa vie et créé le meilleur de son œuvre. C'est, au second pilier à droite en entrant dans l'église de San Lorenzo in Lucina, paroisse du peintre, son tombeau qui se compose d'un beau buste de marbre blanc et de cette inscription française :

F. -A. DE Chateaubriand

Nicolas Poussin.

POUR LA GLOIRE DES ARTS ET l'honneur de LA FRANCE

Nicolas Poussin

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